Bug des otages : Marine Le Pen a-t-elle commis l’erreur fatale qu’y voient les médias pour sa dédiabolisation ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Bug des otages : Marine Le Pen a-t-elle commis l’erreur fatale qu’y voient les médias pour sa dédiabolisation ?
©

Même pas mal

Bug des otages : Marine Le Pen a-t-elle commis l’erreur fatale qu’y voient les médias pour sa dédiabolisation ?

En s'interrogeant sur la mise, ainsi que sur la barbe des otages récemment libérés, Marine Le Pen a déclenché de vives réactions au sein de la classe politique et médiatique, qui voit là une occasion d'inverser le processus de dédiabolisation du FN. C'est oublier qu'en politique, les écarts de langage ne sont en général fatals qu'en début de carrière, et que la leader frontiste a depuis longtemps mis le pieds à l'étrier.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

Voir la bio »

Commentant la libération d’otages français retenus depuis trois ans dans le Sahara, Marine Le Pen s’est interrogée sur leur mise, et même sur leur port de la barbe. Leur aspect était il est vrai à première vue bien peu parisien, mais il paraissait pour le moins logique pour des gens qui venaient de passer trois longues et pénibles années comme otages dans un des pires déserts de la planète. Surtout, à travers des sous-entendus sous forme de questions, Marine Le Pen n’était pas loin de laisser soupçonner aux auditeurs qu’elle pensait que nos malheureux concitoyens étaient victimes de ce aussi célèbre qu’invérifié « syndrome de Stockholm », selon lequel des otages deviennent les complices de leurs propres ravisseurs. Face à ces sous-entendus qu’il faut interpréter comme je viens le faire pour leur donner sens, l’émoi ne pouvait qu’être grand. Quelques heures seulement plus tard, Marine Le Pen a précisé que ses propos ne visaient pas les otages eux-mêmes, mais bien plutôt les conditions, suspectes à ses yeux, de leur libération. Cependant le mal était fait : le reste de la classe politique a dénoncé sans ambages ces déclarations en y voyant à la fois la preuve du « vrai visage » de Marine Le Pen et de son sens (inné ?) de la provocation : n’est-ce pas là en effet une magnifique occasion de re-diaboliser une dé-diabolisée de fraîche date?

On peut toutefois douter que ces seules déclarations de Marine Le Pen amènent à un changement de son image dans le public, et à plus forte raison mettent fin à sa carrière politique. Qu’un journal du soir en fasse du coup son titre de une parait fort exagéré.

Tout d’abord, elle semble bien s’être rendue compte très vite elle-même qu’elle avait mal joué. En cherchant sans doute à faire une allusion à l’islamisme radical, elle enfreint en effet dans sa déclaration la règle en vigueur selon laquelle nul ne saurait dire du mal d’otages français détenus ou à peine libérés. C’est là une version particulièrement forte de la solidarité qui s’exerce envers les personnes de nationalité française quand elles sont soumises à des mesures de contraintes portant atteinte à leur liberté en dehors du territoire national, même quand ces mesures sont prises dans des formes légales par un autre État démocratique. Ainsi, tout criminel français, s’il est détenu à l’étranger, verra souvent ses proches, convaincus de son innocence ou faisant mine de l’être, tenter de faire jouer la sensibilité du public national en sa faveur.  Parfois, si elle juge le cas digne d’intérêt, l’administration ira elle-même au-delà de ses strictes obligations de protection consulaire envers nos ressortissants. Pour les otages, par définition, ce sont des victimes à secourir. Il n’y a d’ailleurs  que très rarement des discussions sur leur propre responsabilité dans leur mauvais sort – la discussion engagée il y a quelques années autour de journalistes otages en Afghanistan avait tourné rapidement court devant l’émoi provoqué. De fait, la transgression commise par Marine Le Pen  parait d’autant plus grande qu’elle se réclame elle-même du nationalisme le plus intransigeant, et qu’aucune définition du nationalisme français ne peut exclure de défendre bec et ongles les Français otages à l’étranger, surtout s’ils apparaissent a priori comme des « bons Français ». Or, en l’occurrence, les otages n’étaient même pas quelques « gauchistes » partis faire la Révolution en Amérique latine ou auprès des maquis naxalistes en Inde, ce qui aurait pu en quelque façon justifier une telle réaction lors de leur libération de la part de Marine Le Pen, mais très banalement des expatriés d’une grande firme française. Cependant, cette contradiction même sauve largement Marine Le Pen de l’opprobre : les transgressions de son père renvoyaient à un arrière-plan idéologique, cette transgression-là n’apparaît au fond que comme une incongruité. La possible allusion à une conversion à l’islamisme radical des otages n’apporte par ailleurs rien qu’on ne sache déjà sur les convictions politiques de Marine Le Pen : personne ne peut douter de son hostilité à ce courant politique. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à afficher cette conviction : la France n’est-elle pas en guerre au Mali contre des groupements se réclamant de cette même mouvance ? La plus grande partie de l’activité de nos services de renseignement n’est-t-elle pas dirigée, parait-il, contre la menace islamiste radicale? Jouer avec le feu de l’antisémitisme, comme pouvait le faire Jean-Marie Le Pen, promettait à celui qui s’y risquait de s’y brûler, tant il s’agissait là de s’afficher contre les convictions de la plupart des Français.  En arriver à voir des infiltrations islamistes partout – y compris chez des otages à peine libérés, à la manière d’une série américaine comme l’a fait noter le socialiste Julien Dray pour se moquer – constitue plutôt une forme radicalisée, à la fois du sens commun actuel et des politiques publiques en vigueur. En ce sens, c’est un vrai signe de la dédiabolisation du FN, qui craint désormais les mêmes « diables » que la plupart des gens, et en rajoute un peu trop parfois.

