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Une personne sort d'une agence Pôle Emploi. Alors que les chiffres du chômage sont encourageants, la productivité des Français est en baisse.
Une personne sort d'une agence Pôle Emploi. Alors que les chiffres du chômage sont encourageants, la productivité des Français est en baisse.
©LOIC VENANCE / AFP

Productivité

Chômage : les mauvais chiffres derrière les bons

Alors que les chiffres du chômage sont prometteurs (-5,8% pour le dernier trimestre, -10% sur un an en catégorie A), la productivité des Français est en baisse. La France est passée sous l'Allemagne et les Etats-Unis en termes de productivité. Comment expliquer ce phénomène ?

Don Diego De La Vega

Don Diego De La Vega

Don Diego De La vega est universitaire, spécialiste de l'Union européenne et des questions économiques. Il écrit sous pseudonyme car il ne peut engager l’institution pour laquelle il travaille.

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Atlantico : Le marché de l'emploi post-Covid est contrasté. D'un côté, les chiffres du chômage sont bons (-5,8% sur le trimestre, -10% sur un an en catégorie A), mais de l'autre la productivité des Français est en baisse. Comment expliquer ce paradoxe ?

Don Diego de la Vega : Contrairement à ce que les uns et les autres claironnent, nous ne sommes pas encore revenus à notre niveau de production du tout début de l'année 2020. En effet, quand on fait 6,25% de croissance après avoir fait moins 8,4%, on ne revient pas au niveau initial. La production n'est pas encore revenue à son niveau initial. Par contre, le niveau d'emploi, lui, a dépassé son niveau initial. Le taux de chômage n'a quasiment jamais été aussi faible, comparativement à février 2020.

Or, quand votre reprise est plus riche en emplois qu'en production, cela signifie que vous avez un problème de productivité. On a accéléré la pente naturelle de l'économie française, qui est une économie de services : concrètement, on engage des gens pour s'occuper des enfants et des vieux. Cette baisse du taux de chômage ne peut pas concerner des emplois industriels de haute qualité, très productifs, sinon il y aurait un contraste entre le fait qu'on n'est pas encore revenu à notre niveau de production initial, alors qu'on est revenus à notre niveau d'emploi initial. La seule façon de raccorder ces deux données, c'est qu'en fait, on a multiplié les petits jobs dans l'économie de services.

Cela est-il spécifiquement lié à la reprise post-Covid, ou cette tendance existait-elle déjà dans l'économie française ? Dans un rapport de 2019, le Conseil national de la productivité notait déjà que nous sommes passés sous les Etats-Unis et l'Allemagne en termes de productivité.

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Nous avons toujours été très en-dessous des Etats-Unis et de l'Allemagne. La seule raison pour laquelle on a une productivité apparente, faciale, qui est bonne en France par personne, c'est qu'on enlève des statistiques 10% de la population que l'on emploie pas, qui sont dans un sous-emploi chronique, voire inactifs. Comparativement aux Etats-Unis ou à l'Allemagne, c'est normal d'avoir toujours des bons chiffres de productivité, puisqu'ils ne concernent que les gens qui ont un emploi stable. Si on laisse sur le côté des gens qui, très probablement pour une écrasante majorité d'entre eux, ont un très faible niveau de productivité par tête, les chiffres sont forcément bons. Cela fait 40 ans qu'on se gargarise du fait qu'on a un bon niveau de productivité. Certains vont même jusqu'à dire qu'on n'est pas loin de l'Allemagne ou des Etats-Unis. Mais aux Etats-Unis, tout le monde bosse !

Dans ce rapport, le Conseil national de la productivité explique cette baisse de la productivité par la faiblesse des compétences de la main-d'oeuvre française. Cela vous semble crédible ?

Non, c'est vraiment une explication à la Patrick Artus. Je ne dis pas qu'elle est fausse, mais elle est très confortable. C'est une explication trouvée pour dire "si on a ce problème en France, c'est parce qu'un certain nombre de gens sont nuls". Il y a, c'est vrai, un problème d'éducation et un problème de formation en France. Mais fondamentalement, cette excuse sert à cacher les gros problèmes de demande agrégée en France.

Le problème, c'est de faire croire que tous les problèmes sont liés à notre offre productive. C'est le credo de toutes les élites en France depuis des années. Il y a plus que des problèmes d'offre, il n'y a plus de problème de demande. Car s'il y a un problème de demande agrégée, alors on sait ce qu'il faut faire : il faut demander une dépense monétaire. Et comme ces gens-là sont tous persuadés que structurellement, on a une politique monétaire accommodante depuis 20 ans, alors qu'en réalité elle est restrictive, comme ils ne veulent pas entendre parler de japonisation, de responsabilité de la BCE, comme ils ne veulent pas de monnaie hélicoptère, ou de nouvelles initiatives monétaires plus innovantes, eh bien il n'y a plus de problème de demande agrégée. Comment reconnaître qu'il y a des problèmes en France, mais sans reconnaître qu'il y a des problèmes de demande agrégée ? C'est de tout lier à l'offre. Et l'idéal est de pointer l'incapacité d'un certain nombre de gens à avoir un emploi. C'est commode, parce qu'il n'y aura pas de solution à court terme.

