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L'investisseur Jeremy Grantham estime que le gaz de schiste est un "dangereux gâchis de temps et d'argent".
L'investisseur Jeremy Grantham estime que le gaz de schiste est un "dangereux gâchis de temps et d'argent".
©Reuters

Schtroumpf grognon ou visionnaire ?

Ce gourou de la finance américain qui en vient à se poser la question de la rentabilité à long terme de l’exploitation du gaz de schiste

Si la position à adopter sur le gaz de schiste fait débat, elle ne pose plus question à Jeremy Grantham. L'investisseur britannique et co-fondateur de Grantham Mayo van Otterloo (OGM), une firme de gestion d'actifs qui a généré 97 milliards de dollar en 2011, estime qu'il s'agit d'une perte de temps autant que d'argent. Retour sur les possibles intérêts du gaz de schiste.

Atlantico : Jeremy Grantham estime que le gaz de schiste est un "dangereux gâchis de temps et d'argent".  Pourquoi dire cela? L'exploitation du gaz de schiste est-elle compliquée et trop coûteuse ?

 Jean-Louis Fellous : Pour certains économistes, la vogue du gaz de schiste est analogue aux bulles financières des dernières années. Elle repose sur la spéculation à court terme permise aux États-Unis par les conditions particulières que les exploitants y ont rencontrées : droit minier, absence de législation environnementale contraignante, avantages fiscaux, prix élevé du gaz, disponibilité d’une puissante industrie du forage et d’un réseau important de transport et de distribution, bien davantage que sur la maturité des techniques d’extraction (forage horizontal, fracturation hydraulique). La baisse du prix du gaz amène déjà de nombreux groupes à baisser la garde et se retourner vers les huiles de schiste (pétrole). La rapidité avec laquelle les puits de gaz de schiste se tarissent (80 % de la production dans les deux premières années) et le faible rendement (au mieux 20 % du contenu) aboutissent à une fuite en avant destinée à assurer les profits à court terme des investisseurs tout en maintenant la production, d’où cette idée de gâchis de temps et d’argent pour les pays (comme la France et de nombreux autres pays européens) dans lesquels les conditions précitées ne sont pas remplies, et où les bénéfices mirifiques annoncés risquent de ne pas être au rendez-vous.

Stephan Silvestre : Jeremy Grantham défend une position hostile au gaz de schiste, mais aussi à tous les hydrocarbures, avant tout pour des raisons environnementales. Il reproche à l’exploitation de gaz de schiste aux États-Unis de provoquer un grand nombre de mini-séismes et des fuites de gaz qui ne sont pas maîtrisées. De son point de vue, il serait préférable de se concentrer sur les énergies renouvelables. Sur le plan économique, l’exploitation du gaz de schiste est actuellement rentable aux États-Unis, mais pas partout et surtout à la condition de forer continuellement de nouveaux puits. Néanmoins, les technologies se sont développées au cours de ces quinze dernières années et la rentabilité s’est améliorée, tandis que nombre annuel de puits baisse depuis 2008.

Plus qu'un gâchis, la recherche de nouvelles énergies ne représente-elle pas un investissement pour l'avenir, qu'il s'agisse du gaz de schiste ou de la méthanisation ?

 Jean-Louis Fellous : Le gaz n’est pas une énergie nouvelle. L’existence du gaz de schiste n’est pas une nouveauté. C’est la raréfaction des ressources énergétiques « conventionnelles » qui amène à se tourner vers les énergies non-conventionnelles (dont les gaz de schiste ne sont qu’un exemple – mais peut-être pas le pire). La sagesse serait plutôt de se tourner plus activement vers les énergies renouvelables, et d’y investir les rares financements publics disponibles plutôt que dans ce qui apparaît plus comme une impasse qu’un nouvel eldorado, comme le suggère le titre du livre que j’ai écrit avec Catherine Gautier, qui y apporte son expérience américaine. Pour ma part, je pense que le gaz de schiste doit être envisagé comme une « roue de secours » pour faire face à des besoins futurs et non comme un « fond de tiroir » des énergies carbonées. Dans cet esprit, il faut développer la recherche scientifique sur ces gaz et les méthodes « propres » d’extraction, tout en se dotant de législations protectrices, de façon à y recourir si besoin est dans quelques décennies. On apprend bien à se servir d’une roue de secours avant d’en avoir besoin !

Stephan Silvestre : Il faut bien comprendre que les hydrocarbures non conventionnels ne sont pas l’apparition miraculeuse de nouvelles ressources, mais la manifestation de l’émergence de nouvelles technologies. C’est un point fondamental. L’avenir de l’énergie n’est pas dans les ressources mais dans les technologies mises en œuvre pour l’exploiter ou la transformer. Cela est vrai pour les hydrocarbures comme pour l’électricité. De surcroît, dans ce domaine comme dans d’autres, les recherches conduisent souvent à des retombées inattendues dans d’autres secteurs. Interdire la recherche, c’est se priver de ces retombées.

