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La collecte de l'assurance-vie de Janvier 2014 affiche un solde positif d'1,4 milliard d'euros alors qu'elle affichait 3,2 milliards en 2013.
La collecte de l'assurance-vie de Janvier 2014 affiche un solde positif d'1,4 milliard d'euros alors qu'elle affichait 3,2 milliards en 2013.
©Reuters

01/2014 : des résultats en trompe-l'oeil

Ce que le désintérêt récent des Français pour l’épargne pourrait finir par coûter à l’économie

Bien que l'assurance-vie et le livret A soient, historiquement, les deux modèles d'épargnes préférés des Français, il semblerait qu'ils ne soient pas à l'abri d'un désintérêt national.

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Atlantico : La collecte de l'assurance-vie de Janvier 2014 affiche un solde positif d'1,4 milliard d'euros,  elle affichait 3,2 milliards en 2013. Peut-on considérer que l'amélioration constatée relativement au mois de décembre 2013 n'est finalement qu'en trompe-l’œil ? Quelles sont d'ailleurs les perspectives d'évolution en termes de collecte pour les mois à venir ?

Philippe Crevel : Les résultats du mois de janvier de l’épargne sont, en effet, en trompe l’œil. Les deux produits préférés des Français, le Livret A et l’assurance-vie ont certes enregistré une collecte positive au cours du premier mois de l’année. Certes, l’assurance-vie a presque effacé la décollecte du mois de décembre et le Livret A a confirmé son résultat du mois de décembre après trois mois successifs de décollecte.
L’assurance-vie a enregistré une collecte nette, en janvier, de 1,4 milliard d’euros contre 3,6 milliards d’euros au mois de janvier 2013. Logiquement, la collecte nette sur ces dix dernières années du premier mois de l’année se situe entre 3 et 6 milliards d’euros (à l’exception de l’année 2012 avec -1,3 milliard d’euros). Si le Livret A a battu, au mois de janvier, l’assurance-vie avec une collecte positive de 1,6 milliard d’euros (2,2 milliards d’euros avec le Livret de Développement Durable), il est également en retrait. En règle générale, le mois de janvier est un bon mois pour l’épargne. Entre bonnes résolutions, préparation de l’année fiscale et anticipation des dépenses du premier semestre, le mois de janvier était un mois propice après les agapes de fin d’année à la reconstitution des cagnottes.
Les flux d’épargne se tarissent de manière préoccupante depuis deux ans. Les Français arbitrent, réalisent des transferts entre les différentes poches. Certes, leurs dépôts courants restent bien garnis, autour de 500 milliards d’euros mais il y a un malaise.  
Compte tenu des sombres prévisions économiques, de la hausse des prélèvements obligatoires, l’épargne risque de continuer à faire du yo-yo. Le taux d’épargne devrait malgré tout rester élevé entre 15,5 et 15,7 % du revenu disponible brut. Les Français comptent avec les Allemands et les Belges parmi épargnants les plus assidus d’Europe. Certes, il ne faut pas oublier que ce taux comprend tout à la fois les remboursements en capital des emprunts immobiliers et l’épargne financière proprement dite. La première composante pèse plus de 9 points et la seconde 6,5 points. Comme il est difficile d’abaisser ses remboursements d’emprunt, c’est l’épargne financière qui sert de variable d’ajustement. Si le pouvoir d’achat venait à diminuer comme en 2012 et au début de l’année 2013, les Français réduiraient bien évidemment leur effort d’épargne voir puiseraient dans le stock. C’est déjà le cas pour les Français ayant des revenus modestes voire également pour les représentants des classes moyennes. La consommation reste, en France, égale depuis deux ans mais compte tenu de la progression de la population, le gain ayant été de 300 000 personnes en 2013, les dépenses de consommation par habitant déclinent. Les Français qui sont par nature angoissée et qui doivent faire face à une forte augmentation du chômage essaient coûte que coûte de sauver leur épargne de précaution. L’année 2014 ne dérogera pas à la règle. 

Faut-il y voir le signe d'un désintérêt des Français, ou au moins d'une perte d'intérêt, concernant l'épargne ?

