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Chute de Raqqa et Mossoul en vue : quel avenir pour le Calife et ses hommes après la perte de leur Etat (islamique) ?
©MOHAMED EL-SHAHED / AFP

Au bord de l'éclatement

Chute de Raqqa et Mossoul en vue : quel avenir pour le Calife et ses hommes après la perte de leur Etat (islamique) ?

La bataille pour la prise de Raqqa, capitale du groupe Etat Islamique, a débuté le 11 juin dernier. La perte de cette ville par le groupe terroriste serait un symbole, mais ne marquerait pas la fin de ses actions pour autant. Des attaques terroristes seraient notamment toujours possibles.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : Dimanche 11 juin, des forces antijihadistes soutenues par Washington ont repris un premier quartier dans l'ouest de Raqqa, une ville située dans le nord de la Syrie et reconnue comme étant un fief de l'Etat Islamique. En quoi cette avancée peut-elle être considérée comme significative dans la lutte contre l'Etat Islamique ? Quelle est l'enjeu de cette bataille ?

Alexandre Del Valle Raqqa est la capitale du groupe Etat Islamique, de plus, Abu Bakr al-Baghdadi a été tué. Les forces démocratiques syriennes réunissent un noyau de soldats composés de Kurdes et d'alliés Arabes. Ils sont armés par les américains, soutenus en sous-mains par les Russes et parviennent à progresser partout. Ils ont aussi un accord tacite avec le régime syrien. Aujourd'hui, tout concourt à une victoire imminente contre Daech en Syrie pendant que Mossoul tombe mis à part quelques quartiers. Daech recule partout face à la coalition occidentale, kurde et pro-iranienne. C'est un phénomène massif qui était depuis longtemps. Le groupe Etat Islamique est diminué. Il ne dispose désormais que de très peu d'hommes. En somme, il ne pouvait que s'écrouler. Il ne vivait que de la division de ses ennemis et la réconciliation russo-turque a également contribué au revers des djihadistes en Syrie. 

L'enjeu de cette bataille est clairement la chute du régime de Daech en Syrie et en Irak où elle avait reconstitué un soi-disant califat qui n'est pas si grand. Raqqa est la capitale de cet Etat auto-proclamé. Sa chute serait un symbole de chute du califat. 

Alain Rodier : Il est beaucoup trop tôt pour estimer la situation militaire à Raqqa. En effet, après avoir conduit des escarmouches autour de la ville -seul les batailles pour la prise de la ville et du barrage de Tabqa (mars-mai 2017) ayant été particulièrement meurtrières- , les forces de Daech ne semblent pour le moment pas opposer une défense ferme des quartiers périphériques de la "capitale" politique de l' "Etat" islamique. Cela permet aux Forces Démocratiques Syriennes (FDS) composées majoritairement de combattants kurdes de progresser plus rapidement qu'elles ne s'y attendaient. Toutefois, Daech est parvenu a reprendre des positions momentanéments abandonnées au nord de la ville lors d'une contre-attaque virulente.

A noter que l'armée syrienne légaliste progresse également vers Raqqa depuis le sud-ouest en mettant en avant ses "Tiger Forces" qui sont de tous les combats depuis le début de la guerre civile.

Pour l'observateur extérieur que je suis, la situation militaire semble être particulièrement confuse sur le terrain et je m'attends toujours à de mauvaises surprises en m'interrogeant sur la stratégie adoptée par Daech. La ville va-t-elle être défendue fermement ou abandonnée suite à des combats retardateurs pour permettre d'exfiltrer les combattants vers le sud, voie qui est encore ouverte ? Il semble en effet que Daech a concentré de nombreux moyens militaires classiques dans la région de Deir ez-Zor où une garnison de l'armée légaliste est assiégée depuis 2013. Des contre-offensives sont toujours à craindre sur d'autres points sensibles en Syrie. Quant aux attentats, ils sont devenus monnaie courante en Syrie comme en Irak. 

En ce qui concerne Raqqa et pour faire un parallèle, la libération des environs puis de la partie orientale de Mossoul a été également relativement rapide. Mais les forces irakiennes piétinent désormais autour de la vieille ville qui est défendue âprement. Il faut dire que les unités de première ligne ont subi jusqu'à 40% de pertes, ce qui est énorme. Ce degré de violence n'est pas encore atteint à Raqqa.  

