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Cette double nostalgie qui colore les hommages rendus à Jacques Chirac
©Georges BENDRIHEM / AFP

C'était mieux avant

Cette double nostalgie qui colore les hommages rendus à Jacques Chirac

Alors que les hommages se succèdent à la mémoire de Jacques Chirac, une certaine nostalgie des "années Chirac" et de ce qu'il incarnait en tant que président resurgit.

Jacques Julliard

Jacques Julliard

Jacques Julliard est journaliste, essayiste, historien de formation et ancien responsable syndical. Il est éditorialiste à Marianne, et l'auteur de "La Gauche et le peuple" aux éditions Flammarion.

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Le décès de Jacques Chirac émeut l'opinion publique d'aujourd'hui. Au-delà de l'homme Jacques Chirac, éminemment sympathique, n'y a-t-il pas une nostalgie des années Chirac c'est-à-dire une époque à laquelle le Président de la République avait un pouvoir réel ?

Christophe Julliard : Je crois qu'en réalité il ne faut pas dire "au-delà de l'homme" car le rôle de l'homme dans ce cas précis est très important. Il n'est pas négligeable, puisque tout d'abord, Jacques Chirac a accompagné les Français durant plus de 30 ans mais aussi parce que c'était un homme très attentif à l'opinion publique. 

Il a toujours entretenu un rapport personnel avec l'opinion. La majorité des Français et du corps politique a d'ailleurs une forme de sympathie et de respect envers lui. Les sympathisants de droite voire d'extrême droite se souviendront qu'il a été un partisan résolu de l'Algérie française, se portant même volontaire pour rejoindre l'armée française sur place. Ceux de gauche, se rappelleront qu'il a commencé sa vie à l'extrême gauche -il a signé l'Appel de Stockholm qui a l'époque avait été signé par les communistes- et qu'il a très souvent donné à la gauche des gages non seulement sur la question du climat -il est l'un des premiers a avoir tiré la sonnette d'alarme- mais aussi parce que selon lui un Président se devait d'être très direct avec le peuple. 

La population se reconnaissait en lui, tout simplement parce qu'il savait être simple et même sympathique. Or, ce n'est pas donné à tout le monde : ni De Gaulle, ni Giscard, ni Mitterrand, ni Sarkozy, ni Hollande, ni même Macron ne possèdent ces deux qualités. mais Chirac portait en lui une sympathie pour le peuple qui le lui rendait bien. Ceci est d'ailleurs assez paradoxale puisque politiquement c'était un tueur qui n'a fait aucun cadeau à ses adversaires.

C'est donc pour ces raisons et contrairement à tous les autres présidents, que Jacques Chirac a fait l'unanimité des hommages, ce jeudi, de l'extrême droite à l'extrême gauche.

En revanche, je n'irai pas jusqu'à dire que Jacques Chirac avait davantage de pouvoir en tant que Président de la République que ses prédécesseurs. Il faut se méfier de l'illusion rétrospective. Chirac se faisait parfois appeler "facho Chirac" et a été à plusieurs reprises malmené...  

La vérité c'est que Jacques Chirac, a plusieurs reprise, a eu l’habilité de mettre la France en situation d'arbitrage comme l'avait fait le Général de Gaulle avant lui. L'exemple typique c'est le Proche-Orient : il la refusé de suivre les américains et a donné l'impression de maintenir à égalité la balance entre l'Est et l'Ouest. Cette position un peu gaullienne d'arbitrage qui lui donnait, en quelque sorte, un grand pouvoir était lié à la situation du moment. Chirac a donc su très bien s'adapter au terrain. Aujourd'hui, ce n'est plus possible puisqu'il n'y a plus deux blocs distincts et c'est donc bien plus difficile à faire. 

