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Brexit ou Bremain, on s’en fiche, voilà la seule question qui vaille encore pour l’Europe
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That is the question

Brexit ou Bremain, on s’en fiche, voilà la seule question qui vaille encore pour l’Europe

Le volet institutionnel est le plus largement développé sur les questions européennes, et notamment sur la question du Brexit, au détriment des éléments d'union et de désunion des Européens.

Olivier Costa

Olivier Costa

Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS au Centre Emile Durkheim de Bordeaux et directeur d’études au Collège d’Europe. Il a publié avec Nathalie Brack Le fonctionnement de l’Union européenne aux Editions de l’Université de Bruxelles, 2° édition, 2013

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Atlantico : Alors que les Britanniques se rendaient aux urnes ce jeudi pour décider de leur maintien ou non dans l'UE, peut-on encore affirmer, selon la formule consacrée, que "ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare" en Europe ? Quels sont les éléments précis qui illustrent ce qui rassemble et ce qui divise les pays membres de l'Union européenne aujourd'hui ?

Olivier Costa« Ce qui nous unit » est une notion très subjective et relative. La manière dont on la perçoit dépend beaucoup du contexte économique, social et politique. Dans toutes les sociétés, le « vouloir vivre ensemble » décline dès qu’une partie de la population souffre : des groupes de la société se montent (ou sont montés) les uns contre les autres ; les tensions autonomistes s’accroissent ; la logique de solidarité est remise en question ; l’unité nationale est contestée…

Ce qui est valable à l’échelle d’un pays l’est plus encore à l’échelle d’un ensemble moins intégré comme l’Union européenne. En temps de crise, on assiste depuis toujours à des replis nationaux, à une résurgence du protectionnisme, au développement de stratégies économiques unilatérales, à la désignation de l’étranger, de l’Europe et de la mondialisation comme la source des problèmes. Cela n’a rien de nouveau.

Ce qui est particulier, à présent, c’est l’ampleur de cette crise : pour la première fois un pays a envisagé de quitter réellement l’aventure européenne, et de nombreux autres souhaiteraient se retirer de certaines politiques. Il y a une vraie crise du projet européen, dont on ne comprend plus la nature, et dont on ne saisit plus la finalité. L’Europe s’impose comme une réalité intangible, mais les citoyens peinent à en comprendre le sens, les modalités, les logiques de fonctionnement. Il est, de ce fait, facile d’en souligner les travers, d’en remettre en cause la pertinence ou le caractère démocratique.

En outre, « ce qui nous unit » semble aujourd’hui bien loin des préoccupations quotidiennes des citoyens. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, ce « ce qui nous unit » était clair : l’attachement à la démocratie et aux droits de l’homme, la croyance dans le progrès social et technologique, le désir de paix, la volonté de reconstruire l’Europe, la peur du voisin soviétique, la volonté de forger un destin européen au continent…

Désormais, les citoyens sont obnubilés par la peur du déclin, et ne croient plus en la capacité de l’Union européenne à y remédier. Les électeurs des partis extrémistes et populistes – qui sont aussi le plus souvent très eurosceptiques – n’hésitent plus à brader la démocratie, les droits de l’homme, le progrès social ou encore l’attachement à la culture et à la raison, qui sont au fondement de l’identité européenne. De nombreux citoyens se laissent séduire par des discours simplistes, qui vantent la grandeur de la nation ou du peuple, et récusent la pertinence même du projet européen, ses valeurs, et ses idéaux de solidarité et de concorde. De manière révélatrice, la campagne en faveur de Brexit a été très largement fondée sur le rejet de l’étranger, et sur des discours assimilant allègrement la libre circulation des citoyens européens, à l’immigration extra-européenne et à la crise des réfugiés. Pour les tenants les plus radicaux du Brexit, le travailleur ou l’étudiant italien ne vaut guère mieux que l’immigrant clandestin pakistanais ou le réfugié syrien. Tous sont présentés comme des étrangers qui n’ont plus leur place sur le sol et dans la société britannique.

Pourtant, bien des choses unissent les Européens. Concrètement, davantage que dans les années 1950. Les Européens de 2016 partagent des valeurs, des intérêts, un cadre de vie. Les sociétés européennes ont fortement convergé, et les économies sont très intégrées. Les espaces politiques, juridiques et sociaux des différents pays de l’Union présentent de nombreux points communs et sont largement fondés sur des normes communes. On le sait : on peut très facilement voyager, étudier, travailler, consommer hors des frontières nationales, dans un Etat de l’Union, alors que cela reste complexe lorsqu’il s’agit d’un Etat tiers.

Les Européens ont aussi des préoccupations communes, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, du chômage, de la désindustrialisation, du terrorisme, des migrations, du progrès technologique, de la santé publique… Mais une part croissante des citoyens estiment qu’il est désormais trop complexe de les régler en commun, et plus avantageux de le faire individuellement. En outre, les adversaires de l’intégration européenne arguent que le démantèlement de l’Union ne mettrait pas en péril la capacité des Européens à s’entendre et à commercer, et que la pacification et l’intégration économique de l’Europe sont des acquis. L’histoire de l’Europe nous invite pourtant à plus de nuance.

Dans quelle mesure les menaces auxquelles font actuellement face les pays européens (terrorisme, environnement, déclassement économique, etc.) sont-elles susceptibles de renforcer notre union, ou au contraire de l'affaiblir ?

