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De nouveaux affrontements entre manifestants et policiers ont eu lieu la semaine dernière en Grèce
De nouveaux affrontements entre manifestants et policiers ont eu lieu la semaine dernière en Grèce
©. REUTERS/Yannis Behrakis

Putsch

Bruits de bottes à Athènes : l'armée envisage-t-elle vraiment une OPA sur la démocratie grecque ?

Un groupe de réserviste des forces spéciales d'élite a appelé cette semaine au coup d'Etat militaire en Grèce, via un blog. Au même moment, le rapport du think tank Demos, commandé par le Parlement européen dénonce l'instabilité croissante dans le pays.

Joëlle Dalègre

Joëlle Dalègre

Joëlle Dalègre est maître de conférences à l'INALCO, spécilisée en civilisation de la Grèce. Elle est notamment l'auteur de La Grèce inconnue d'aujourd'hui, de l'autre côté du miroir, l'Harmattan 2011, 252p. En collaboration avec 4 doctorants ou docteurs de la section grecque de l'INALCO.

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Atlantico : Un rapport commandé par le Parlement européen au think tank Demos vient de mettre en lumière la situation inquiétante de la Grèce. Présentée comme le pays le plus corrompu de l’Union européenne, la Grèce  glisserait peu à peu vers un désordre tant politique, économique que social. La situation est telle qu’un groupe de réserviste des forces spéciales a annoncé, via un blog, la tenue d’un prochain coup d’Etat. La démocratie grecque serait-elle en danger ?

Joëlle Dalègre: Pays le plus corrompu ? Je l'ignore, disons que depuis que l'Etat tente de faire la chasse aux mauvais ou non payeurs, la corruption apparaît en pleine lumière mais, hélas, d'autres en Europe, semblent aussi atteints. La Bulgarie ou la Roumanie font encore pire, je crois, que la Grèce. Et où en est l'Italie ?

Le désordre, oui et la Grèce glisse vers un menaçant chaos. La faute à qui ? Aux memorandums européens et aux pressions permanentes exercées qui désorganisent le peu de choses qui fonctionnaient. Elles donnent au peuple l'impression qu'il n'y a plus de gouvernement grec mais quelques personnes qui cherchent à appliquer les exigences européennes.

Désordre politique évident puisque le gouvernement réunit deux partis théoriquement opposés mais jugés à parts égales responsables de la situation actuelle du pays. Deux partis qui ne collaborent que pour éviter de nouvelles élections et qui ont supporté jusqu'à aujourd'hui l'existence d'un parti qui se dit néonazi. Ce même parti qui tabasse depuis longtemps les immigrés de la rue et même les Grecs qui les soutiennent (avant d'en arriver au meurtre). Quant au parlement qui accepte la présence de députés tondus, tatoués, qui injurient leurs collègues et crient Heil Hitler !..

Chaos social dans un pays qui frôle les 30% de chômeurs (qui se retrouvent très vite sans indemnité), où une part importante de la population n'a plus de sécurité sociale (les chômeurs de longue durée, les immigrés, les travailleurs au noir, une part des Grecs rentrés de l'ex-URSS ou d'Albanie), où les jeunes sont pour plus de la moitié d'entre eux, au chômage... chacun se débrouille comme il peut, le travail non déclaré fleurit plus que jamais, le troc se développe, les contrôleurs chargés de verbaliser les magasins qui ne donnent pas de tickets de caisse (TVA) sont chassés parfois par les clients, les Universités se mettent en grève pour protester contre les mises à pied du personnel administratif, les archéologues pleurent de voir leurs chantier non gardés et livrés au pillage...

Désordre administratif aussi puisqu'on supprime des postes sans changer les règles compliquées de fonctionnement, d'où des queues infinies dans tous les services publics !

L’annonce d’un coup d’Etat doit-elle être prise au sérieux ? Existe-t-il aujourd’hui des groupes  possédant l’influence et les moyens nécessaires pour faire tomber le gouvernement actuel ?