Edouard Husson : On est beaucoup dans la reconstruction légendaire. La popularité de Jacques Chirac a remonté dans les sondages après son départ de l’Elysée alors qu'il avait fini son second mandat sur plusieurs échecs successifs: en 2004, il décide, encore marqué par l’échec de la réforme Devaquet, de ne pas lancer la réforme de l’Université préparée par Luc Ferry. Ce sont finalement Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse qui l’ont faite. En 2005, c’est l’échec retentissant du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. En 2006, c’est l’échec du Contrat Premier Emploi. Et en 2007, l’élection de Nicolas Sarkozy est le dernier camouflet subi par un Chirac vieillissant, qui avait tout essayé pour empêcher l’élection du trublion ancien soutien d’Edouard Balladur. Si l’on se souvient, en outre, que Jacques Chirac a passé cinq ans de cohabitation avec un premier ministre socialiste, on se dit que les Français projettent sur l’ancien président la nostalgie réelle d’une présidence forte, que le successeur de François Mitterrand a en fait moins incarnée que ce qu’on lui prête. Il est vrai que la situation économique était moins détériorée qu’aujourd’hui; la « fracture sociale » dénoncée par Chirac lui-même en 1995, était moins avancée. La vie politique restait structurée par une force de centre-gauche et une force de centre-droit. Et puis Jacques Chirac, qui avait longtemps eu la réputation de ne pas tenir en place, avait fini par se forger un masque d’impassibilité.  

N'a-t-on pas également la nostalgie d'un Etat qui avait davantage d'impact sur le monde, dont les positions étaient alors respectées? Le refus de la guerre en Irak est particulièrement significatif de ce point de vue. 

Edouard Husson : J’entendais hier ce dialogue dans un café parisien: le garçon disant à son patron: « C’est le dernier président qui a eu des c.... ». Réponse dubitative: « Pourquoi dis-tu cela? ». Explication: « Ah, eh bien il nous a évité une guerre de ouf! ». Effectivement, il restera sans doute une seule chose de Chirac dans la mémoire populaire, c’est le moment où il a été gaullien, en s’opposant aux côtés de l’Allemagne et de la Russie à une guerre illégitime lancée par les Etats-Unis. D’une manière générale, Jacques Chirac a mené une politique étrangère relativement identifiable. Il est significatif que Poutine l’ait mentionné récemment comme le chef d’Etat pour lequel il avait eu le plus de respect. Si l’on fait la part du calcul poutinien, c’était bien évidemment un signe envoyé à Emmanuel Macron: il est possible d’avoir de bonnes relations avec la Russie quand on est un président français. En fait, Jacques Chirac est devenu président à un moment où l'héritage du gaullisme en politique étrangère se faisait encore un peu sentir. Et il en a fait un usage somme toute modéré mais une ou deux fois spectaculaire: de la reprise des essais nucléaires français en 1995 à l’opposition à la guerre en Irak en 2003. 

Qu'est-ce qui a conduit à la réduction du pouvoir politique du Président d'une part, à celle de l'Etat d'autre part ? Quel sont les rôles de Jacques Chirac et du chiraquisme dans cette réduction ? 

Christophe Julliard : Vous avez raison. Le rôle de la France a diminué tout simplement parce que la France depuis le Général de Gaulle avait bénéficié de l'affrontement entre les deux blocs en jouant le rôle de balance et contre-balance. Chirac a, à son tour, repris ce jeux donnant donc à la France plus de poids qu'elle en avait réellement. Mais aujourd'hui, depuis la fin de l'URSS, cette posture n'est plus possible. Cela ne veut donc pas dire que Macron est moins habile que Chirac, mais c'est simplement la situation qui a changé : il peut demeurer des blocs régionaux mais il n'y a plus de blocs Est-Ouest comme cela a été le cas jusqu'en 1991. 

En ce qui concerne la politique intérieure, je pense que Jacques Chirac n'a pas eu plus de pouvoir ni plus d'influence que ses successeurs mais il a su en jouer habilement. Autrement dit, encore une fois cet homme a su à de nombreux moment exprimer une espèce d'unanimité nationale au-delà des partis. 