Elles font les deux. Toutes ces menaces diffuses nourrissent le pessimisme des foules, le sentiment que les partis traditionnels ont échoué à apporter des réponses satisfaisantes aux diverses crises qui affectent les sociétés européennes, et qu’il convient donc de se tourner vers d’autres formations – qui se trouvent être pour la plupart eurosceptiques. Par ailleurs, l’Union européenne est désormais comprise comme la source des problèmes contemporains, et non comme l’échelon de gouvernement susceptible d’y apporter des solutions. Dans une perspective eurosceptique, l’Union fait peser sur les Etats des contraintes excessives, et les empêche de mener les politiques adéquates ; en outre, elle est le cheval de Troie de la globalisation, qui impose aux Etats des changements, réformes et principes dont ils ne veulent pas. On retrouve clairement ces idées chez des partis aussi différents que UKIP au Royaume-Uni, le Front National en France, ou Syriza en Grèce.

Pourtant, la plupart des problèmes qui affectent aujourd’hui les sociétés européennes ne peuvent trouver de solutions efficaces à l’échelle nationale. Il semble vain de vouloir lutter contre le réchauffement climatique, les grandes pandémies, le terrorisme, la désindustrialisation ou l’évasion fiscale à l’échelle d’un seul Etat. Petit ou grand, aucun Etat de l’Union ne peut réellement peser à l’échelle globale.

La planche de salut de l’intégration européenne c’est de rappeler aux citoyens qu’elle remplit des fonctions, qu’elle est utile. L’Union, première puissance économique mondiale, a la capacité d’agir sur les questions qui mobilisent aujourd’hui les citoyens, de négocier à l’échelle globale, et même d’y jouer un rôle moteur – comme elle le fait déjà en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Une bonne partie des difficultés de l’intégration européenne proviennent du fait qu’on s’est acharné, depuis quinze ans, à réformer les institutions européennes sans parler des politiques qu’elles doivent mener, sans réexpliquer aux citoyens que l’intégration européenne n’est pas une fin en soi, mais aussi et avant tout un échelon de gouvernement capable de répondre, plus efficacement que les Etats isolés, à des problèmes très concrets.

Ce constat nous ramène à « ce qui nous unit », qui est bien davantage visible quand on se place dans une perspective comparative. Ce qui unit les Européens, c’est avant tout d’avoir une autre approche de l’économie, du social, des droits de l’homme, de la lutte contre le terrorisme ou de la protection de l’environnement que les Américains, les Chinois, les Africains ou les Russes. Sur tous ces sujets, les leaders européens, malgré leurs divergences, ont des positions relativement proches. Situer l’action de l’Union dans un contexte global et insister sur sa capacité à faire entendre un discours spécifique sont certainement indispensables aujourd’hui à la réconciliation des citoyens avec ce projet.  

Le fait d'avoir initié le projet européen sur des bases économiques, avant toute construction culturelle ou politique, n'explique-t-il pas, en partie, les difficultés que rencontre actuellement le projet européen ? Comment pourrait-on corriger le tir aujourd'hui ? 

La construction européenne ne s’est pas faite sur une base économique par choix, mais par défaut. On a essayé, avant de lancer la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, en 1951, d’inciter les gouvernements européens à s’impliquer dans un projet d’intégration politique (congrès de La Haye, 1948).Mais l’attachement à la souveraineté a été le plus fort. On a donc choisi de commencer par intégrer les marchés du charbon et de l’acier, qui avaient le double avantage d’être des secteurs en apparence dépourvus d’importance politique, et d’être, dans les faits, des éléments cruciaux pour préparer la reconstruction européenne et éviter le réarmement massif d’un Etat.

De même, la Communauté économique européenne n’a été créée en 1957 qu’en conséquence de l’échec de la Communauté européenne de la défense en 1954, consécutivement au rejet du projet par l’Assemblée nationale française. Là encore, les leaders européens ont décidé qu’on procèderait à une intégration économique progressive, à défaut de pouvoir mettre en place les structures d’une intégration politique.

Avec le traité constitutionnel, la même histoire s’est répétée : ce nouveau traité, qui voulait doter l’Union de quelques éléments symboliques de fédéralisme (constitution, hymne, devise, drapeau, ministre des affaires étrangères, lois européennes…), et affirmer sa dimension politique, a été rejeté pour cela même. Le traité de Lisbonne en a repris les dispositions les moins fédérales, mais a confirmé la difficulté de l’intégration européenne à dépasser la dimension purement économique.

S’agissant de la coopération en matière culturelle, c’est la mission du Conseil de l’Europe, créé en 1949. Ses progrès se sont avérés difficiles, et son bilan n’est pas très impressionnant. Lorsque la Communauté européenne a commencé à se saisir elle aussi de l’enjeu culturel à la fin des années 1980, notamment sous l’angle de l’audiovisuel, les réticences des Etats ont été très fortes. Depuis, les institutions européennes disent agir « pour » la culture et non pas « sur » la culture. Elle reste un domaine très sensible, fortement lié à l’identité nationale ou sub-nationale, pour lequel les responsables nationaux ou infra-nationaux veulent rester seuls compétents.

Tout cela a une explication : l’Union est composée d’Etats anciens, dont l’identité est forte, et qui présentent des spécificités culturelles, sociétales et linguistiques, auxquels les citoyens sont très attachés. On peut négocier des traités, créer des institutions, développer des politiques communes, mais l’identité des peuples n’évolue que lentement, et l’attachement des citoyens à leur nation ou à leur région n’est pas moins forte aujourd’hui qu’après-guerre. Comme le prouve l’histoire des Etats-nations en Europe, l’intégration politique et culturelle prend du temps, tout particulièrement dans un cadre démocratique où l’on ne peut l’imposer aux populations. On peut agir, à la marge, pour favoriser une meilleure interconnaissance des populations, mais c’est un processus long et délicat.

Dire aujourd’hui qu’il aurait fallu commencer par la politique ou la culture n’a donc pas de sens. Ceux qui le prétendent restent généralement dans le registre de l’incantation, et n’ont pas de proposition réaliste susceptible de sortir l’intégration européenne de l’ornière. 

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