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Les réseaux sociaux jouent-ils avec la libre expression, notamment en raison des biais de leurs algorithmes ?
Les réseaux sociaux jouent-ils avec la libre expression, notamment en raison des biais de leurs algorithmes ?
©DENIS CHARLET / AFP

Vie démocratique

Censure non avouée ou pas : les réseaux sociaux jouent-ils avec la libre expression à la veille des élections ?

Alors que les Français votent dimanche, la campagne électorale s’est aussi déroulée sur Internet. Quel contrôle peuvent exercer les réseaux sociaux sur la libre expression, notamment via les algorithmes ?

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester

Rodrigo Ballester dirige le Centre d’Etudes Européennes du Mathias Corvinus Collegium (MCC) à Budapest. Ancien fonctionnaire européen issu du Collège d’Europe, il a notamment été membre de cabinet du Commissaire à l’Éducation et à la Culture de 2014 à 2019. Il enseigne à Sciences-Po Paris (Campus de Dijon) depuis 2008. Twitter : @rodballester 



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Anthony Poncier

Anthony Poncier

Anthony Poncier est Docteur en Histoire, membre du collectif Réenchanter Internet et expert en transformation digitale et en stratégies collaboratives. En cette qualité, il accompagne les entreprises dans la conception de leurs stratégies médias sociaux, ainsi que dans la création de leurs réseaux internes.

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Atlantico : Alors que la France vote dimanche, la campagne s’est aussi déroulée sur les réseaux. Quel contrôle peuvent exercer les réseaux sociaux sur la liberté d’expression ?

Rodrigo Ballester : Un contrôle énorme, déterminant, et ce n’est pas une bonne nouvelle ni pour la liberté d’expression, ni pour la démocratie. Une grande partie du débat a lieu sur des plateformes qui définissent elles-mêmes le contenu du débat, ce qui peut être censuré et ce qui ne l’est pas, quel compte est suspendu, qu’est-ce qu’un message haineux, etc… Sur quelle base, la Constitution, la loi, les conventions internationales ? Non, principalement, sur la base de leur clauses internes d’utilisation. En gros, ils ne se substituent pas seulement au juge, mais également au législateur avec leurs contrats qu’on signe tous en quelques clics ! C’est ahurissant, d’autant plus qu’ils le font sur la base de critères idéologiques, arbitraires et d’un simplisme qui frise la stupidité la plus crasse. Le cas le plus spectaculaire fut celui de la suspension du compte de Donald Trump, alors Président en fonction des Etats-Unis, un acte absolument abusif et qui en dit long sur le messianisme et l’arrogance de ces entrepreneurs de talents mais qui ont une culture juridique, politique et philosophique plus proche de Stars Wars que de Machiavel, Montesquieu et Saint Thomas d’Aquin. Aujourd’hui, certaines personnes sont bannies de Twitter parce qu’elles affirment que les hommes et les femmes sont des réalités biologiques alors que les Talibans, eux, peuvent twitter à discrétion. Comprenne qui pourra.

La polémique autour de l’entrée d’Elon Musk au capital de Twitter est l’exemple même du verrouillage idéologique des géants de Silicon Valley. Le fondateur de Tesla va-t-il donner un coup de pied dans la fourmilière et renforcer la liberté d’expression sur la plateforme ? Peut-être, mais est-ce son rôle ? Voilà la question. 

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L’Union européenne s’est saisie de ce sujet de la régulation des réseaux sociaux. Qu’est-ce qui a été fait en la matière ?

Rodrigo Ballester : Oui, sous plusieurs angles, notamment la propagation de fausses nouvelles ou l’interdiction de contenu terroriste en ligne, par exemple de vidéos de Daesh qui, à l’époque, devenaient virales rapidement et constituaient un facteur de radicalisation énorme. Après avoir adopté un Code de Conduite avec les géants du web dont la mise en œuvre a été jugée décevante, la Commission a proposé une loi européenne (un règlement) adopté le 21 avril 2021 après des négociations houleuses. Un accouchement difficile tellement l’opposition du Parlement européen (surtout, du groupe Vert en l’occurrence) sur le sujet était véhémente et dogmatique sur la ritournelle de « pas de restrictions à la neutralité du web ». Certains fonctionnaires de la Commission admettaient, « en off », dépités, que sans l’assassinat de Samuel Paty, le texte n’aurait pas été adopté.