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Cela consiste à structuraliser des problèmes. Vous les structuralisez et, de temps en temps, vous les budgetarisez. Cela fait, vous les avez alors démonétisé, c'est-à-dire que vous les avez retirés du débat monétaire. Rien n'est monétaire, tout est structurel et budgétaire : c'est le nouveau mantra depuis dix ans. Il ne faudrait surtout pas qu'on parle de japonisation de l'économie, des problèmes de demande agrégée, car le but du jeu, c'est qu'il ne faut surtout pas qu'on mette le doigt sur les responsabilités de la BCE et notamment l'euro trop cher. La seule façon d'éliminer tout ce pan entier de macroéconomie, c'est justement de ne plus faire de macroéconomie, de faire uniquement du budgetaire de temps en temps et de structuraliser le reste. En ce moment, il y a un choc d'offre négatif lié aux semi-conducteurs, à des pénuries sectorielles, etc., ils s'en donnent donc à cœur joie : "vous voyez bien qu'il y a des contraintes d'offre, des problèmes d'engorgement sur le marché du travail sur le marché des biens, etc."

Comment expliquer alors cette baisse du chômage, dans ces conditions ?

Le taux de chômage est la résultante, normalement, d'un écart entre l'inflation réelle et l'inflation anticipée. Cette année, il y a plus d'inflation que ce qui a été anticipé par les agents économiques. Ils anticipaient 2% d'inflation et ils se retrouvent avec 3%. C'est la première fois que ça arrive depuis les années 70. Tous les chocs depuis 30 ou même 40 ans se font dans l'autre sens : on anticipe plus d'inflation qu'il n'y en a au final. Là, pour la première fois, mais pour des raisons très temporaires, très spécifiques (le rebond du prix du baril, etc.), on a plus d'inflation que ce qui est anticipé par les agents économiques. On a une chute du taux de chômage puisque, comme le disait Milton Friedman, à toutes les époques, si vous anticipez moins d'inflation que la réalité, le taux de chômage baisse. Une énorme partie de la baisse du taux de chômage s'explique par ça.

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Du fait de l'absence de prise en compte des problèmes structurels que vous avez évoqués, et du fait que l'inflation est conjoncturelle, va-t-on au devant d'une situation où tant la productivité que le chômage pourraient se dégrader ?

Je n'ai pas dit ça. Mais en termes de dégradation, on peut formuler des scénarios un peu difficiles. Le premier, c'est le coût du Covid. Cette addition-là n'est pas encore arrivée vers les particuliers. On sent qu'il faut d'abord que la présidentielle se termine. Ensuite, il va falloir arrêter de faire des chèques tous les quatre matins. C'est le premier point qui fait que ça va se dégrader : à un moment, il faudra avoir à nouveau des adultes responsables dans la pièce au niveau budgétaire.

Le deuxième point, c'est que sur le plan de la politique monétaire, un certain nombre de gens profitent de cette situation pour demander un resserrement préventif de la politique monétaire. Ils commencent à l'obtenir. Aux Etats-Unis, à partir du 3 novembre, il va y avoir un début de commencement de tapering, c'est-à-dire d'extinction progressive des achats de quantitative easing. Cela va être très progressif, mais cela donne des idées à certains Européens, notamment à Francfort, de faire un resserrement. Si on commence à voir un resserrement monétaire tout au long de 2022, ce qui est très probable, on va avoir au second semestre 2022 et certainement en 2023 un ralentissement économique. Parce que malheureusement, un certain nombre de responsables considèrent que le choc actuel n'est pas un choc temporaire d'inflation, mais un choc qui pourrait éventuellement être durable, et se servent de cet argument-là pour obtenir ce qu'ils veulent depuis des années, c'est-à-dire un resserrement supplémentaire. Parce que budgétairement, on a été très lâches, il faudra un jour ou l'autre commencer à nouveau à resserrer. Cela finira par affaiblir l'économie européenne.

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En plus de cela, le trend va redevenir apparent. Là, le trend économique général de japonisation était masqué par le Covid. Mais le trend antérieur continue et va redevenir le phénomène majeur. Or, ce trend est négatif. Quand on est arrivé en crise Covid, on n'avait quasiment pas de croissance en zone euro. Début 2020, la France était à 0, l'Italie aussi. Les seuls qui ne l'étaient pas étaient les Allemands, car ils avaient fait une impulsion budgétaire. Ce trend, qui remonte quasiment à la crise de 2008, est un trend de japonisation. Tout ce qu'on nous présente comme des éléments allant dans l'autre sens, l'idée que nous sommes à la veille d'une décennie fabuleuse, ça ne repose sur rien. C'est du vent. Au-delà de 18 mois, y aura-t-il eu une hausse de la croissance potentielle grâce au Covid ? Non. Y-a-t-il des éléments pour penser qu'on a mal calculé la croissance potentielle antérieure et qu'en fait, on peut avoir des bonnes surprises ? Non. La croissance potentielle en France est de 1%. Et on reviendra à 1% dès qu'on commencera à resserrer monétairement et budgétairement.

Il n'y a pas de free lunch. Il n'y a pas tout d'un coup un choc positif d'emplois. il y a de la création massive de petits emplois de services. C'est la seule façon de raccorder les faits entre une production qui reprend mais n'a pas repris son niveau d'avant crise, et un emploi qui a repris son niveau d'avant crise.

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