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Bye Bye Freud ? Les progrès des neuro-sciences peuvent-ils aboutir à la fusion neurologie-psychiatrie-psychanalyse ?
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Médecine

Bye Bye Freud ? Les progrès des neuro-sciences peuvent-ils aboutir à la fusion neurologie-psychiatrie-psychanalyse ?

Au fur et à mesure que la recherche sur le cerveau avance, de plus en plus de ponts entre les deux sciences sont établies à force de découvrir que certaines pathologies psychiatriques prennent leur source dans des problèmes neurologiques. Mais est-ce pour autant une bonne raison pour fusionner ces deux branches médicales ?

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Selon un article publié par le Trinity College de Dublin sur theconversation.com, la séparation de la neurologie et la psychiatrie ne serait plus pertinente aujourd'hui. Mais pourquoi Freud aurait-il, selon l'article, tenu à la différenciation de ces deux disciplines ?

Jean-Paul MialetFreud a mis au point une technique qu'il considérait comme une méthode de soin : la psychanalyse. C'était une méthode nouvelle qui échappait totalement à ce qui était envisagé jusqu'à présent dans la conception de l'individu et le soin de certains troubles mentaux. Mais il ne s'agit que de la psychanalyse, et non de la psychiatrie. Freud, lui-même neuropsychiatre, n'a donc pas considéré qu'il fallait dissocier neurologie et psychiatrie, mais plutôt la neuropsychiatrie et la psychanalyse. Pour le Maître, être psychanalyste n’exigeait même pas d’être médecin ; une cure pratiquée sur soi-même avec l’aide d’un autre psychanalyste était l’unique moyen de se former et peu importait le chemin suivi jusque-là. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'on a distingué le domaine de la neurologie et de la psychiatrie. Ce qui a été dit dans l'article relève d'une confusion entre psychiatrie et psychanalyse. Plus tard, dans les années 1970, on a différencié les deux parce que l'on a considéré que la neurologie avait pour objet des pathologies cérébrales nécessitant une prise en charge uniquement médicale alors que la psychiatrie avait pour objet des troubles mentaux mettant en cause l’équilibre global de l'individu à l'intérieur de son milieu et de son environnement social : la prise en charge devait échapper au modèle purement médical et s’élargir à l’environnement affectif et social.

Pour l'équipe de chercheurs, l'évolution technologique permet aujourd'hui au monde médical de bénéficier de nouveaux outils de diagnostic, et de mettre en lumière des liens entre des pathologies psychiatriques et neurologiques. Quelles seraient les conséquences concrètes de cette réunion de la neurologie et de la psychiatrie pour les patients, notamment en termes de traitement médicamenteux ou de thérapie ? Et quelles affections pourraient en bénéficier ?

Les raisons sont qu'il y a maintenant des possibilités d'exploration approfondie du système nerveux central qui permettent de créer des ponts entre neurologie et psychiatrie. Les implications de certaines structures cérébrales, qui sont bien connues des neurologues, et dont les altérations sont responsables de troubles neurologiques, ont aujourd’hui été bien identifiées dans un certain nombre de troubles mentaux. Il peut donc y avoir à présent un dialogue fructueux entre les neurologues et les psychiatres. Par exemple, des atteintes de la mémoire bien connues dans la neurologie avec la maladie d'Alzheimer, s’observent également dans la dépression. Les structures cérébrales concernées sont identiques, même si les altérations ne sont pas les mêmes. L’approfondissement du fonctionnement cérébral grâce à la neuroimagerie et la neurochimie permettent aujourd’hui de faire des rapprochements entre certains symptômes psychiatriques et des troubles neurologiques. Mais il y aurait de gros inconvénients à réduire la maladie psychiatrique à de simples modifications du système nerveux central et à adopter une attitude purement médicale, comme pour les maladies neurologiques. Les maladies psychiatriques sont des pathologies qui touchent les émotions et les affects, et ont des conséquences profondément humaines. Il y a des interactions entre un malade et son environnement que l’on ne peut ignorer, et qu'on n'observe pas de la même façon en neurologie. Les maladies psychiatriques ne privent pas l'individu d'une performance (motrice ou linguistique, ou sensorielle) mais d'une fonction de relation : elles empêchent l’individu de nouer une relation harmonieuse avec lui-même et avec les autres. Ce déséquilibre-là doit être abordé de façon multi-dimensionnelle ; ni la psychologie, les facteurs sociaux ne peuvent être négligés.

Ces dernières années, de nombreuses hypothèses élaborées par Freud ont été remises en question, à commencer par l'intérêt de la psychanalyse. Comment analysez-vous cette tendance ? 

Freud a apporté énormément à la compréhension de l'individu, et il fait à présent partie du patrimoine historique de la psychologie et de la psychopathologie. On ne peut pas l'ignorer. Mais il a été, comme beaucoup de génies, trop systématique. Il a voulu tout ramener à une seule dimension, qui est celle de la libido. D'autres dimensions interviennent également dans le développement de l'individu, et qui ont été éliminées par Freud à l'époque, soit parce qu'il lui fallait tout ramener à une seule source, soit parce qu'il ignorait d'autres besoins qui ont été découverts plus tard, comme par exemple, dans les années 70, le besoin d'attachement. Le point de vue freudien a également le tort de croire qu'en revenant aux sources présumées d'un trouble, ont se débarrasse du trouble alors que le déséquilibre, une fois installé, peut également s’auto-entretenir pour différentes raisons,  notamment en raison de l’habitude ou encore parce qu’un certain équilibre s’est mis en place autour du trouble. Enfin, la cure freudienne a été développée à une époque où la société n’était pas la même et donc les souffrances psychologiques étaient d’une autre nature. La pratique freudienne se voulait émancipatrice : elle concerne les patients d’une société dont les normes éducatives étaient contraignantes et qui n’accordait que peu de prix à l’épanouissement individuel… Le contexte – et les patients – ont changé.

 

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