Pas de désamour, mais certainement plus de passion. Les Français gèrent de plus en plus leur épargne au fil de l’eau. Ils sont, par contrainte, devenus des épargnants décomplexés. Il n’y a plus de sacralisation de l’épargne. Le code a simplement changé. Une récente enquête que j’ai supervisée, en ce début d’année, avec Jérôme Jaffré pour le Cercle des Epargnants indique clairement que les Français sont tiraillés voire schizophrène face à l’épargne. Ils veulent, tout à la fois, puiser dans leur épargne pour financer les dépenses courantes et l’accroître pour se prémunir face à la crise ou faciliter le financement des dépenses liées au logement. Ainsi, 35 % veulent épargner davantage et 22 % se sentent contraints de mettre la main dans le cochonnet.
Contrairement à une idée reçue, ce sont les jeunes qui veulent épargner davantage. 57 % des 18-24 ans veulent épargner en 2014 ; ils sont encore 44 % entre 25 et 34 ans. Dans le passé, les jeunes étaient, avant tout, des consommateurs. Leurs difficultés d’insertion professionnelle et les problèmes d’accès au logement expliquent la modification de leurs comportements.
En revanche et cela marque également une rupture, les plus de 65 ans ont la tentation de puiser dans leur épargne. Auparavant, les retraités se caractérisaient par leur effort d’épargne. La cession d’activité s’accompagnait autrefois par une diminution des dépenses de consommation. Or, ce schéma a vécu. Les retraités alignent leur mode de vie sur celui des actifs voire se mettent à profiter de la vie quand leurs moyens le leur permettent. Il y a dix ans, l’écart en matière de dépenses de consommation entre les actifs et les retraités étaient de 33 % ; il est aujourd’hui de 20%. Pour maintenir leur niveau de vie, pour voyager, pour aller aux concerts, visiter des expositions, bénéficier de services à la personnes, les retraités sont obligés de puiser dans leur épargne. Les retraités doit, en outre, faire face à une érosion de leur pouvoir d’achat du fait de l’augmentation des prélèvements et de la stagnation voire le déclin de leurs pensions.
Cette évolution des comportements se matérialise par la montée en puissance des rachats en matière d’assurance-vie, essentiellement effectués par des personnes de plus de 55 ans.

Y a-t-il matière à s'inquiéter pour l'assurance-vie ? Quelles seraient les conséquences d'un désintérêt des Français pour l'assurance-vie sur notre économie ? Et plus globalement d'un moindre intérêt pour l'épargne ?

Il n’y a pas péril dans la demeure. L’assurance-vie représente près de 1500 milliards d’euros. Certes, le temps des collectes nettes annuelles de 40 à 50 milliards d’euros est derrière nous car le produit est devenu mature. Plus de 60 % des contrats ont plus de 10 ans et bénéficient de ce fait du meilleur régime fiscal. Les épargnants peuvent faire des rachats tout en profitant du taux réduit d’imposition de 7,5 %. Le vieillissement de la population et l’évolution du système de retraite conduisent à l’augmentation des prestations qui se situent autour de 10 milliards d’euros par mois quand il y a encore quelques années, elles avoisinaient 7 à 8 milliards d’euros. Sur un point de vue technique, les compagnies d’assurance ne sont pas trop affectées car les rachats permettent de nettoyer leurs portefeuilles et de réduire leur engagement de fonds propres. En revanche, les distributeurs, c’est-à-dire les forces de vente sont moins à la fête. Aujourd’hui, les assureurs sont plus inquiets d’une remontée brutale des taux d’intérêt qui réduirait la valeur des obligations. Les assureurs espèrent que les nouveaux produits créés à l’automne par le Gouvernement « euro-croissance » et « Vie – génération » doperont le marché et leur permettront de limiter la casse.

Que font les Français de l'argent qu'ils retirent de leurs épargnes ?

Si l’épargnant est schizophrène, l’Etat ne l’est pas moins. En effet, d’un côté, il souhaite que les Français consomment pour soutenir la croissance, de l’autre, il a besoin de l’épargne non seulement pour financer la dette publique mais aussi les entreprises. Depuis son élection, en 2012, François Hollande ne sait pas sur quel pied danser. Il a favorisé l’épargne de précaution avec le relèvement des plafonds du Livret A et du Livret de Développement Durable puis il a demandé aux salariés de débloquer une partie de leur épargne salariale avant d’inciter les Français de placer leur argent à long terme. Avec l’augmentation du PEA à 150 000 euros, avec la création de trois nouveaux produits, PEA-PME, « eurocroissance » et « vie-génération », le Président de la République entend favoriser l’épargne investie dans les entreprises. Ces changements de cap incessants peuvent rendre perplexes et désorienter les Français. Il faut néanmoins se réjouir de la reconnaissance du rôle incontournable de l’épargne longue. La reconquête économique passe par l’innovation et surtout par l’investissement ce qui suppose d’améliorer le taux de marge des entreprises et de leur faciliter l’accès à des sources de financement…
Les Français ne retirent pas leur argent de gaité de cœur de leurs livrets ou assurances-vie. Ils ont du faire face aux augmentations des prélèvements obligatoires, une trentaine de milliards d’euros depuis 2011. Les classes moyennes, les familles et dernièrement les retraités ont du mettre l’argent à la poche. Même si à la différence des Espagnols, des Portugais ou des Grecs, les salaires ont continué à progresser en France, les hausses sont de plus en plus faibles et n’ont pas, par exemple en 2012 permis de maintenir le pouvoir d’achat. L’année dernière, ce dernier a très légèrement progressé du fait de la diminution du prix de l’énergie. Il n’en demeure pas moins que la grande majorité des Français a eu l’impression que les dépenses incompressibles, logement, nourriture, transports, se sont accrues.

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