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Plus de 4 000 Européens ont quitté leur pays pour rejoindre la Syrie ou l'Irak.
Plus de 4 000 Européens ont quitté leur pays pour rejoindre la Syrie ou l'Irak.
©Capture d'écran /www.dailymail.co.uk

Ça s'en va et ça revient...

Ce que deviennent les combattants de l’Etat islamique qui rentrent en Occident

En tout, ce sont plus de 4 000 Européens qui ont quitté leur pays pour rejoindre la Syrie ou l'Irak. Parmi eux, plus d'un millier sont rentrés dans l'optique de retrouver une vie "normale".

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Que deviennent ces combattants européens de l'EI qui reviennent ? Quels sont leurs profils ? Que font-ils en rentrant ?

Alain Rodier : Tout d’abord, bien que les chiffres semblent élevés, il faut savoir que s’il est relativement facile de rejoindre la Syrie, le retour est beaucoup plus problématique. A savoir que les groupes salafistes-djihadistes -et tout particulièrement Daesh- ne laissent pas repartir les volontaires étrangers. La méthode est simple : leurs papiers d’identité sont confisqués à l’arrivée et les ressortissants étrangers (surtout les Européens) font l’objet d’une surveillance permanente. Par exemple, à Raqqa, la « capitale » de l’Etat Islamique, il leur est interdit de communiquer avec l’extérieur en dehors des quelques cybercafés qui sont désormais surveillés. Il est facile d’en déduire que les communications et autres messages que peuvent recevoir les membres des familles et les amis des volontaires étrangers partis en Syrie passent par le filtre de la censure de l’EI. En décembre 2014, une centaine de volontaires étrangers qui souhaitaient abandonner le combat auraient été exécutés pour « espionnage ». Les djihadistes de la région accueillent bien les volontaires arabes et du Caucase voire d’Extrême-Orient mais se méfient de ceux qui viennent d’Occident en général et d’Europe en particulier.

Ceux qui parviennent à rentrer et qui sont repérés par les forces de sécurité sont débriefés. En France, c’est la DGSI qui est chargée de cette mission. Le but est de connaître les activités que les intéressés ont pu avoir en Syrie, s’ils ont eu des relations avec des groupes terroristes (ce qui permet de les inculper pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ») et quel rôle exact ils ont tenu. Il est curieux de constater que si l’on prend l’ensemble des déclarations, aucun n’a participé directement aux combats mais presque tous ont fait la cuisine et le ménage. Donc, parmi les volontaires étrangers, il n'y aurait que des cuisiniers, pas de combattants !

Il est très difficile pour les enquêteurs de définir quels sont vraiment les « désabusés » qui, partis pour soi-disant participer à l’« aide humanitaire » se sont retrouvés à faire le coup de feu. Leur prise en charge est, de l’aveu même des autorités, extrêmement lourde et la réhabilitation problématique.

Enfin, il y a de véritables psychopathes qui ont trouvé dans le djihad la justification « morale » à leurs pulsions meurtrières. Eux sont souvent considérés comme irrécupérables. Ils étaient déjà des meurtriers en puissance.

Le problème réside dans le fait que dans les pays démocratiques, pour juger et condamner un suspect, il faut avoir des preuves recevables par un tribunal. Généralement, elles manquent cruellement (d’autant que les avocats se font un devoir de les rendre récusables lorsqu’ils repèrent le moindre vice de procédure). Le résultat est que très peu de returnees comme ils sont appelés en Grande Bretagne, ont été condamnés en Europe (à ma connaissance, un seul en France et moins d’une dizaine pour toute l’Europe). Aujourd’hui, les quelques 130 procédures judiciaires engagées pour des faits ayant trait au terrorisme d’origine islamique mettent en cause 660 détenus dont très peu sont des returnees. De plus, les juges d’application des peines s’opposent souvent au parquet antiterroriste et remettent des prévenus en liberté, certes sous le régime du contrôle judiciaire. En effet, dans de nombreux cas, l’application stricte du Droit qui est la base de notre système juridique, ne permet pas de garder bien longtemps un individu en détention si les charges retenues contre lui sont estimées insuffisantes. Sur les 220 Français interpellés à leur retour dans la mère Patrie, combien sont derrière les barreaux ?

Constate t-on un passage à l'acte plus fréquent de ce genre de profil ? Les hommes dont il faut craindre le plus ne sont-ils pas les islamistes radicaux qui ne sont jamais allés en Syrie ou ailleurs ?

Heureusement non. En dehors du cas Mehdi Nemmouche, l’auteur présumé de l’attentat contre le musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014 (quatre tués). Les autres assassins qui sont passés à l’acte n’étaient pas partis à l’étranger et ceux qui l’avaient fait, c’était pour s’entraîner et pas y mener le djihad (au Yémen pour les frères Kouachi, au Pakistan pour Merah). Il n’est pas encore confirmé qu’Ayoub el Khazani, l’apprenti tueur présumé du Thalys, ait séjourné en Syrie même s’il s’est rendu en Turquie. Cela ne veut pas dire que ceux qui reviennent n’intègrent pas des réseaux implantés en Europe par des activistes qui eux, ne sont jamais partis.

En quoi ces hommes qui reviennent de Syrie ou d'Irak, pourraient-ils être utilisés dans la lutte contre l'Etat Islamique ?

Quelques désabusés du djihad dont la sincérité à été vérifiée dans le détail, peuvent effectivement participer à des programmes d’information destinés aux populations à risques : interventions dans les medias, lors de conférences ou de rencontres organisées, participation à des forums sur le net, etc. Ils apportent un témoignage de vérité qui peut être écouté par les jeunes tenté par l’aventure et le sable chaud.

Par contre, il ne faut pas se faire trop d’illusions, les « convaincus » et autres psychopathes sont totalement imperméables à ces actions qu’ils considèrent comme étant de la pure propagande. Ils sont persuadés de détenir « la vérité » et ne reconnaissent aucune autorité, même celle des imams officiels dont ils contestent la légitimité (très curieusement, ces aspirants djihadistes qui ne parlent pas l’arabe, ne connaissent pas le Coran, les Hadiths ni la vie de Mahomet, veulent en remontrer en théologie à ceux qui sont de véritables érudits de l’islam).

Sans être pessimiste, les programmes de réinsertion qui regroupent des psychologues, des imams, des représentants de l’Etat, sont loin d’être la panacée même s’ils sont indispensables. Mais comme pour tous les autres graves problèmes qui touchent nos sociétés, « la solution miracle » n’existe pas. Dans ce cas des returnees, repérage, débriefing, surveillance, réintégration ou (et) répression sont des volets obligatoires pour tenter de les gérer au mieux.

 

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