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Une vue de la terre depuis l'espace.
Une vue de la terre depuis l'espace.
©Nasa / Afp

SOS Terre en danger ?

Ces scientifiques « amis de la planète » qui cèdent en réalité totalement à la pensée magique

Les « signes vitaux » de la planète s’affaiblissent, selon la mise en garde ce mercredi de scientifiques de premier plan. Ils s’inquiètent de l’imminence de certains « points de rupture » climatiques. Ces chercheurs, qui font partie d’un groupe de plus de 14 000 scientifiques plaidant pour la déclaration d’une urgence climatique mondiale, estiment que les gouvernements ont de manière systématique échoué à s’attaquer aux causes du changement climatique : « la surexploitation de la Terre ».

Philippe Charlez

Philippe Charlez

Philippe Charlez est ingénieur des Mines de l'École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l'Institut de Physique du Globe de Paris. Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l'auteur de nombreuses publications et ouvrages sur l’énergie. Son dernier ouvrage généraliste sur la transition énergétique « Croissance, énergie, climat. Dépasser la quadrature du cercle » est paru Octobre 2017 aux Editions De Boek supérieur.

Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, l’Ecole des Mines de Paris, le Centre International de Formation Européenne et la Khalifa University (Abu Dhabi)

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Marcel Kuntz

Marcel Kuntz

Marcel Kuntz est biologiste, directeur de recherche au CNRS dans le laboratoire de Physiologie Cellulaire Végétale. Il est Médaille d'Or 2017 de l'Académie d'Agriculture de France

Il est également enseignant à l’Université Joseph Fourier, Grenoble.

Il tient quotidiennement le blog OGM : environnement, santé et politique et il est l'auteur de Les OGM, l'environnement et la santé (Ellipses Marketing, 2006). Il a publié en février 2014 OGM, la question politique (PUG).

Marcel Kuntz n'a pas de revenu lié à la commercialisation d'un quelconque produit. Il parle en son nom, ses propos n'engageant pas son employeur.

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Atlantico : Pour la revue Bioscience, 14 000 scientifiques se sont réunis pour alerter sur un affaiblissement des « signes vitaux » de la planète, ils appellent même à l’urgence climatique mondiale pour que les gouvernements s’attaquent au problème. Dans leur constat, ils soulignent le fait que la croissance actuelle n’est plus supportable par la planète et que la population mondiale doit se stabiliser sous peine de mettre en pression notre environnement. Les scientifiques considèrent que l’homme est mauvais pour la planète, pourtant dans ce cas il semble que l’homme soit mauvais pour l’homme, n’y-a-t-il pas alors un problème au niveau du discours ? Qui est réellement en danger, l’homme ou la planète ? 

Philippe Charlez : Dans une tribune publiée hier, un collectif de 14000 scientifiques s'inquiétant de l'imminence possible d’un de « point de non-retour climatique » réclame des mesures radicales : éliminer les énergies fossiles (qui représentent aujourd’hui 84% du mix énergétique !), réduire la pollution, restaurer les écosystèmes, opter pour des régimes alimentaires sans viande, stabiliser la population mondiale et surtout s'éloigner du modèle de croissance actuel.

C’est en découvrant puis en appliquant les vertus du feu il y a 500000 ans que l’homme est sorti du règne animal et a inventé le développement. Le feu lui a permis de se chauffer mais aussi, grâce à la cuisson de ses aliments, d’améliorer la digestion et de tuer les bactéries présentes dans la viande et les plantes. Résultat son espérance de vie naturelle de 28 ans est passée en un clic à 33 ans. Cette première incursion dans la société de croissance s’est faite aux dépens de l’environnement : faire du feu nécessite des ressources en entrée (du bois) et rejette des déchets en sortie (de la fumée et des cendres). Car il n’y a pas de miracle : la société de croissance dont nous profitons aujourd’hui des vertus est comme tout système naturel (galaxie, étoiles, planètes, êtres vivants) une « structure dissipative hors équilibre » au sens thermodynamique du terme : elle minimise son entropie aux dépends du milieu extérieur dont l’entropie augmente[1]. Autrement dit, le développement humain ne peut se faire qu’aux dépends de l’environnement.

