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Un drapeau de l'UE et un drapeau du Royaume-Uni devant Big Ben et les Chambres du Parlement dans le centre de Londres en mars 25 décembre 2017.
Un drapeau de l'UE et un drapeau du Royaume-Uni devant Big Ben et les Chambres du Parlement dans le centre de Londres en mars 25 décembre 2017.
©DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

UE

Cinq millions de citoyens européens veulent rester au Royaume-Uni post Brexit et ça en dit très long sur la vraie nature de l’identité européenne

5 millions, ça fait du Royaume-Uni le pays européen qui accueille le plus de résidents venus de l’UE. Se sentir chez soi dans un autre pays n’a pas donc pas grand chose à voir avec la construction institutionnelle européenne.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Malgré le Brexit, 5 millions de citoyens européens affichent leur volonté de rester au Royaume-Uni. Pourquoi ce choix ?  

Edouard Husson : Je suis étonné que l'on soit surpris. Si je fais la liste de tous les problèmes qui existent en Grande-Bretagne: crise du système hospitalier; politiquement correct dans les universités; inégalités contre-productives pour la cohésion du corps social; présence d'une immigration musulmane non assimilée etc...., ce ne sont pas des problèmes propres à la Grande-Bretagne. Elle les partage avec ses voisins. Mais ce qui distingue la Grande-Bretagne de nous, c'est l'envie d'une partie de la classe politique de sortir la société de ses contradictions. Prenons l'exemple de la vaccination. Il est probable que l'on se rappellera dans quelques mois la bonne vieille sagesse de nos pères selon laquelle on commet une grosse erreur à vacciner en pleine épidémie. Mais la force des Britanniques c'est qu'ils ont su s'organiser pour réaliser la vaccination rapidement. Les effets contre-productifs d'une vaccination généralisée vont apparaître plus vite que chez nous où nos gouvernants en sont encore à manier la carotte et le bâton pour convaincre les citoyens de se vacciner. Parmi ces 5 millions de ressortissants de l'UE, vous avez aussi bien des gagnants de la mondialisation (les "anywheres" de Goodhart) que des immigrés d'Europe centrale ayant trouvé des petits boulots. Ce qui leur plaît, c'est certainement le dynamisme de Londres, que le Brexit n'a pas du tout entamé contrairement aux illusions des édiles parisiens. Mais, plus profondément, malgré l'anti-culture woke, malgré la censure sur les réseaux sociaux, malgré l'arrogance d'une certaine caste londonienne, on respire encore en Grande-Bretagne un air de liberté plus pur qu'ailleurs. Le combat de Nigel Farage et Boris Johnson pour le Brexit en a été l'expression remarquable. 

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Se sentir chez soi dans un autre pays européen a-t-il vraiment à voir avec la construction institutionnelle de l’UE ? L’identité européenne n’a-t-elle pas plus à voir avec la culture du continent ? 

L'Europe est une réalité très complexe. Le Général de Gaulle savait ce qu'il disait quand il parlait d'un continent qui va "de l'Atlantique à l'Oural". L'Europe, c'est la rencontre entre le judéo-christianisme et la culture gréco-romaine. C'est le continent où l'on a libéré l'humanité de bien des déterminismes. C'est l'Europe qui a inventé l'éducation pour tous, le capitalisme (l'économie de marché pour tous), la nation (participation de tous à l'élaboration du bien commun). Alors, bien entendu, l'histoire européenne est faites d'échecs et de réussites. Le schisme de 1054 avec les Orthodoxes a été terrible car il a mené au sac de Constantinople par les Croisés en 1204. Alors que la réconciliation s'était faite au Concile de Florence, en 1439, elle fut malheureusement annulée par la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453. Le jaillissement lumineux des deux penseurs les plus puissants du Moyen-Age, Thomas d'Aquin et Jean Duns Scot, n'a pas empêché les guerres de religion ou la vision rabougrie de la raison humaine qui caractérise les "Lumières" et la philosophie allemande. L'invention du régime parlementaire et de la démocratie est menacée régulièrement par des totalitarismes externes et internes. Clairement, nous ne sommes pas dans une phase de grandeur européenne: nos médiocres gouvernants veulent exclure de l'Europe aussi bien la mère du parlementarisme et des libertés individuelles, la Grande-Bretagne, que la gardienne de la sécurité du continent, la Russie. L'Europe doit être l'écrin du Souverain Pontife, dépositaire de cette "vérité qui rend libre", selon la belle formule de l'Evangile. Pourtant le continent s'enfonce dans l'athéisme ou dans la fascination morbide pour la religion, l'Islam, contre laquelle nos ancêtres, de l'Espagne à la Russie et de la France aux Balkans, ont construit une civilisation européenne. L'Europe est un continent tourmenté, divisé et les plus grands génies de la littérature européenne, Dante, Cervantes, Shakespeare, Heine, Dostoïevski ou Claudel ont écrit sur cette réalité. Face à cela, on comprend que le Général de Gaulle se soit gaussé du volapük intégré des institutions communautaires européennes. 

Quelles leçons l'Union européenne doit-elle en tirer pour façonner l'identité qu'elle recherche depuis tant d'années ? 

Les gouvernants et les hauts fonctionnaires de l'Union Européenne devraient faire preuve d'humilité et renoncer à vouloir avoir une identité. L'Union Européenne est, au mieux, un système organisationnel au service des nations qui y ont adhéré et peuvent s'en retirer. Elle doit faire en sorte de ne pas entraver la quête d'identité, toujours recommencée, des peuples qui composent l'Europe. 

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