Qu'adviendra-t-il de l'Etat Islamique une fois que la ville de Raqqa sera conquise ? Dans quelle mesure Daesh sera-t-il affaibli ?

Alexandre Del Valle : L'Etat Islamique va continuer a exister dans sa forme qu'il a déjà connu dans le passé. Il faut conprendre ici une forme virtuelle et transnationale qui va diminuer dans sa forme étatique. Le projet étatique n'est qu'un projet parmi tant d'autres. Comme l'a dit Abou Mohammed al-Adnani qui était le cerveau et en quelque sorte le ministre des attentats de Daech avant de mourir, "notre but, notre victoire ou notre échec ne se mesure pas à la conquête ou à la perte d'une ville puisque notre système d'action est essentiellement de répandre l'idéologie de la charia". Selon lui, tant que cette idéologie se développe dans les cerveaux, ils seront victorieux. Tout est dit ici. Avec les attentats low-cost auxquels nous assistons un peu partout avec des couteaux et des voitures, l'Etat Islamique continuera à faire parler de lui. Leur but qui est de faire parler de leur vision de l'islam sera atteint. On peut qualifier cette stratégie de terrorisme marketing ou terrorisme publicitaire.L'Etat Islamique va quitter sa nature étatique momentanée pour reprendre sa nature à la fois virtuelle et de terrorisme international même s'il est de faible envergure ou de troisième génération. Cela sera suffisant pour faire parler de lui. La meilleure preuve est que l'on a fait que de parler de cela depuis les attentats du pont de Westminster à Londres il y  a trois mois puis ceux de Manchester et Londres à nouveau au début du mois. La tentative d'attaque sur le parvis de Notre-Dame à Paris en fait partie.  Cette organisation terroriste a deux têtes. Si la première s'efface, la seconde reste active.

Alain Rodier Sur le plan de l'image de marque, il ne fait aucun doute que ce sera négatif pour Daech. Sur le terrain, c'est la zone de Deir ez-Zor qui restera à libérer. A la différence du théâtre irakien, Daech engage encore des matériels lourds (chars, artillerie) dans l'est de la Syrie, même en plein jour, preuve que la couverture aérienne est moins bien assurée. Il faut reconnaître que la situation est beaucoup plus compliquée pour les adversaires de Daech qui se répartissent l'espace aérien en faisant bien attention d'éviter tout "incident" regrettable (la coalition emmenée par les Américains, les aviations syrienne et russe et très ponctuellement les Israéliens). Ces aviations n'ont pas obligatoirement les mêmes objectifs. Globalement Daech pour la coalition internationale (avec quelques objectifs constituées de milices gouvernementales jugées "menaçantes" par les Américains), presque tous les mouvements d'opposition au président Assad pour les Russes et les convois logistiques du Hezbollah faisant mine de rejoindre le Liban pour les Israéliens. 

Daech a déjà programmé l'"après Mossoul/Raqqa". Ces forces devraient se diluer dans le désert (sur le plan symbolique comme lorsque Mahomet a été chassé de la Mecque pour rejoindre Médine) pour revenir à une guerre de guérilla et terroriste. La question est : qui tiendra le terrain et administrera les populations sunnites qui peuvent constituer la masse dans laquelle les djihadistes se fonderont ?  

Dans un récent tweet, le journaliste et écrivain Mohamed Sifaoui déclare que suite aux récents revers militaires sur le terrain, le porte-parole officiel de Daesh, Abou-al-Hassan-al Mouhajir, appel les adeptes du groupe à intensifier les opérations militaires (terroristes) à travers le monde. En quoi cette mise en difficulté du groupe terroriste intensifie-t-il le risque de nouvelles attaques ? Qui du monde arabe, asiatique ou occidental risque-t-il le plus d'être vulnérable à ces potentielles actions terroristes ? 