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Toutefois, jusqu’au début du XIXe siècle, le développement humain resta limité. Après la découverte de l’agriculture (la ressource est l’humus du sol), la découverte de la métallurgie (bronze, cuivre, fer) et de la roue, l’horloge technologique s’arrêta. Quand on compare le char de Ramsès II poursuivant Moïse à travers la Mer Rouge, celui de Ben Hur combattant Messala dans les arènes de Rome 1500 plus tard et la diligence du début du XIXe siècle il n’y a guère guère de percée technologique. En conséquence, l’indicateur clé du développement qu’est l’espérance de vie n’évolua guère : au début de l’ère napoléonienne elle était toujours inférieure à 40 ans.

Car, non content de dégrader l’environnement en y puisant des ressources et en émettant des déchets, la croissance économique et son corollaire qu’est le développement humain sont la cause principale de la croissance démographique simple différence entre les taux de natalité et de mortalité. Dans une société développée, le développement réduit la mortalité[2] (effet technologique lié notamment aux progrès de la médecine) bien avant de réduire la natalité (effet sociétal lié à l’évolution des mentalités et la durée d’éducation) avec un effet positif sur la croissance démographique. Ce n’est que bien plus tard quand la population vieillira que le solde mortalité natalité s’inversera. Dû au faible développement des sociétés humaines jusqu’au début du XIXe siècle, la démographie ne s’est que faiblement accrue. Avec moins d’un milliard d’individus durant l’ère napoléonienne, l’impact du développement sur l’environnement ne se voyait pas trop. Pourtant certains indicateurs comme la surface boisée (elle avait été divisée par 3 depuis la Renaissance) pouvait déjà nous interpeller ce qui avait fait dire à Thomas Malthus que « la population progressait plus vite que les subsistances ».

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On connait la suite. Grâce (ou à cause suivant les interprétations !) nous sommes aujourd’hui 7,5 milliards d’individus. Au niveau mondial, si le solde est toujours largement positif, le taux de croissance de la population est presque nul dans les pays de l’OCDE, décroissant en Asie et en Amérique latine. L’Afrique reste aujourd’hui le seul continent où ce taux pourrait éventuellement être inversé. En supposant une réduction de moitié (passer de 40 millions à 20 millions de naissances annuelles), cela ne ferait en moyenne que 100 millions de tonnes de CO2 économisées par an : une goutte d’eau par rapport aux 34 millions de tonnes émises en 2019. Contrairement aux attentes, et due à sa forte inertie, la démographie ne représente donc pas à moyen terme un levier très efficace pour réduire des émissions.

Marcel Kuntz : Précisons d’abord que Bioscience est une revue bien cotée, spécialisée dans la publication d’études environnementales. La discipline est évidemment respectable, mais néanmoins l’une des plus touchées par les intrusions idéologiques (comme cela est notoire pour les sciences humaines et sociales). L’infox de la Covid-19 due à la « biodiversité maltraitée » propagée par quelques écologues en a fourni un exemple début 2020. Rappelons que plus d’un an après, même après enquête en Chine, nous ne savons toujours pas les origines réelles du virus, mais l’infox est devenue pensée unique.

Il est donc recommandé de regarder cette publication dans Bioscience de plus près… Il s’agit de la suite, mise à jour, d’une autre publication par les mêmes auteurs principaux en 2020. On note tout d’abord qu’outre les 11 réels auteurs de l’étude, celle-ci prend un tour pétitionnaire, où les 14 000 « scientifiques » ne sont pas tous spécialistes du domaine… mais autoproclamés « scientifiques mondiaux » (world scientists) Il s’agit évidemment de créer un effet de masse pour imposer ses vues. Mauvais signe…

Je n’ai pas le loisir de vérifier point par point les données de l’article, qui concerne d’une part les activités humaines (la croissance, la consommation d’énergie, etc.), et d’autres part les « réponses du climat » (températures, quantités de glace, incendies aux Etats-Unis, etc.). Il est peu probable que les relecteurs de l’article avant publication l’aient eux-mêmes fait en détails. Mais admettons que les données brutes soient sincères (j’ai tendance à le croire). Il n’empêche que l’on trouve dans le texte divers marqueurs caractéristiques, je dirais d’une religion écologiste (si ce n’est pas insultant pour les religions…).