Mais surtout, Thierry Breton a proposé fin 2020 une législation sur les services numériques sensée améliorer les mécanismes de suppression des contenus illicites et mieux protéger la liberté d’expression, une des initiatives les plus importantes du mandat de Von der Leyen. Le texte est actuellement en phase de négociation, un pré-accord a été trouvé mais doit encore être entériné. Difficile de se prononcer sur le résultat final à ce stade.

Finalement, la Commission vient de proposer d’inclure les discours haineux y compris ceux proférés en ligne parmi la liste des crimes européens, ce qui permettrait in fine d’harmoniser certains éléments au niveau de l'UE. Une initiative qui me laisse plus dubitatif à cause de sa charge idéologique et sa possible valeur-ajoutée.

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Faudrait-il que l’Union européenne aille plus loin sur le sujet ?

Rodrigo Ballester : Oui et non. Attention justement au volontarisme de l’UE sur les discours haineux. Au vu des dérives idéologiques dont elle s’est rendue coupable dernièrement, franchement, je me méfie.

Par contre, je me demande si l’Union ne pourrait pas davantage utiliser le droit de la concurrence, un des domaines dans lesquels la Commission a une expertise vraiment solide, pour mieux contrecarrer la mainmise de certaines plateformes sur le contrôle de la liberté d’expression.  La première question est de savoir si on peut considérer ces plateformes comme des services publics. S’exprimer sur les réseaux sociaux est-il comparable à circuler en train ou se chauffer ? A mon avis, oui. Et s’il serait inimaginable que France Telecom ou EDF décide qui a le droit d’avoir un numéro de portable ou s’il faut couper le courant à tel ou tel client en fonction de ses opinions, alors pourquoi Facebook ou Twitter se permettent de le faire ?

Deuxième option, extrapoler la doctrine des « facilités essentielles », celle que le législateur américain appliqua aux chemins de fers au début du siècle afin de considérer ces infrastructures comme des espaces ouverts sur lesquels plusieurs entreprises pouvaient se concurrencer. Finalement, la Commission (une question sur laquelle planchent leurs confrères américains de la Federal Trade Commission) pourrait éventuellement décider d’une partition de certains de ces géants au vu de leur pouvoir de marché exorbitant. Certains de ces aspects sont d’ailleurs couverts dans une certaine mesure dans les initiatives proposées par Thierry Breton en décembre 2020. Mais bon, cette emprise de ces tycoons des nouvelles technologies biberonnées au wokisme le plus providentiel est telle, qu’une solution drastique s’impose au plus tôt.

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Et surtout, ne négligeons pas l’importance des juges ! Pourquoi ne pas songer à une sorte de référé spécial, une juridiction dédiée, pour décider de la suspension d’un compte ? En plus, ces grandes entreprises y trouveraient sûrement leur compte en n’assumant plus des tâches qui ne leurs correspondent absolument pas.

Les réseaux sociaux jouent-ils avec la libre expression, notamment en raison des biais de leurs algorithmes ?

Anthony Poncier : Si on parle spécifiquement de l’élection qui arrive, deux partis ont été très efficaces sur les réseaux. D’un côté la France Insoumise, de l’autre la sphère autour d’Éric Zemmour. Leurs messages vont être très visibles car poussés par une armée de militants et de bots. Plus vous avez un compte suivi, plus vous êtes likés et retweetés, plus vous êtes visibles. Et ce qui est clivant est plus repris que le reste.

Dans le contexte des élections aux Etats-Unis, les conservateurs américains disaient que Facebook et Twitter les censuraient politiquement de manière déguisée. Quelle est la matérialité des choses ?

Anthony Poncier : Tout dépend de la lecture des choses. Les élus conservateurs américains ont pour certains, un rapport poreux avec les complotistes, et répandent des fakes news. Cela a notamment été le cas concernant le Covid-19. Enormément de contenus ont été retirés en lien avec la pandémie, avec l’attaque du Capitole, soit pour des incitations à la violence ou des informations fausses. Mais pour certains élus, ce n’est pas à la plateforme de dire ce qui est vrai ou non. Les démocrates se plaignent autant des plateformes que les conservateurs d’ailleurs, puisqu’ils considèrent que des contenus provoquants, qui font du clic, qui sont mis en avant, ne sont pas assez censurés. C’est pour cela que Donald Trump a décidé de lancer son propre réseau social.

