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Ces risques que prend Donald Trump en se lançant dans une guerre des monnaies
©NICHOLAS KAMM / AFP

conflit commercial

Ces risques que prend Donald Trump en se lançant dans une guerre des monnaies

Les Américains montent les droits de douane, la Chine riposte, puis cela entraîne de nouvelles initiatives du côté américain. C'est une sorte d'escalade dans ce conflit commercial.

Christian de Boissieu

Christian de Boissieu

Christian de Boissieu est économiste, spécialiste des questions monétaires et bancaires. Il est membre du conseil du collège de l'AMF (Autorité des marchés financiers) depuis mai 2011 et ancien régulateur bancaire.

Professeur à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne, il a été président du Conseil d'analyse économique de 2003 à 2012.

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Atlantico : Donald Trump a récemment accusé la Chine et l'Europe de jouer un grand jeu de manipulation monétaire en affirmant que les Etats-Unis devraient faire de même. Mais cela contredit la politique américaine qui consistait à manipuler la valeur du dollar pour gagner des avantages commerciaux. Quels sont alors les risques d'un dollar faible et d'une dévaluation des monnaies comme le dit Trump ?

Christian de Boissieu : Je pense que ce serait assez mal venu dans le contexte actuel d'ajouter la guerre des monnaies à la guerre commerciale. Le mot "guerre" est-il trop fort ou pas ? Nous sommes dans un contexte de menace protectionniste, où les deux principaux protagonistes de cette guerre commerciale sont en train de monter un peu "au cocotier". Les Américains montent les droits de douane, la Chine riposte, puis cela entraîne de nouvelles initiatives du côté américain. C'est une sorte d'escalade dans ce conflit commercial. Si jamais on s'enfonce là-dedans, il y aura des perdants, y compris du côté américain. Quand il devient général, le protectionnisme devient un jeu perdant-perdant. Les Américains n'ont pas intérêt à pousser trop loin dans cette direction, la situation se retournera contre eux. Il y a déjà un nombre d'augmentation des prix aux Etats-Unis suite à l'augmentation des tarifs douaniers. 

Si on rajoute ce conflit commercial ou cette perspective d'échanges des monnaies, on enfonce l'économie dans un contexte compliqué. On peut provoquer l'initiation dont personne n'a besoin. Les Américains, Trump, ont aussi la mémoire courte. Il y a deux choses qu'il faut distinguer sur le dollar : le rôle international du dollar tel que l'on ne mesure pas une part de marché dans les différentes fonctions d'une monnaie. Aujourd'hui, le dollar fait à peu près 60% des réserves de change des banques centrales dans le monde. Cela a lentement baissé depuis trente ans puisque le dollar reste le dollar.

Ce rôle international du dollar repose aussi sur l'extraterritorialité américaine. L'unilatéralisme américain permet de bien alimenter par le rôle international. Si on prend les mêmes statistiques, l'euro fait 1% des réserves de change. Or les réserves de change en devise laissent des miettes pour les autres. L'économie chinoise fait 1,6% de réserve de change.

Quand on regarde l'évolution du taux de change du dollar depuis trente ou quarante ans, il y a des cycles : il y a des périodes où le dollar a été sous-évalué et d'autres où il a été surévalué. Si je prends aujourd'hui le taux de change en euros et en dollars. Aujourd'hui, l'euro est à environ 1, 13 dollar. La parité euro contre dollar, nous ne sommes pas loin de ce qu'il pourrait être imaginé comme un taux de change d'équilibre. Au niveau actuel et avec l'euro qui vaut 1, 13 dollar, l'euro n'est ni sous-évalué, ni surévalué. Toutes les mesures réalisées par des économistes pour déterminer ce qu'est un taux de change d'équilibre. Si on le définit sur la base d'une parité des pouvoirs d'achat, les études faites sur le taux de change euro contre dollar donne une parité du pouvoir d'achat pas très élevé et éloigné du taux de change actuel.

Il faut tout de même se souvenir qu'il y a cinq ans, l'euro était à 1,30 dollars voire 1,35 dollars. A cette époque, on n'entendait pas les Américains sur ce taux de change. Tout le débat se pose alors là : le dollar est-il surévalué ? La réponse est non. Quand Donald Trump accuse d'autres pays de manipuler leur devise et de jouer le jeu de la compétitivité par la baisse du taux de change. Je pense qu'il se trompe de cible. On ne parle jamais du Japon, pays qui fait tout pour baisser son taux de change. Depuis quatre à cinq ans, le gouvernement japonais a demandé à la Banque centrale d'injecter massivement des liquidités en Yen pour le faire ainsi baisser. Ce pays est bien l'acteur majeur de la guerre des changes à travers une création de liquidité en Yen.

La Chine n'est pas non plus claire. Le taux de change du Yuan est déterminé par les autorités chinoises. Il ne flotte pas librement contrairement au marché plus libre à Hong Kong ou à Singapour. J'ai trouvé que les Chinois étaient assez prudents sur ce sujet-là. Depuis quelques années, lorsque le pays faisait baisser massivement le Yuan, cette monnaie ne baissait pas forcément ou alors pas tout le temps. Les Chinois ne veulent pas ouvrir tous les fronts et ne veulent pas qu'on les accuse de faire baisser leur devise.

Il y avait une période où la guerre des changes était beaucoup plus marqué qu'elle ne l'est aujourd'hui. En ce moment, le Japon est clairement dans cette guerre des changes et fait tout pour baisser le Yen. En Europe, nous avons eu de longues périodes où l'euro était dévalué par rapport au dollar. Je diagnostique que nous ne sommes pas très loin d'un taux de change d'équilibre.

La FED a resserrée sa politique monétaire avant nous. Au point, qu'aujourd'hui, elle parle de faire baisser ces taux. Nous sommes dans un contexte où le taux d'inflation est trop bas comme dans beaucoup de pays avancés. Par ailleurs, le rôle de Christine Lagarde à la tête de la BCE va être de gérer ces tournants de politique monétaire. Va-t-on vers une normalisation de l'échéance de la politique monétaire dans la zone euro ?

Mario Draghi a déclaré sur le taux des recteurs de la Banque centrale qu'il lui "restait zéro jusqu'à au moins la fin du premier semestre 2020". Il a un peu engagé sa successeur en faisant du pilotage prospectif sur les taux. Il veut ancrer les anticipations. Le problème que l'on a dans la zone euro comme dans d'autres pays avancés, c'est que le taux d'inflation est probable par rapport à l'objectif de la BCE. Faut-il baisser l'inflation ou la maintenir à 2 ou proche de 2 et puis tout lâcher ? C'est un vrai débat à laquelle va faire face Christine Lagarde.

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