Pour l'annonce du coup d'État, j'ai encore des doutes. L'armée d'aujourd'hui est formée par une génération élevée dans la détestation des Colonels et ne me semble pas prête. En revanche, chez les plus anciens (réservistes), il existe toujours des nostalgiques des Colonels, des hommes à poigne, d'autant plus nostalgiques que les années 1940 sont passées et qu'ils ne se souviennent que de : "pas de mendiants, pas grévistes ni de chômeurs, pas d'étrangers", en oubliant la conjoncture économique de l'époque qui explique ces absences ! Ces anciens, qui obtiennent le soutien d'une part des policiers qui, dans la même nostalgie, votent et soutiennent l'Aube Dorée (en arrivant toujours en retard quand les affrontements sont terminés ou en ne trouvant pas de témoins, ou bien en perdant des témoignages) peuvent être très dangereux. Mais il existe aussi en Grèce une gauche forte et vigilante et je ne pense pas réellement qu'un coup d'Etat puisse réussir, l'armée devrait tirer, je ne pense pas qu'elle soit prête à ça. En revanche, faire tomber le gouvernement actuel, c'est facile, il chancelle ; il suffit d'une exigence supplémentaire de la Troïka qui est en plein examen. Le gouvernement ne cesse de retarder, de négocier, de discuter pour limiter les demandes précisément parce qu'il est conscient du degré d'exaspération de la population, soumise à des pressions continuelles depuis trois ans.

La Grèce fut dominée par un pouvoir militaire entre 1964 et 1973, instauré par un coup d’Etat. Existe-t-il aujourd’hui des groupes nostalgiques de la dictature des colonels ? Quelle image conserve la société grecque de cette période ? Et pourrait-elle approuver un coup d’Etat militaire ?

Oui, des nostalgiques, pour les raisons citées plus haut. Comme il y a des nostalgiques de Mussolini. De plus, les plus jeunes qui ne l'ont pas connue, n'ont qu'une vision "familiale", soit tournée vers le regret du bon vieux temps tranquille, soit au contraire tournée vers le rejet d'une période de dictature sous domination américaine. La partie qui pourrait approuver un coup d'Etat militaire existe mais je ne pense pas qu'elle soit majoritaire, néanmoins il n'est pas besoin d'avoir la majorité avec soi pour réussir...

Cette annonce, doublée du rapport inquiétant du think tank Demos qui présente la Grèce comme le pays le plus corrompu d’Europe, illustre-t-elle l'échec du gouvernement actuel ?

Illustre aussi ses efforts. C'est grâce à ces efforts que viennent à la lumière et dans la presse les nombreux cas de fraude fiscale de haut vol (pas les déclarations de TVA des restaurateurs), que des procès pour corruption bien antérieure à 2009 peuvent avoir lieu. Je ne pense pas que la corruption ait augmenté depuis 4 ans.

Peut-on sortir d’une telle crise ? Et par quels moyens ?

Sans pouvoir prédire l’avenir, disons que le pays, l'économie et les investisseurs, la population également auraient besoin de certitudes. Il faut qu’ils sachent réellement quels impôts seront à payer, et dans quelles conditions (actuellement les changements sont quasi mensuels sur le sujet). Quelles seront les conditions sociales garanties ou non dans l'avenir ? Quel salaire espérer (les baisses successives laissent croire qu'elles peuvent encore s'aggraver) ? Et ils ont besoin aussi de sentir du respect de la part de la Troïka, besoin de croire en leur gouvernement. Sur le plan politique, il faudrait également aux hommes politiques en place un peu plus de courage qu'ils n'en ont (pourquoi laisser prospérer depuis plusieurs années l'Aube Dorée ?), bien que leur place ne soit pas enviable.

Concernant les moyens économiques pour sortir de cette crise, je ne suis guère compétente mais il y a des investisseurs très intéressés par la position de la Grèce au seuil de l'Europe orientale et orthodoxe, des Grecs de la diaspora prêts à aider et à investir. Il faut aussi leur donner confiance.

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