Néanmoins, est-ce que cet investissement dont nous parlons sera rentable à l'avenir ? Économiquement parlant, qu'est-ce que le gaz de schiste peut apporter à la France, et combien de temps faudrait-il pour que cet apport porte ses fruits et soit fructueux ?

Jean-Louis Fellous : Je pense que lorsque l’on aura misé sur les économies d’énergie et les ressources renouvelables, il est possible que le compte n’y soit pas et que l’on ait encore besoin de combustibles fossiles pour un temps. Alors, plutôt que de recourir au charbon, encore présent en abondance, il vaudra mieux se tourner vers ce gaz : il sera encore là, il sera rentable, et surtout on aura appris à l’extraire sans trop de dégâts.

Maîtrise-t-on actuellement tous les facteurs qui permettent d'évaluer la rentabilité à plus long terme de cette énergie ? Que nous dit l'exemple américain sur ce point ?

Stephan Silvestre : La rentabilité de long terme ne peut être garantie car tôt ou tard la ressource s’épuisera. Mais les Américains ont montré que la technologie permet toujours d’aller plus loin et nul doute que de nouvelles ruptures technologiques permettront encore de repousser les limites de l’exploitation. Tant que les Américains y verront un bénéfice, que ce soit en termes de compétitivité ou en termes d’environnement (les émissions américaines de gaz à effet de serre baissent grâce à la diminution du recours au charbon), cela continuera.

Si, dans une logique économique pure, il paraît logique de se lancer dans l'exploitation du gaz de schiste, qu'en est-il écologiquement ? Quels sont les risques pour l'environnement et est-ce que cela en vaut la peine ?

Jean-Louis Fellous : Dans une logique économique pure, je ne crois pas qu’il soit « logique » de se lancer dans l’exploitation du gaz de schiste. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs. Les profits ne seront pas aussi grands qu’on le prétend, les emplois annoncés à son de trompe ne seront sans doute pas si nombreux (même l’industrie pétrolière et gazière en France cite le chiffre de 10.000 emplois), et le coût individuel de ces créations d’emploi sera bien plus élevé que celui d’emplois dans d’autres secteurs, comme celui des économies d’énergie et des énergies renouvelables. Quant aux risques pour l’environnement, ils sont fonction de la rigueur avec laquelle les bonnes pratiques sont mises en œuvre, et des contraintes légales imposées aux exploitants. Il est regrettable que la Commission européenne ait renoncé à encadrer plus fermement l’exploitation des gaz de schiste, en estimant que les dispositions en vigueur sont suffisantes. Pour ma part, je crois que s’il est vrai que les excès dénoncés à juste titre aux USA ne sont pas réellement à craindre dans notre pays, je suis fermement convaincu que l’on doit favoriser la recherche scientifique (je ne parle pas de l’exploration des ressources – qui est l’affaire des industriels) afin de comprendre tous les aspects de cette exploitation et apprendre à la conduire dans les meilleures conditions environnementales – à la fois au niveau local (paysage, ressources en eau, nuisances, risques sismiques) et au niveau global (impact climatique des fuites de méthane).

Stephan Silvestre : Tout dépend ce que l’on inclut dans ces externalités. On peut toujours imaginer beaucoup de choses, pour cette filière comme pour toutes les autres. Les exploitants se conforment à la règlementation en vigueur dans les pays où ils opèrent. Leurs business plans incluent tout ce qui est chiffrable, y compris la  remise en état des sites. Si l’activité ne s’avère pas rentable, ils renoncent, comme cela s’est déjà vu à plusieurs reprises. En cas de sinistre grave, les assurances entrent en jeu, puis les réassurances, voire les États en dernier recours. Par nature, ces coûts ne peuvent être chiffrés, mais les plus grandes compagnies parviennent généralement à les surmonter.

Quelles sont aujourd'hui les projections en termes de rentabilité pour la France dans le cas où elle déciderait de se lancer dans l'exploitation du gaz de schiste ?

Stephan Silvestre : Aucune projection n’est possible tant que l’on ignore la taille des réserves. Mais il est certain que l’activité directe générée serait relativement modeste. L’activité indirecte – sous-traitants, bureaux d’études, cabinets d’avocats… - en bénéficierait certainement en France. Mais c’est à l’activité induite qu’il faut s’intéresser. On sait que l’industrie entraîne un effet démultiplicateur sur ces activités. Au-delà, c’est aussi un signal qui serait donné. À l’heure où François Hollande s’efforce de redorer l’image de la France auprès des milieux d’affaires américains, nul doute qu’un feu vert sur cette activité serait de nature à rassurer ceux qui ne voient plus émaner de la France que des feux rouges.

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