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Le Premier ministre Edouard Balladur s'entretient avec le président du RPR Jacques Chirac, le 26 septembre 1993, à La Rochelle.
Le Premier ministre Edouard Balladur s'entretient avec le président du RPR Jacques Chirac, le 26 septembre 1993, à La Rochelle.
©DERRICK CEYRAC / AFP

Bonnes feuilles

Campagne électorale de 1995 : comment Jacques Chirac et Edouard Balladur sont devenus des frères ennemis

Frédéric Micheau publie « Le sacre de l'opinion, Une histoire de la présidentielle et des sondages » aux éditions du Cerf. De Charles de Gaulle à aujourd'hui, en passant par François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy : l'Élysée et les sondages, c'est toute l'histoire de la Ve République. Éléments-clés de la dramaturgie électorale, les sondages font et défont les destins. Extrait 1/2.  

Frédéric Micheau

Frédéric Micheau

Directeur général adjoint d'OpinionWay et enseignant à Sciences Po, Frédéric Micheau est spécialiste des études d'opinion. Il est l'auteur, au Cerf, de La Prophétie électorale.

 

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Après son deuxième échec consécutif, Jacques Chirac traverse une période d’interrogation. En mars 1989, il est réélu maire de Paris. Dès 1991, pour préparer une troisième candidature, il met sur pied une cellule «présidence» à laquelle participe le sondeur Jean-Marc Lech.

Afin de préparer dans les meilleures conditions la présidentielle de 1995, il fait le choix stratégique de renoncer à être Premier ministre, si les législatives de 1993 débouchaient sur une nouvelle cohabitation. Cette décision est soutenue par son électorat, qui estime que dans son intérêt, il devrait «laisser la place à une autre personnalité» (78%).

Pour se substituer à lui à Matignon, il envisage spontanément de désigner Édouard Balladur, proche collaborateur et seul ministre d’État en 1986. Le pacte entre les deux hommes est scellé. Légitimé par l’appui du président du RPR, Édouard Balladur fait figure de favori: les sympathisants de droite le désignent comme le meilleur Premier ministre en cas de cohabitation. Au lendemain du raz-de-marée électoral de la droite, le 29 mars 1993, François Mitterrand le nomme à la tête du gouvernement.

Immédiatement, il connaît un véritable état de grâce. Le baromètre de l’Ifop pour Le Journal du Dimanche lui attribue en avril 1993 un taux de popularité de 56%, soit 20 points de plus que Jacques Chirac en 1986. Aucun Premier ministre avant lui n’a été plus populaire au moment de sa prise de fonction.

Cette popularité tient à sa personnalité, appréciée par 68% des Français. Reconnu comme un homme d’État, Édouard Balladur a l’image d’un réformateur déterminé mais ouvert au dialogue. Sa compétence (39%) et sa modération (34%) plaisent. Excellent pédagogue, il «explique bien la politique du gouvernement» (38%).

Il bénéficie d’un «effet Matignon » très puissant. Avant sa nomination en mars 1993, 39% des Français souhaitaient lui voir jouer un rôle important: 75 % partagent cet avis en avril. 63 % des Français lui font confiance pour s’attaquer efficacement aux principaux problèmes qui se posent au pays. Parmi les électeurs de droite, la confiance dont il bénéficie atteint des sommets (91%).

Imprévue et massive, cette « popularité majestueuse » attise l’intérêt des médias. Au début de 1993, les Français citaient spontanément Jacques Chirac (26 %), François Léotard (19%) et Michel Rocard (18%) comme les hommes politiques qu’ils aimeraient voir participer à la présidentielle. Un trimestre plus tard, la situation s’est considérablement transformée: 54 % des Français estiment qu’Édouard Balladur ferait «un bon Président de la République».

Cette entrée instantanée dans la catégorie des présidentiables est inédite. Le Premier ministre prend immédiatement la tête du classement. Seul homme politique cité par une majorité de Français, il devance de plus de 10 points toutes les autres personnalités qu’elles soient de gauche ou de droite.

Le 20 mai 1993, soit moins de deux mois après les législatives, L’Express publie la première intention de vote pour la présidentielle de 1995 : au premier tour, Édouard Balladur obtiendrait 37,5% des suffrages s’il était investi par le RPR. Une seconde hypothèse attribue un score légèrement inférieur à Jacques Chirac (36%).

Le président du RPR a-t-il commis une erreur en refusant d’être à nouveau Premier ministre? C’est l’analyse de Charles Pasqua, qui lui dit en juin 1993 : « Si tu étais à Matignon, tu aurais maintenant les mêmes sondages que Balladur. » Dans un premier temps, Jacques Chirac ne perçoit pas la traîtrise en germe dont il pourrait être la victime. Ce n’est qu’en septembre 1993 qu’il prend conscience de leur rivalité.

Comment ces frères siamois du pompidolisme, « amis de 30 ans» selon l’expression de Jacques Chirac, sont-ils devenus des frères ennemis? Par les effets des sondages publiés, qui ont conforté les ambitions de l’un et accentué le sentiment de trahison de l’autre. Dès août 1993, 56 % des Français jugent qu’Édouard Balladur «sera le candidat de la droite à la présidence de la République, quitte à entrer en conflit avec Jacques Chirac ».

Une étape est franchie en août 1993 lorsque Ipsos teste une hypothèse opposant Édouard Balladur et Jacques Chirac au premier tour. Le premier devancerait facilement le second (33 % contre 17 %). En septembre, il est la seule personnalité à laquelle une majorité de sympathisants de droite font confiance pour «incarner la droite dans les années à venir». Avec un score de 71%, il domine Jacques Chirac (37%), Valéry Giscard d’Estaing (27%) et Raymond Barre (16%). Dans son camp, il incarne ainsi un renouvellement et apporte une solution à la guerre des chefs.

Pour l’opinion publique, le pacte entre Jacques Chirac et Édouard Balladur n’a plus lieu d’être. L’idée d’un remplacement du premier par le second comme candidat à la présidentielle séduit les Français (49%) et une majorité des sympathisants UDF (57%). Une éventuelle candidature de Jacques Chirac n’est pas jugée légitime «s’il n’est pas le candidat le mieux placé de la majorité».

En raison de ces sondages, le climat au sein de la majorité se détériore rapidement. Les députés et les sénateurs du centre et de la droite sont l’enjeu d’une lutte d’influence entre Matignon et le RPR. Beaucoup cèdent aux «sirènes des sondages », dont les agents recruteurs du Premier ministre amplifient les chants mélodieux.

L’argument du « meilleur candidat pour l’emporter» sur la foi des sondages séduit les membres de la majorité frustrés de n’avoir exercé le pouvoir que quatre ans depuis 1981. Les élus voient dans la victoire une assurance de reconduction de leur mandat pour les élections législatives et municipales de juin 1995. Édouard Balladur recueille ainsi le soutien de la plupart des ministres, des parlementaires et des notables, en particulier ceux du centre qui se rallient au « panache balladurien parce que les enquêtes d’opinion [révèlent] ses talents de meilleur rassembleur de la majorité ».

Il cherche à construire une coalition plus large que le RPR, car il est convaincu que l’échec de Jacques Chirac en 1988 provient de son incapacité à dépasser son propre camp. Dans le conflit de légitimités qui les opposent, Jacques Chirac invoque l’antériorité de sa décision, tandis qu’Édouard Balladur fait valoir l’actualité des sondages qui le portent.

Dès lors, la « méthode Balladur» consiste à être très attentif à l’opinion pour conserver son soutien. Les sondages deviennent l’outil privilégié du pilotage de l’action gouvernementale. Matignon commande beaucoup d’enquêtes à tous les instituts, «mais la Sofres est son fer de lance. »

Sur la recommandation de Jérôme Jaffré, vice-président de la Sofres, un professeur de droit constitutionnel, Hugues Portelli, est nommé conseiller en charge des études d’opinion. Jérôme Jaffré est également proche de Nicolas Sarkozy, ministre du Budget, ce qui propage l’idée d’un « axe Jaffré-Sarkozy » sur lequel se greffe Nicolas Bazire, directeur de cabinet du Premier ministre.

En janvier 1995, Édouard Balladur est rejoint par Charles Pasqua, très populaire parmi les militants du RPR. En cas de victoire, les sympathisants de droite souhaitent qu’Édouard Balladur le choisisse comme Premier ministre (38%), plutôt qu’Alain Juppé (16%). Le ralliement de ce gaulliste dévitalise l’argument chiraquien selon lequel le Premier ministre serait un candidat de sensibilité UDF.

La déclaration officielle de candidature est effectuée le 18 janvier 1995. Édouard Balladur justifie son choix en partie par le soutien de l’opinion publique: « c’est la confiance de nos concitoyens, maintenue depuis vingt mois […] qui me détermine à solliciter leurs suffrages.»

Effectivement, sa popularité fait l’objet d’une longévité sans précédent. Elle absorbe tous les chocs politiques. En mars 1994, le conflit du Contrat d’insertion professionnelle suscite la contestation des plus jeunes qui manifestent aux cris de « Édouard enlève ton CIP ». Le texte est prudemment retiré. La popularité du Premier ministre se redresse. Avec fatuité, il lance devant les caméras le 14 avril 1994 : « Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui n’échangerait pas volontiers ses sondages contre les miens?»

Après deux ans d’exercice du pouvoir, même si elle a subi une lente érosion, sa cote dans le baromètre Sofres - Figaro Magazine se maintient à un niveau élevé (50% en décembre 1994). Pour la première fois, un Premier ministre en exercice paraît en mesure de passer sans rupture de Matignon à l’Élysée.

Extrait du livre de Frédéric Micheau, « Le sacre de l'opinion, Une histoire de la présidentielle et des sondages », publié aux éditions du Cerf

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