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Quand le cinéma 
envahit la littérature...
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Des films et des lettres

Quand le cinéma envahit la littérature...

L'éditeur Jean-Paul Enthoven publie son dernier roman, "L'hypothèse des sentiments", qui introduit avec subtilité le cinéma dans la littérature, à travers de multiples références, notamment aux fantasques réalisateurs italiens.

Jean-Paul Enthoven

Jean-Paul Enthoven

Jean-Paul Enthoven est critique, écrivain et éditeur.

Il est directeur éditorial des éditions Grasset.

Il est notamment l'auteur de Ce que nous avons eu de meilleur (Grasset, 2008) et de L'hypothèse des sentiments (Grasset, 2012).

 

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Le monde littéraire est en alerte quand l'une de ses figures publie un nouveau roman. L’Hypothèse des sentiments suscite d’autant plus la curiosité que son auteur, Jean-Paul Enthoven, éditeur et critique, est un écrivain aussi rare que talentueux. On le sait amoureux de l’Italie, aussi n’est-on pas surpris que l’histoire débute à Rome : devant l’Hôtel de Russie, deux valises rouges sont échangées par inadvertance. Et voilà le scénariste Max Mills qui se prend à rêver de sa propriétaire. Combien de temps encore avant qu’il cherche à la retrouver ?

Guillaume de Sardes : D'ordinaire, les écrivains s'inspirent, citent, détournent leurs devanciers, comme Joyce avec Homère ou plus récemment Yannick Haenel avec Dante. Si les allusions à des écrivains ne manquent pas dans L'Hypothèse des sentiments, de Casanova à Tolstoï en passant par Mario Soldati, de manière originale vous faites beaucoup référence au cinéma. Quel sens donner à cette irruption du 7e art dans la littérature?    

Jean-Paul Enthoven : J’adore le cinéma, et je pense que la littérature – dont il procède souvent – gagnerait à lui emprunter en retour certaines de ses techniques, de l’ellipse au flashback, du montage à la bande-son… C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce roman. Je m’y sentais d’autant plus autorisé que mon héros est lui-même – puisque je l’ai choisi tel –  scénariste, et qu’il a bien connu l’époque du grand cinéma italien… Picasso disait que « la lumière d’un tableau vient toujours d’un autre tableau ». Disons alors que, pour moi, la lumière d’un roman peut venir d’un autre roman, mais aussi d’un film, d’une ambiance de film. Je cite beaucoup « Il Sorpasso » de Dino Risi : à mes yeux, ce film est un grand roman que Sagan a oublié d’écrire, que Fitzgerald n’a cessé de lire – même s’il est mort bien avant que le film n’existe… Le cinéma, le bon cinéma, c’est un prodigieux réservoir de sensations. C’est du concentré d’ « appel de fiction ». Et ce roman, j’ai eu envie de l’écrire juste après avoir revu, par hasard, « The shop around the corner » de Ernst Lubitsch. Aucun rapport à première vue, et pourtant…

Votre roman est emprunt d'une légèreté méditerranéenne qui fait penser au cinéma italien des années 60. L'extravagance de certains de vos personnages n'est-elle pas fellinienne? Quels films aviez-vous en tête en écrivant votre roman?

En effet… En écrivant, j’avais en tête, aussi bien, L’Histoire de ma vie de Casanova que les films de Fellini ou de Zurlini… Aussi bien Tendre est la nuit que la «  Dolce Vita ». Et j’aime Roberto Rossellini avec autant d’ardeur que Diderot ou Vivant Denon. C’est ainsi… Cela dit, au cinéma, tout est plus facile : on pose la caméra quelque part et le « réel » est aussitôt dans la boîte. La caméra avale des images toutes faites, déjà faites, par la vie – qui est le plus génial des metteurs en scène. Avec les mots, c’est plus compliqué : il faut passer par des petits signes graphiques (les lettres, la ponctuation, les paragraphes, etc.) pour fabriquer des images ou des situations qui n’ont qu’un moyen de transport symbolique pour atteindre l’esprit du lecteur. Au cinéma, on s’assoit et on regarde. Avec un livre, il faut transformer les symboles en images vraies. Si l’opération est réussie, c’est très fort. Si elle est ratée, c’est pathétique.

Pensez-vous qu’un film réalisé d’après un roman puisse être fidèle à ce dernier ? Ou bien la littérature est-elle dans son essence irreprésentable ?

La « fidélité » est, dans cet ordre de chose, sans intérêt. J’aime donc les metteurs en scène qui trahissent avec génie… Louis Malle, Jean-Pierre Melville, Joseph Losey étaient de ceux-là… Sans parler de Visconti, bien sûr, qui, à la fin, n’a pas osé trahir Proust. Pourtant, j’aurais bien aimé être le spectateur de cette trahison à jamais virtuelle… Quant au vieux débat sur ce qui est « représentable » et ce qui ne l’est pas, je le laisse aux experts bavards. Ce que je sais, c’est que la littérature commence quand le cinéma ne peut plus avancer. C’est un fait. Comment voulez-vous filmer le monologue de Molly ou de Mrs Dalloway ? Ou la sonate de Vinteuil ? Ou le lyrisme de Solal ? Dès que l’on met des images sur ces feux follets, on les éteint. Que reste-t-il de Virginia Woolf dans « Hours » ?

Si l’on adaptait votre roman au cinéma, quel serait le casting idéal ?

Bon, amusons-nous, mélangeons les vivants avec les morts, et soyons résolument mégalos : pour Max, le Vittorio Gassmann des années 1960, qu’on ressusciterait pour l’occasion, s’impose – en tout cas, c’est son visage que j’avais en tête en écrivant… Marion, ma chère Marion, pourrait avoir les traits et les langueurs torrides, quoiqu’osseuses, de Keira Knightley… Dans le rôle du Baron Sixte, Lucchini me paraît irremplaçable : génie torve, théâtralité, dinguerie très contrôlée… Dans les rôles secondaires, je prendrais volontiers l’actuelle Sophia Loren pour incarner Dolor, la voyante, et Michel Simon serait parfait dans la peau de mon psychanalyste pervers…  Bien entendu, la réalisation serait confiée à Milos Forman ou à Sofia Coppola… Allez, moteur !

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