Par ailleurs, ses remarques sur cette libération d’otages français ne portent pas sur un point central des préoccupations des Français – qui pensent chômage, impôts, pouvoir d’achat, etc. Les médias font bien sûr grand cas de ces affaires d’otages : elles possèdent en effet tous les ingrédients nécessaires pour construire un récit simple, émotionnel, compréhensible par tous. C’est une banalité de le souligner. Le retour des otages au pays, heureux dénouement d’une triste aventure, donne lieu depuis quelques années à une véritable liturgie laïque, désormais relayée en direct par les chaînes télévisées d’information en continu : le Président de la République annonce la bonne nouvelle au pays ; un ou des Ministres vont à la rencontre des miraculés ; ils sont ensuite accueillis à l’aéroport de Villacoublay par le Président de la République et par leurs familles. A travers les médias qui suivent le retour des otages sans épargner presque aucun détail, si possible évident, au téléspectateur ou à l’auditeur, la Nation toute entière est invitée à communier dans l’émotion civique d’une renaissance de quelques individus à la vie et à la liberté. Cet heureux dénouement et son  cérémonial sans surprise sont censés procurer au pouvoir en place la bienveillance de la population, de manière quelque peu archaïque il faut bien le dire. Le Président de la République ne guérit certes pas les écrouelles tels les Rois de France, il se contente de donner l’impression que son charisme se trouve pour quelque chose dans la libération des otages – alors que, bien sûr, ces libérations d’otages constituent toujours des opérations politiques, administratives, militaires, bien plus compliquées que l’effet de la volonté d’un dirigeant. De fait, en dehors d’effets de très court terme sur les individus sans doute  les plus indifférents à la chose publique, ces libérations d’otages ne changent rien au jugement général de l’opinion publique sur les gouvernants de l’heure. Ce qui fait bouger l’opinion publique, ce sont des considérations bien plus générales, comme l’état de l’économie par exemple ou des politiques publiques bien ou mal vécues. Il n’y aura sans doute pas un seul sympathisant de l’UMP à droite ou de LO ou du NPA à gauche qui changera son opinion sur François Hollande vers la bienveillance à son égard à cause de cette libération d’otages. En essayant de mettre son grain de sel dans la cérémonie laïque d’heureuse libération des otages, Marine Le Pen a montré qu’elle croit elle-même que cela peut apporter un bol d’air au pouvoir en place, elle s’illusionne comme tous les politiques à ce sujet, en un sens, là aussi, elle se banalise.

En outre, il y a fort à parier que l’ensemble des condamnations, railleries, persiflages, etc. qui se sont abattus et vont s’abattre sur la tête de Marine Le Pen à cette occasion vont lui permettre d’apparaître comme la victime d’un « Marine-bashing ».  Ses sympathisants vont y voir une preuve supplémentaire que « le système » - dont l’auteur de ces lignes constitue probablement à leurs yeux un rouage ! - lui en veut tout particulièrement, parce qu’elle monte actuellement dans les sondages. On devrait donc retomber dans un jeu classique de dénonciations croisées, tout au moins si Marine Le Pen ne tente pas trop d’expliquer ses propos autrement que par la maladresse de son expression et souligne à quel point elle reste solidaire de tous les otages français.

Plus généralement, il faut rappeler qu’au-delà du tollé que peuvent provoquer quelques phrases d’un acteur politique à un moment donné dans les médias, ce n’est très rarement une seule déclaration en soi qui change le destin d’un homme ou d’une femme politique en démocratie, surtout si il ou elle a déjà une carrière politique déjà bien entamée. L’image d’un homme ou d’une femme politique se constitue dans la durée. C’est en fait  lors des premiers pas dans la carrière politique qu’il faut éviter de dire des bêtises qui vous déconsidèrent, d’abord auprès de ceux dont vous voulez vous faire le porte-parole. Marine Le Pen a dépassé depuis bien longtemps ce stade. Son leadership au sein de son parti ne semble d’ailleurs pas remis en cause, elle tient le discours que les militants et sympathisants veulent entendre. Sa bourde, si on peut résumer ainsi la situation, pourrait peut-être lui nuire auprès d’une part de l’électorat si les élections municipales et européennes avaient lieu dans quelques jours, mais cet épisode sera sans doute oublié au printemps prochain, chassé sans nul doute par bien d’autres rebondissements. De fait, pour illustrer la puissance de quelques mots, on cite parfois des débats télévisés qui auraient fait basculer en une phrase une élection, c’est une illusion : en général, ces petites phrases qui font apparemment tout basculer s’inscrivent dans un contexte plus large. La célèbre phrase de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 face à François Mitterrand, « Vous n’avez pas le monopole du cœur ! », ne fait pas à elle seule l’élection. L’électorat français n’était tout simplement pas prêt à faire triompher en 1974 la gauche du « Programme commun ».  Plus prés de nous, la désormais célèbre figure de style de F. Hollande, son anaphore, « Moi Président… », lors du débat qui l’oppose à Nicolas Sarkozy avant le second tour des Présidentielles, n’est sans doute pas la raison de sa victoire en mai 2012. Plus raisonnablement, c’est bien plutôt parce qu’un homme politique va très probablement gagner vu le contexte que les commentateurs lui prêtent des dons exceptionnels qu’on résume dans une séquence ou dans une phrase. En l’occurrence, pour Marine Le Pen, ce n’est pas une seule déclaration qui peut changer les paramètres qui jouent actuellement en sa faveur (crise économique, absence de leadership clair au sein de l’UMP, hostilité croissance de l’opinion publique envers l’Union européenne, etc.).  Il est fort à parier que, dans quelques mois, voire dans quelques semaines, seuls les plus militants de ses adversaires se souviendront de lui en faire grief.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !