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Le logo de l'ADEME.
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Transition écologique

Ces nominations politiques qui ont créé la crise énergétique : le cas de l’Ademe

Certaines nominations dans les instances de décisions concernant nos choix énergétiques permettent de s'interroger sur les responsabilités politiques dans le cadre de la crise énergétique. Boris Ravignon, le maire LR de Charleville-Mézières, devrait prendre la tête de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME).

Guilhem Dedoyard

Guilhem Dedoyard

Guilhem Dedoyard est journaliste à Atlantico.

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Qui est responsable de la situation énergétique dans laquelle nous nous trouvons actuellement ? S’il n’est pas certain que des responsabilités judiciaires puissent être déterminées, les responsabilités politiques, elles, deviennent de plus en plus évidentes. Au plus haut niveau de l’État, et dans des instances de décisions concernant nos choix énergétiques, certaines nominations, souvent politiques, éclairent les choix faits depuis des décennies, notamment à l’égard de l’énergie nucléaire. À cet égard, l’ADEME est un exemple particulièrement criant. L’arrivée de Boris Ravignon, maire LR de Charleville-Mézieres, un « pronucléaire » comme le souligne Le Point, pourrait marquer un véritable tournant pour cette institution qui, jusqu’à présent, a surtout connu des directeurs plutôt hostiles à l’atome.

Aux origines : le plan Messmer

Pour bien comprendre de quoi il est question, il faut se replonger en 1974. Le 6 mars 1974, le gouvernement français annonce un programme de construction de treize réacteurs nucléaires, le plan Messmer. Comme le rappelait Renaud Bécot dans Le Mouvement socialen 2018, « le Bureau national de la CFDT prend position contre le plan d’équipement nucléaire […] ; cette décision est justifiée par un argumentaire anticapitaliste qui s’inscrit pleinement dans l’ossature idéologique de l’organisation : le socialisme démocratique ». Bernard Laponche est l’un des principaux artisans de cette ligne. D’abord délégué CFDT au CEA, il devient délégué fédéral pour l’énergie du syndicat avant d’intégrer, lors de sa création, en 1974, l’Agence pour les économies d’énergie (AEE). Parallèlement, il se rapproche de François Mitterrand et rejoint sa campagne pour la présidentielle. Une fois élu, le président entame une réforme des organismes traitant de l’énergie. L’AEE est fusionnée avec d’autres institutions au sein de l’Agence française pour la maîtrise des énergies (AFME), qui deviendra plus tard l’ADEME. Comme l’écrit Bernard Accoyer dans Une affaire d'Etat La tentative de sabordage du nucléaire français, « l’infiltration idéologique prend alors de l’ampleur sous l’impulsion du directeur des programmes de l’AFME, un certain Bernard Laponche », qui deviendra directeur général de 1984 à 1987.  Dans son livre, l’ancien président de l’Assemblée nationale souligne que « Bernard Laponche n’est pas seul, loin de là, il a des alliés dans sa vision antinucléaire. L’un des militants les plus actifs est Benjamin Dessus. Cet ingénieur est présent dès la création de l’AFME dont il est nommé directeur de la recherche et, très vite également, directeur des services techniques. » Benjamin Dessus a notamment écrit, En finir avec le nucléaire, pourquoi et comment (Seuil, 2011) mais était déjà, en 2000, l’un des auteurs du rapport relatif au coût du nucléaire commandé par le Premier ministre, Lionel Jospin.

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Une succession de figures critiques du nucléaire à l'ADEME

En 1991, l’AFME devient, par fusion avec d’autres organismes, l’ADEME. Là où l’AFME était encore sous la tutelle du ministère de l’Énergie et de la Recherche, l’ADEME se retrouve rattachée au ministère de l’Environnement (notre actuel ministère de la Transition écologique et solidaire). Bernard Accoyer note ceci : « Le levier pour transformer le système énergétique français depuis le cœur de l’État s’active et va pouvoir étendre son influence sur tout le ministère de l’Environnement. Celui-ci est méthodiquement investi par des nominations ‘‘d’amis’’ bien-pensants à la tête de ses services et direction ». Les ministres de l’environnement, souvent venus des rangs écologistes, ont la main sur les nominations à la tête de l’ADEME qui se retrouve régulièrement dirigée par des anti-nucléaires déclarés. En 1991, le premier directeur de l’ADEME est Michel Mousel, membre du PSU ; il signe en 1975 dans la Tribune socialiste (n°649) un texte justifiant la décision du PSU de s’opposer au plan Messmer. Son titre : « Énergie nucléaire : des risques pour 24 000 ans ». En 1997, c’est le directeur adjoint du cabinet de Dominique Voynet, ministre de l’Aménagement du territoire et de l’environnement, qui prend la tête de l’ADEME : Pierre Radanne. Ce militant écologiste, fondateur du deuxième groupe des Amis de la Terre à Lille, est opposé au nucléaire. En 2005, dans son livre Énergies de ton siècle ! Des crises à la mutation, il propose une sortie du nucléaire civil avec les énergies renouvelables.

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Un opposition au nucléaire souvent forte dans le ministère qui en a la charge

Au cabinet de Dominique Voynet, on retrouve aussi, à la même époque, Bernard Laponche. Il est conseiller technique pour les questions énergétiques et la sûreté nucléaire quand le surgénérateur SuperPhénix a été fermé par Lionel Jospin suite à l'accord passé avec les Verts pour former une majorité à l'Assemblée Nationale. Récemment, une vidéo datant d’un documentaire Arte de 2003 a refait surface. Dominique Voynet y explique comment elle a dupé le Premier ministre pour défendre son agenda anti-nucléaire :

Pour voir la vidéo : cliquez ICI

« Au moment où nous définissions pour la première fois les technologies qui pourraient être utilisées dans le cadre des mécanismes du développement propre, j'avais reçu mandat de tout faire pour que le nucléaire ne soit pas exclu de cette liste. J'étais donc partie à Bruxelles en traînant un peu les pieds et je rencontre mon homologue anglais qui me dit avoir le même mandat. Le tour de table commence et on était les deux seuls États à ne pas pouvoir se rallier à une position fermement antinucléaire. Suspension de séance…

J’ai rediscuté avec mon homologue anglais et nous avons convenu d'appeler nos gouvernements à Londres et à Paris. J'appelle Paris et j'explique à Matignon que je suis désolée mais que le Britannique est en train de lâcher et que je vais me retrouver isolée, ce que déteste la France : être isolée en Europe, c'est impossible.. Pendant ce temps, le britannique appelle Londres et dit « la française est en train de lâcher, je vais me retrouver isolé ». On est revenus hilares l'un et l'autre, avec un grand soulagement, car nous avons eu la consigne de tout faire pour ne pas être isolés et nous avons pu annoncer que finalement nous pouvions nous rallier à la position commune. Je suis rentrée à Paris très contente que le nucléaire ne puisse pas faire partie des technologies retenues au titre des mécanismes du développement propre. »

Au fil des années, et notamment à la faveur de jeux politiques, le ministère de l'Environnement a souvent échu à des profils relativement hostiles au nucléaire et leurs nominations s'en ressentent plus ou moins. Les années 2000 voient se succéder à la tête de l’ADEME des profils moins marqués mais en 2005, un nouvel acteur entre en jeu. Avec la privatisation d’EDF, RTE est chargé de l’équilibre du réseau. Et pourtant il n’a pas alerté du risque représenté par la fermeture des réacteurs, alors que l’ASN répétait constamment l’importance de se ménager des réserves. Pour Bernard Accoyer, les nominations politiques à la tête de RTE sont là encore responsables. ADEME et RTE fonctionnent main dans la main.

D'Arnaud Leroy à Boris Ravignon, les ambiguités d'Emmanuel Macron

En 2018, Arnaud Leroy devient directeur de l’ADEME. Ce militant écologiste, membre des Verts puis du PS, rejoint Emmanuel Macron en 2017. Il est à la fois son porte-parole et responsable de son programme énergétique qui contient l’objectif d’abaisser la part du nucléaire de 75 % à 50 % à l’horizon 2025 conformément aux objectifs de la loi de transition énergétique. Si le candidat n’évoque pas de fermetures outre que Fessenheim, une fois élu, son ministre d’État à la Transition écologique, Nicolas Hulot, clarifie bien que « pour tenir cet objectif, on va fermer un certain nombre de réacteurs, et pas un seul réacteur ». « Ça sera peut-être jusqu’à 17 réacteurs, il faut qu’on regarde », indiquait-il alors sur RTL le 10 juillet 2017.  Le projet ne sera jamais mené à bien et Emmanuel Macron fera volte face sur le nucléaire, dans ses discours au Creusot puis à Belfort, mais l’idée était bien là.

Cela est d’autant plus vrai qu’en 2018, Arnaud Leroy et l’ADEME rendent un rapport sur les Trajectoires d’évolution du mix électrique 2020-2060 au président Macron. Ce dernier estime qu’il est possible d’atteindre un taux de 85 % de renouvelables en 2050, puis de 95 % en 2060. Un objectif ambitieux pour certains. Absolument irréaliste pour d’autres. Une source affirme à Atlantico que le rapport est directement inspiré des scénarios de Négawatt, très critique du nucléaire. Les ministres successifs s’y sont référés doctement pendant tout le quinquennat. Arnaud Leroy a finalement quitté son poste le 9 juin dernier, un an avant le terme de son mandat. Après ce profil, la nomination de Boris Ravignon tranche d’autant plus. Mais en juin 2022, Benoît Faraco est devenu le conseiller énergie, environnement, transport et agriculture d’Emmanuel Macron. Sa position sur le nucléaire est plus contrastée. Il avait déclaré à l’occasion de l'Année internationale de l’Énergie durable pour tous que le nucléaire avait un impact « beaucoup plus fort » sur l’environnement que le renouvelable, en raison de ses émissions de CO2. Un constat scientifiquement contestable qui peut surprendre. Le « en-même-temps » macronien aurait-il encore frappé ?

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