La modération est faite par des algorithmes, mais ces derniers sont codés par des humains. Quelle est la part d’agenda politique dans la modération ?

Anthony Poncier : Ce n’est en tout cas pas comme ça qu’ils sont pensés. Mais les algorithmes sont de plus en poussés et deviennent une forme de boite noire même pour ceux qui travaillent directement sur eux. Ensuite, il y a aussi un débat en interne entre deux politiques : est-on là pour faire du clic ou pour modérer les contenus ? En fonction de la réponse, on ne donne pas la même direction aux algorithmes.

On observe beaucoup la pratique du shadowban ? En quoi cela consiste et qui cela concerne-t-il ?

Anthony Poncier : Le principe est de bloquer une partie de la production des utilisateurs, sans qu’ils ne s’en rendent compte. Sur Facebook, un utilisateur peut poster un commentaire mais les autres ne verront pas si un modérateur l’a identifié comme commentateur problématique. De son côté, il n’aura pas forcément d’indice qu’il a été shadowban. La pratique est utilisée par les Community managers mais peut aussi l’être par des modérateurs globaux. Si, du jour au lendemain, on voit son nombre d’interactions diminuer, le shadowban peut être une explication. Sinon, cela peut être la marque d’un changement dans l’algorithme, par exemple pour privilégier des contenus payants.

Faut-il s’inquiéter de la manière dont les réseaux sociaux jouent avec la libre expression à la veille des élections ? 

Anthony Poncier : Ce qui est sûr c’est qu’il faut en tenir compte. C’est un phénomène qui existe, les réseaux sociaux sont là, il y a peu de chance qu’ils disparaissent du jour au lendemain.  C’est un lieu d’expression qui participe, en bien ou en mal, à la vie publique.

Régulièrement, des utilisateurs affirment s’être fait bloquer sans raisons apparentes, qu’est ce qui peut mener à cela ? Les réclamations sont-elles faciles à faire ?

Anthony Poncier : Il arrive, notamment en période électorale, que des comptes soit bloqués par des actions militantes. Dans ces cas-là, des réclamations peuvent se faire et si le blocage n’est pas justifié, le compte peut être débloqué quelques temps après. Cela marche mieux que les demandes de faire retirer des publications.

Qu’est ce qui préside à la certification des comptes ? les règles sont elles les mêmes pour tout le monde ?

Anthony Poncier : Non, les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Si vous connaissez des gens chez Twitter, cela va bien plus vite. Les règles ne sont pas très claires, Twitter ne sait jamais vraiment justifier pourquoi cela ne marche pas. Il y a une partie due à la notoriété, au nombre de followers. Certains obtiennent leur certification au bout de plusieurs essais sans rien changer à leur demande.

Quelle est la part de censure sur les réseaux sociaux ?

Anthony Poncier : Il y a une part qui n’est pas de la censure mais le respect de règles d’utilisation que l’on peut juger inadaptées. Mais il y a aussi de la censure, comme à l’époque où tout le monde s’amusait à mettre le tableau L’origine du monde, de Courbet parce qu’il était censuré par les algorithmes car identifiés comme du contenu sexuel. Il y a des choix faits par les plateformes qui font qu’il est parfois plus toléré d’appeler au meurtre que de monter un sein, au niveau algorithmique. C’est notamment dû au puritanisme américain. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une censure particulière du politique sur les réseaux sociaux.

Lorsque les réseaux sociaux disent qu’ils vont tolérer les incitations à la violence contre les Russes dans le cadre de la guerre en Ukraine n’est-ce pas un deux poids, deux mesures ?

Anthony Poncier : Cela pose question car cela veut dire que dans certains cas particuliers, quand cela les arrange, les plateformes peuvent aller contre leur propre règlement. Cela pose la question d’où est la limite ? Cela crée un précédent sur le règlement parce qu’ensuite quid des Ouighours ? Du Yémen ? Les plateformes ont une vision occidentale du monde.

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