C'est très net encore une fois dans les affaires de politique étrangère mais même en politique intérieure. N'oubliez pas que Chirac est l'homme, qui en 1968, prend des risques et négocie avec la CGT et finalement permet au régime de subsister jusqu'au départ du Général. Jacques Chirac savait que la France était multiple et il tenait quelque chose de chaque parti politique. Ajoutez également, qu'il a commencé sa carrière politique à droite pour la finir à gauche, c'est un parcours assez exceptionnel : d'habitude les hommes font l'inverse. 

Jacques Chirac a incarné une image de la Nation et du patriotisme, de l'indépendance à l'écart des blocs qui n'existe plus à l'heure actuelle. Le Président est toujours l'homme dominant de la politique française mais la perception a changé. Et surtout Chirac savait s'adapter au terrain.... 

Edouard Husson : Le rôle de Jacques Chirac est essentiel dans le déclin de la fonction présidentielle: il a fait battre le candidat naturel des gaullistes en 1974; puis il a fait battre le candidat de droite sortant en 1981; puis il est entré en cohabitation avec François Mitterrand en 1986. Il a lui-même pratiqué une cohabitation de cinq ans entre 1997 et 2002. Entretemps, pour faciliter sa réélection, il avait fait passer la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans. C’est sans doute sur ce point que Jacques Chirac porte la plus lourde responsabilité. D’ailleurs, vu la très faible participation à ce référendum, il aurait mieux valu surseoir à son application. En mettant en oeuvre la réforme, Jacques Chirac a largement contribué à cette présidentialisation du régime qui, en fait affaiblit le président. N’ayant plus la durée pour lui, et l’élection présidentielle se déroulant avant l’élection législative,  le président pense devoir se mettre en avant sur tous les dossiers. En fait, il devient une sorte de super premier ministre; tandis que le premier ministre est réduit à un rôle de secrétaire général du gouvernement. Ajoutons le choix de réduire la marge de manoeuvre des présidents et de leurs gouvernements en matière budgétaire, en adoptant l’euro. Cela fait beaucoup de prérogatives du président de la Vè République que le regretté Jacques Chirac aura rognées. 

Est-ce qu'il n'y a pas aussi la nostalgie d'une époque où les présidents pouvaient se convertir une forme de social démocratie sans que cela ne pose problème ? 

Edouard Husson : Je pense que c’est surtout la nostalgie d’une époque où le président pesait encore, apparemment, dans les choix politiques. Plus que de la « social-démocratie », c’était avant tout la faculté à mettre en oeuvre une politique économique indépendante. La succession de Jacques Chirac a fait apparaître le dilemme du quinquennat dans la zone euro: le président a désormais peu de temps pour convaincre, il n’a plus qu’à la marge, l’arme du déficit budgétaire et il faudrait, pour réussir, qu’il prenne des positions très tranchées: une politique d’immigration zéro effectivement appliquée aurait donné à Nicolas Sarkozy, par la réduction des dépenses publiques qu’elle aurait engendrée, une véritable marge de manoeuvre. Mais Nicolas Sarkozy avait l’intelligence politique de Donald Trump, non sa force de caractère. On se moque, et à juste titre, du « en même temps » macronien; sans voir qu’il n’est que la version actualisée de la pratique du pouvoir de Jacques Chirac: l’homme qui a commencé sa présidence en reniant l’esprit du gaullisme lors de la commémoration du Vel d’Hiv, en 1995 - jamais un vrai gaulliste n’aurait pu dire que « la France » avait en 1940 commis l’irréparable, Vichy étant un gouvernement collaborateur et la légitimité française se trouvant à Londres - mais l’a finie en rendant hommage aux très nombreux Justes de France - la protection des Juifs est la cause qui a uni les Français durant la guerre, bien avant que le pays ne bascule dans la Résistance. La différence entre Macron et Chirac, c’est celle entre deux vitesses d’essuie-glaces sur votre pare-brise. Le mauvais temps est plus fort pour l’actuel président que pour son regretté prédécesseur et il faut donc passer de droite à gauche et de gauche à droite avec une fréquence beaucoup plus élevée. 

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