Tout d’abord l’usage du terme « signes vitaux » (vital signs) qui n’est pas un concept scientifique. On y trouve aussi d’autres marqueurs de l’écologisme, comme une opposition généraliste à la consommation de viande, l’insistance sur la forêt amazonienne (plutôt qu’une vision plus globale) et la non-mention de l’apport de l’énergie nucléaire… Et la résurgence de la dite infox : en « arrêtant l’exploitation non durable des habitats naturels, nous pouvons simultanément réduire les maladies zoonotiques… » (sous-entendu, comme la Covid-19). Nos « scientifiques mondiaux » se font prescripteurs politiques, en préconisant diverses mesures coercitives et bien sûr la propagande à l’école, etc.

Il est aussi significatif que les auteurs recommandent de « restaurer les écosystèmes », une vision simpliste d’une nature fixe et idéale. Restaurer par rapport à quelle référence ? Il y a 20 ans, 200 ans, avant ? En réalité, nous pouvons prendre un certain nombre de mesures : dépolluer, améliorer nos pratiques (c’est déjà le cas en Europe notamment), réintroduire des espèces (c’est déjà le cas), mais nous ne restaurerons pas un monde rêvé.

Parmi les six recommandations se trouve la réduction de la population humaine. Rassurons-nous, les auteurs ne préconisent pas la stérilisation forcée ! Il s’agit pour eux d’agir « en stabilisant et en réduisant progressivement la population en offrant une planification familiale volontaire et en soutenant l'éducation et les droits de toutes les filles et jeunes femmes ».

Avec de tels propos, les chercheurs n’oublient-ils pas que derrière les émissions de carbone passé, des progrès humains ont été créés notamment contre la pauvreté ? N’y-a-t-il pas quelque chose de contre-productif dans la lutte contre le changement climatique à remettre en cause le progrès ? 

Marcel Kuntz : Le monde de « sobriété » du passé fut en effet d’une grande dureté pour les Humains. Il est paradoxal que la remise en cause du Progrès est un pur produit des progrès réalisés lors du XXème siècle notamment. Il ne s’agit pas de nier le réchauffement climatique. La fonte des glaciers en atteste : elle est visible dans notre pays, par exemple par le recul attristant de la Mer de Glace au-dessus de Chamonix. Pour autant, il ne faut pas céder au catastrophisme, y compris lorsqu’il est propagé par des scientifiques dans un mélange d’idéologie et d’intérêts particuliers. Les subventions que visent ces chercheurs dépendent en effet largement du catastrophisme qu’ils s’efforcent de propager.

Je note que les objectifs préconisés dans la réduction de la production des gaz à effet de serre ne visent qu’à limiter le réchauffement climatique, pas à l’empêcher, encore moins à revenir en arrière. Si les évènements météorologiques récents sont dus au réchauffement, alors ils vont se poursuivre. Il faudra donc plus de progrès technologiques, pas moins, pour en limiter les effets nuisibles.

Comment faire en sorte que l’intelligence et l’innovation reviennent sur le devant de la scène plutôt que la décroissance ? 

Philippe Charlez : Alors quelle alternative à cette société de croissance tellement efficace pour développer les sociétés humaines aux dépends de son environnement ? Inverser le processus conduirait à une société thermodynamiquement « à l’équilibre » sacrifiant inévitablement le développement humain au bénéfice de l’environnement. Les décroissantistes vendent généralement leur modèle en indiquant que leur nouveau monde supprimerait quelques activités non essentielles (vacances lointaines, loisirs inutiles, luxe…) mais préserveraient pour tous (égalitarisme oblige !) les activités essentielles (alimentation, santé, logement, éducation). Malheureusement tel ne peut être le cas. La richesse mondiale se compose de 70% de non essentiel et de 30% d’essentiel. Mais, comme pour toute structure dissipative, c’est bien le non essentiel qui supporte économiquement l’essentiel. Autrement dit sans voitures, sans restaurants et sans hôtels de luxe sur la Riviera… il n’y aurait pas de ressources pour financer l’éducation, la santé et le logement. Nous sommes donc enfermés comme le note très justement Tim Jackson dans la « cage de fer du consumérisme » indispensable à la pérennité de notre système de développement.