Alexandre Del Valle Ce que dit Mohamed Sifaoui est très juste et c’est la stratégie dont Abou Mohamed al-Adnani, le porte-parole du groupe Etat Islamique dont nous parlions plutôt préconisait, à savoir, intensifier partout les attentats. Cette organisation a deux dimensions, la première qui consiste en des prétentions territoriales lorsqu’elle parvient à se transformer en guérilla et à contrôler un état ou à le créer d’une part. Mais elle a une première dimension qui lui vient d’al-quaida et du terrorisme islamiste planétaire classique qui est communicationnel. Cette stratégie ne consiste pas à tuer pour tuer comme une guérilla ou une armée classique mais à tuer pour faire parler de soi.

Il est devenu de plus en plus difficile pour un terroriste de gagner la Syrie. La Turquie coopère de pas en plus dans ce domaine. Cela donne de plus en plus de jeunes qui sont frustrés de ne pas pouvoir aller prêter main-forte à l’Etat Islamique en Syrie et qui sont bloqués en Europe. Cela se traduit par un grand " réservoir " de djihadistes qui sont retenus en Europe. Des voix s’élèvent pour dire que les autorités auraient dû les laisser partir. Beaucoup de ceux qui ont commis des attentats auraient voulu partir mais ne l’on pas pu à cause de cette vigilance renforcée. L’un des terroristes italien-marocain de Londres a été arrêté alors qu’il était sur le point de partir. 

La stratégie de Abou al-Hassan al-Mouhajir consiste a compenser la perte territoriale en Syrie par un gain en publicité planétaire par un attentat en Thaïlande, dans les Philippines, aux Etats-Unis si possible et en Europe parce que cette dernière est le maillon faible théorisé par un des grands théoriciens du califat, Abou Moussab al-Souri. Gilles Kepel en parle souvent dans ses ouvrages. Il incitait les populations d’origine immigrées musulmanes à rejoindre le djihadisme. 

Les zones géographiques les plus exposées sont assez nombreuses. On peut mettre en avant la Jordanie, la Tunisie du fait de sa proximité avec le djihadisme libyen ainsi que le Yemen, toute la zone du Sahel qui est très faible et le sud de l’Arabie Saoudite. L’Irak et la Syrie sont exposés pour la bonne et simple raison que l’Etat n’y est pas encore suffisamment fort. En Asie, les Philippines et l’Indonésie sont à surveiller. Quant à l’Europe, les pays les plus frappés sont ceux qui abritent la plus grande population immigrée musulmane comme par exemple l’Allemagne, l’Angleterre, la France et la Belgique.

Alain Rodier Mohamed Sifaoui a judicieusement relevé une déclaration effectivement très importante. Daech profère des menaces contre la France, la Russie, la Belgique, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et l'Italie. Il félicite aussi les "soldats du Sinaï, du Khorasan (Afghanistan-Pakistan), d'Asie de l'Est, de Perse" et cite les "soldats de l'islam Égypte, de Tunisie, de Libye, de Somalie et d'ailleurs". Ce n'est pas nouveau mais les messages velléitaires se répètent désormais à une cadence élevée ce qui est très inquiétant. 

En Europe, ils peuvent influencer des sympathisants de la cause salafiste-djihadiste pour qu'ils se décident à passer à l'action. Ces derniers sont à même de faire des dégâts importants malgré leur relatif "amateurisme technique" comme cela a été le cas à Londres et à Paris cette année (Manchester a malheureusement été plus "professionnel"). Le problèmes des returnees (revenants) est bien sûr toujours présent, certains observateurs estimant que ceux qui devaient rentrer sont déjà là. Leur capacité létale est supérieure à celle des "locaux" car ils bénéficient d'une expérience de terrain irremplaçable.

Le but de Daech va être de "venger" les revers qu'il connaît sur le front syro-irakien et de montrer qu'il existe toujours sur d'autres "fronts" et qu'il est même capable de s'étendre. On le voit aujourd'hui au Philippines et en Iran. La réaction de Téhéran est d'ailleurs intéressante: les autorités affirmant : "vous nous avez frappé, et alors ?" Point d'état d'urgence, de surveillance visible renforcée(1) ni de panique apparente dans la population. Pour Téhéran, Daech ne représente pas un risque pour la stabilité du pays. Quoiqu'on puisse penser du régime iranien, c'est un bel exemple de sang froid qui devrait être médité.

1. Il est vrai que le pays est déjà très sérieusement encadré par les pasdarans, les bassidjis, etc.  

 

 

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