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¨Pour Chantel Delsol, l'abandon des valeurs traditionnelles par les autres partis explique en partie la montée du FN.
¨Pour Chantel Delsol, l'abandon des valeurs traditionnelles par les autres partis explique en partie la montée du FN.
©Reuters

Interview

Chantal Delsol : “C’est parce que les partis de droite n’ont pas défendu les valeurs d’enracinement que le FN monte sans discontinuer”

Dans son dernier livre "Populisme. Les demeurés de l'histoire" (éditions du Rocher), la philosophe Chantal Delsol accuse les partis dits républicains de dévoyer le mot "populisme", qui en réalité n'est rien d'autre que le refus par un peuple de suivre les "volontés émancipatrices" de l'élite en place.

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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Atlantico : Quelle est la différence entre démagogie et populisme ? Quelle est, selon vous, la nouvelle acception du sens de ce mot, "populisme" ?

Chantal Delsol : L’un et l’autre mot traduisent une critique du peuple qui a mal compris le régime, en démocratie. La démagogie est un comportement qui flatte les désirs particuliers du peuple, alors qu’en démocratie le peuple doit s’élever à l’intérêt général - sinon il lui faut retourner à un régime autocratique qui va le contraindre. Il est évident que si ses gouvernants sont démagogiques, la démocratie ne durera pas longtemps. Mais ce qu’on appelle populisme renvoie à un peuple qui ne suit pas les volontés émancipatrices de l’élite, ce qui est très différent. Le peuple flatté par le démagogue est celui qui ne veut plus faire la guerre pour son pays, préférant son confort particulier. Le peuple du populisme est celui qui ne veut pas être seulement citoyen du monde ni citoyen d’une abstraction comme la république, mais citoyen français.

Vous accusez les élites d'utiliser ce terme de "populisme" afin de disqualifier a priori certains partis. Considérez-vous par exemple le Front National comme une simple émanation du pluralisme, ou comme un réel populisme ? Quelle est la ligne de fracture entre les deux?

Le populisme est seulement une injure, c’est un mot qui aujourd’hui n’a pas de contenu objectif, puisqu’aucun groupe ne le revendique pour lui-même - il ne sert qu’à stigmatiser. Je ne vois donc pas de « réel populisme » aujourd’hui. Cela n’a existé qu’à la fin du XIX° siècle, aux Etats-Unis et en Russie. Les thèses du Front National entrent dans le pluralisme démocratique, ou en tout cas devraient y entrer tant qu’on n’a pas interdit ce parti. Personnellement je trouve légitime qu’une démocratie interdise des partis qu’elle juge dangereux pour elle (les Allemands interdisant les post-nazis ou les USA interdisant pratiquement le parti communiste). Mais ce n’est pas le choix qu’on a fait en France avec le FN. On a choisi de ne pas l’interdire et de l’injurier - de le laisser entrer dans le jeu et de lui lancer des invectives sans lui donner le ballon. C’est un manque de courage et une hypocrisie majeure que nous risquons un jour de payer cher. 

Entre émancipation et enracinement, les valeurs de droite et de gauche s'ordonnaient facilement jusqu'à présent. Comment expliquez-vous cet abandon de la droite pour ses valeurs traditionnelles ? Le "peuple" est il orphelin de ses partis ?

Il est vrai que si l’on reprend ces répartitions bien françaises, c’est en général plutôt la gauche qui porte le désir d’émancipation et la droite qui porte le désir d’enracinement - même s’il y a beaucoup de bémols. Mais en France la gauche a réussi ce prodige de propagande : flanquer mauvaise conscience à la droite en assimilant constamment l’enracinement au nazisme - comme si la droite avait réussi à assimiler constamment la gauche avec le stalinisme. C’est prodigieux parce que cela s’est passé pendant que les socialistes étaient complices des goulags soviétiques… C’est bien parce que les partis de droite n’ont pas défendu les valeurs d’enracinement que le FN monte sans discontinuer. 

En évoquant Jean Claude Michéa, vous indiquez que le populisme de gauche ne critique que la mondialisation capitaliste sans toucher à la mondialisation culturelle. Des alliances sont-elles tout de même possibles ? Comme l'alliance entre Syriza et les "Grecs indépendants", parti souverainiste de droite ?

Oui je crois que le moment est venu d’une rencontre entre des courants jusque là bien différents. En raison des excès insupportables de l’émancipation, certains courants issus de la gauche même commencent à réclamer que l’on pose des limites : les écologistes, les anti-mondialisation, par exemple. Ces courants rejoignent les courants chrétiens (l’écologie en France a d’abord été défendue au milieu du XX° siècle par… Gustave Thibon !) et les courants patriotes, en général de droite.

Le soutien apporté par Marine Le Pen à Syriza est-il également le signe d'une possible coalition des anti-européens ? La perte de souveraineté est elle finalement LE sujet ayant permis la progression des populistes ? 

Certainement. L’évolution de l’Europe institutionnelle a été une expression concrète de cet excès de l’universalisme abstrait, création d’un monde abstrait où plus personne ne peut vivre (vous avez regardé nos billets de banque ? sur lesquels on voit des monuments qui n’existent pas, qui ne sont pas incarnés - sombre reflet de tout le reste). Au fond, ce que les peuples réclament, c’est l’incarnation dans les choses réelles.

A la fin de votre livre, vous indiquez que les Etats-Unis sont le symbole de cette modernité. Pourtant, les dépenses militaires, les guerres successives, la vente d'armes, l'application de la peine de mort, font des Etats-Unis un pays "ringard" selon les critères européens. Pourquoi ce décalage ?

Bien sûr que c’est un pays « ringard » par rapport à une émancipation sans frein et sans limite. Les pays anglo-saxons n’ont pas fait, à la fin du XVIII° siècle, la même révolution que nous. La révolution française a été la seule à faire table rase de tout ce qu précédait, et surtout, de ce qui était le fondement même de la promesse d’émancipation : la transcendance judéo-chrétienne. Tandis que les Lumières écossaises et américaines n’ont pas coupé ce lien. Cela a tout changé. La culture française se trouve le dos au mur, vouée à courir à l’émancipation utopique parce qu’elle ne sait plus où fonder ses limites. Tandis que les Américains,et les Anglo-Saxons en général, qui sont des peuples biblico-révolutionnaires, reviennent aux principes pour chercher les limites à chaque avancée d’émancipation. La France, peu capable de saisir les deux bouts de l’aventure humaine, abolit la peine de mort en hurlant de joie et dans un délire de triomphe contre la réaction, mais sans chercher aucune peine de substitution, sans aucun souci de la réalité, d’où par la suite les problèmes que l’on sait.

A propos des Etats-Unis, vous évoquez le cas des Grangers du début du XXe siècle. Parti populiste dont les idées ont été absorbées par les grands partis, ce qui a provoqué sa disparition. Afin d'assurer la conservation du pouvoir, considérez-vous comme inéluctable la reprise de programmes jugés aujourd’hui comme populistes par les partis traditionnels ?

Pas forcément leurs programmes, mais il est évident que si les partis traditionnels ne trouvent pas des réponses aux questions posés par les partis dits populistes, ceux-ci finiront par prendre eux-mêmes le pouvoir. Ou bien  scénario possible — un parti totalitaire sera finalement hissé au pouvoir comme dans le livre de Houellebecq - en France, on votera, afin d’éviter le FN, pour n’importe quel âne ou pour n’importe quel fou.

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