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Emmanuel Macron et Boris Johnson à Londres
Emmanuel Macron et Boris Johnson à Londres
©HANNAH MCKAY / POOL / AFP

Négociations

Brexit : le match du coût économique des tempêtes politiques déclenchées par Boris Johnson et Emmanuel Macron

Emmanuel Macron était à Londres ce jeudi afin de commémorer les 80 ans de l'appel du 18 juin par le général de Gaulle. Lors de cette visite, le chef de l'Etat français a rencontré Boris Johnson. Ils ont notamment évoqué le dossier du Brexit et les négociations à venir.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Emmanuel Macron rencontrait ce vendredi Boris Johnson l'occasion de la commémoration des 80 ans de l'appel du 18 juin. Si le Coronavirus a chassé le Brexit de la Une des médias français, le sujet aura été évidemment été abordé entre les deux dirigeants : l'attitude très ferme voire intransigeante de la France depuis 2 ans a-t-elle permis de préserver ou même de faire avancer nos intérêts nationaux ainsi que ceux de l'Europe post Brexit ? 

Edouard Husson : Le Brexit est une catastrophe pour la France. Il laisse notre pays seul face à l’Allemagne au sein de l’Union Européenne. Georges Pompidou, lorsqu’il avait poussé à l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne, avait en tête le comportement de la RFA en 1968, lorsque, peu reconnaissante du soutien que lui avait apporté Charles de Gaulle, la République de Bonn avait contribué à la pression des marchés sur le franc, quelques mois seulement après mai 1968. De Gaulle avait fait front, refusant la dévaluation. Pompidou avait pour sa part préféré la dévaluation du franc et l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun. Malheureusement, aucun des successeurs de Pompidou n’a su jouer la carte britannique. Giscard a pensé à court terme en profitant de sa bonne relation personnelle avec le chancelier Schmidt. Il n’a pas vu, dans les deux ans où ils se sont trouvé simultanément au pouvoir, le profit qu’il pourrait tirer d’un rapprochement avec Margaret Thatcher. Mitterrand vivait dans la peur de la puissance allemande retrouvée et, dans une prophétie auto-réalisatrice, a livré aux Allemands les moyens de la domination monétaire en Europe, après avoir refusé de faire alliance avec Madame Thatcher pour peser sur la réunification. Chirac a accepté que les traités européens fixent dans le marbre un rapport de force démographique provisoirement favorable à l’Allemagne; et il n’a pas su saisir l’occasion des bonnes relations entre Tony Blair et Gerhard Schröder, pour remettre en place la relation triangulaire imaginée par Pompidou. Sarkozy avait l’instinct qu’il fallait se rapprocher du monde anglophone mais la crise de 2008 et la réalité de la zone euro l’ont obligé à rentrer de plus en plus dans le cadre franco-allemand. Sous Hollande, la question permanente à l’Elysée était « Qu’en pense Berlin? »; on n’y a pas vu venir le Brexit. Emmanuel Macron s’est retrouvé dans une position très favorable potentiellement: la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE aurait pu être l’occasion de placer la France en médiatrice entre Londres et l’Union Européenne. Au lieu de cela, le Français s’est présenté comme le plus intransigeant dans les négociations, soucieux de punir la Grande-Bretagne. Il a agi au contraire des intérêts de son pays. Et de l’UE, pourrait-on ajouter: car l’Union Européenne n’a rien gagner dans la négociation avec Londres. On va vers un Brexit sans accord. 

Le coronavirus et ce qu'il a révélé des forces et des faiblesses des uns et des autres a-t-il changé les données du défi que représente toujours le Brexit pour le Royaume-Uni comme pour l'UE ?

Boris Johnson a été moins inspiré face au COVID 19 que dans la négociation du Brexit. Il a écouté les prédictions catastrophistes de Neil Ferguson, chercheur à Imperial College, et pris le risque de casser l’économie britannique par un confinement très dur. Néanmoins cela devrait accentuer les tendances que nous entrevoyions déjà. L’économie britannique va s’en sortir par le rapprochement avec les USA. La tendance à la réindustrialisation des nations occidentales, que l’on voit s’amorcer un peu partout va aussi jouer en faveur de la Grande-Bretagne, qui a des atouts dans la nouvelle phase de la troisième révolution industrielle qui s’ouvre, du fait de la qualité de sa recherche et de ses universités. L’Union Européenne, elle, va avoir beaucoup plus de mal à rebondir. En effet, le principal effet de la crise du COVID 19 va être le renforcement de l’industrie allemande et une fédéralisation partielle de l’UE au profit de Berlin, qui obtiendra un droit de regard renforcé dans les affaires budgétaires de ses partenaires quand ils doivent remettre leurs affaires en ordre. Encore une fois, c’est la France qui a le plus à perdre de l’UE sans la Grande-Bretagne. 