Nous sommes à priori devant un choix cornélien entre croissance et altération de l’environnement et respect de l’environnement dans la pauvreté absolue. Un retour à une société vernaculaire[3] de chasseur cueilleur renonçant à tout ce qui a constitué le développement humain depuis deux siècles. Les sociétés actuelles sont-elles prêtes à accepter l’effondrement de l’espérance de vie ou le retour à une mortalité infantile proche de celle l’ancien régime : une époque où il fallait faire dix enfants pour en amener deux à l’âge adulte. Un choix binaire bien pessimiste !

Pourtant, avant de « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de foncer tête baissée vers une société de pauvreté absolue, il y a beaucoup mieux à faire. Comme la plupart des structures dissipatives existant dans l’Univers, notre société de croissance est loin d’être optimisée. Ainsi, pour un résultat pratiquement identique en termes de production de richesses, l’américain et l’émirati consomment annuellement deux et trois fois plus d’énergie que le français. Autrement dit, pour une même croissance, il est possible d’utiliser beaucoup moins d’énergie et de produire beaucoup moins de carbone.

Si le monde possédait l’intensité carbone[4] de la France, les émissions globales de CO2 diminueraient de moitié. En ramenant l’intensité énergétique[5] des pays émergents à celle de l’Europe, le PIB mondial actuel serait réalisé avec 2,5 fois moins d’énergie. Autrement dit les meilleures technologies et les meilleurs comportements pourraient permettre de faire...5 fois mieux.

Les réserves quant à l’optimisation de notre société de croissance sont donc considérables. Encore faut-il dépasser nos émotions tant sur le plan collectif qu’individuel, privilégier les faits à l’intérêt et à la croyance, la science à l’idéologie.

Marcel Kuntz : La décroissance des écologistes cela veut dire rendre tout le monde plus pauvre. Il ne faut pas attendre que l’écologisme, en tant qu’idéologie, change d’avis : l’idéologie fuit les faits, pour citer Jean-François Revel. Le problème est qu’ils ont largement eu le temps et les moyens (souvent de l’argent public) pour disséminer leurs thèses dans la société. Pour les médias de la pensée unique, les « gentils » ce sont eux, pas l’innovation et la création de richesse.

Cependant, l’innovation est revenue sur le devant de la scène médiatique grâce au vaccin à ARN contre la Covid-19. Je note cependant que tous les arguments des opposants à la vaccination ont été puisés dans la propagande écologiste inventée pour s’opposer à une autre innovation biotechnologique majeure, la transgénèse, sacrifiée en Europe (sottement enfermée par l’Union européenne sous le concept non-scientifique d’ « OGM »). Je fais allusion au « cela va trop vite ! », « on n’a pas de recul », ou encore « on ne connait pas les effets à long terme ». Tout cela a été entendu sur les OGM il y a 25 ans ! Cela n’a aucune base scientifique et est donc impossible à réfuter scientifiquement. Cela ne veut pas dire que les personnes qui se méfient sont des imbéciles. Elles ne font que réagir à un contexte politique où les gouvernants ont laissé se diffuser peur et méfiance, lorsqu’ils ne les ont pas encouragées pour certains par calculs électoraux.

Sortir de l’idéologie de la peur pendra du temps, surtout si elle s’accompagne de fractures qui empêchent un projet commun mobilisateur et générateur d’optimisme.



 [1] Le second principe de la thermodynamique stipule que l’entropie globale système/environnement ne peut que croitre. Si l’entropie du système décroit, celle de l’environnement ne peut que croitre.

[2] Incluant la mortalité infantile

[3] Philippe Charlez « La pauvreté comme seul menu » Editorial Valeurs Actuelles – 15 Juillet 2021

[4] L’intensité carbone est obtenue en rapportant les émissions annuelles d’un pays à sa consommation d’énergie primaire

[5] L’intensité énergétique est obtenue en rapportant la consommation d’énergie primaire d’un pays à son PIB.

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