Boris Johnson a toujours répété que la réalisation du Brexit était un enjeu fondamental pour la démocratie britannique et que le coût économique d'un Hard Brexit pouvait être le prix qu'il fallait accepter de payer pour garantir la stabilité politique du Royaume-Uni. Beaucoup de prédictions miraculeuses ou apocalyptiques ont été faites chez les Brexiteers et chez les anti-Brexit, y voyons-nous désormais plus clair sur l'impact économique global du Brexit ?

Les Brexiteers britanniques savent instinctivement qu’il n’y a pas d’économie capitaliste solide sans un état de droit. Et le seul état de droit viable est dans le cadre national. Par contraste, Emmanuel Macron appartient au groupe des technocrates au fond interchangeables entre les pays, qui ne comprennent pas ce qu’est la nation parce qu’ils sont indifférents à la démocratie. Ils ne comprennent pas non plus les ressorts de la richesse des nations: pour eux le capitalisme est un objet de prélèvement obligatoire, le tout étant de ne plumer la bête qu’autant qu’elle peut le supporter. Au fond, il n’y a pas grande différence entre Emmanuel Macron et, par exemple, les dirigeants chinois; c’est juste une question de moyens mais à Pékin comme à Paris on pense en termes d’économie administrée. A Londres, c’est différent, nous avons affaire à un esprit de liberté. Il n’est certes pas à exclure que la Grande-Bretagne connaisse une période de récession - elle sera due en fait au Coronavirus et non à la sortie de l’UE - mais en cette période de recentrement sur soi de tous les pays, la Grande-Bretagne aura l’atout de circuits de décisions courts; tandis que la France, qui pourrait s’en sortir grâce à la mise en place de mesures d’urgence et une mobilisation de toutes les forces de la nation, continuera dans la dépendance de décisions prises à Bruxelles. Emmanuel Macron ne sait pas de quoi il parle quand il dit « startup nation ». L’expression a été forgée, d’abord, à propos d’Israël, l’une des plus petites nations, mais dont l’esprit national, la capacité de décision et la rapidité d’action sont exemplaires. La réalité de l’économie numérisée, c’est l’avantage donné à la décision au plus près du terrain. C’est ce que les Britanniques ont compris en renforçant les pouvoirs de l’Ecosse ou du Pays de Galles. La Grande-Bretagne est une nation moderne, décentralisée, disposant de sa monnaie comme elle l’entend, ayant investi massivement dans la recherche. Cela fait beaucoup d’atouts pour affronter  « le monde d’après ». 

A l'inverse du raisonnement fait par Johnson ou Theresa May, n'aurions-nous pas tendance en France à minimiser l'impact économique de certains choix politiques et des situations de blocage ou d'instabilité politique qui en découlent ? Dit autrement, oublions-nous parfois d'intégrer à nos projections financières le coût économique des réel des tempêtes politiques...?

En effet, le quinquennat d’Emmanuel Macron est particulièrement désastreux de ce point de vue: le coût cumulé pour l’économie du conflit des Gilets Jaunes, de la midification ratée du système des retraites et de la crise du COVID 19 aura fait augmenté de pratiquement 50% le déficit public. On dit souvent que la France est protégée par la zone euro. Mais c’est un véritable piège dans lequel les gouvernements successifs ont enfermé les Français. L’euro, en fait, demandait un effort de mobilisation des forces économiques et sociales sans précédent. A partir du moment où l’on privait nos gouvernements de l’outil monétaire, il fallait assumer la nécessité de travailler plus (on a fait les 35h!), de faire diminuer les dépenses publiques (le déficit public a triplé depuis le début des années 1990) et de réformer de fond en comble le système éducatif. Or nos dirigeants ont plutôt vu l’euro comme une assurance-vie pour eux-mêmes. Ils ont expliqué aux Français que l’on pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. Le système a tenu une dizaine d’années, étant donné que l’on pouvait vivre à crédit en consommant des produits allemands. La crise de 2008 a sifflé la fin de la récréation. Mais nos dirigeants sont étonnamment insensibles à leur environnement. Ils ne voient pas comment, année après année, nous devenons plus dépendants du bon vouloir allemand et de celui des marchés, qui acceptent de ne pas nous sanctionner pour notre mauvaise gestion en échange d’abandons renforcés de souveraineté. Autant dire que nous suivons le chemin inverse de la Grande-Bretagne. Hier à Londres, nous avions un authentique héritier de Churchill qui recevait un président français venu faire l’éloge de son exact opposé; on ne peut pas imaginer en effet plus antithétiques qu’Emmanuel Macron et Charles de Gaulle.   

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