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Echec des négociations Bouygues-Orange : c’est l'Etat qui a embrouillé le contrat de mariage
©Reuters

L'édito de Jean-Marc Sylvestre

Le dimanche 3 avril au soir, nous aurions dû savoir si l'opération qui pourrait donner à la France un champion du monde de la téléphonie mobile se ferait ou non. Eh bien on le sait : le mariage ne se fera pas.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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C’est assez incroyable cette affaire.  Selon un avocat proche du dossier, c’est l'Etat qui a fait tout capoter.

Normalement, la fusion entre Bouygues et Orange aurait dû être bouclée depuis plus d une semaine et c’est l‘Etat français au plus haut niveau qui est revenu sur les modalités financières, sans le dire évidemment.

Au départ, ce projet de rapprochement, qui avait pourtant été tenu secret, n’a surpris personne. 

D'un côté on savait depuis deux ans que Bouygues télécom cherchait à s’adosser à un partenaire du secteur afin d'atteindre une masse critique qu’il n'avait pas sur le marche français. 

Bouygues télécom est une magnifique réussite de Martin Bouygues qui a pris il y a plus de quinze ans beaucoup de risques et qui a investi beaucoup d’argent. Martin Bouygues avait su trouver les managers compétents pour mener cette affaire, Gilles Pellisson (à qui il vient de confier TF1) et Nonce Paolini qui, avant de remuscler TF1, au cours des 5 dernières années, s’était occupé de développer Bouygues télécom. 

Le problème c’est que la téléphonie mobile française avait établi tous ses business plans sur un marché français qui aurait fonctionné avec trois acteurs (Orange, SFR et Bouygues) s’est retrouvée au cœur d'une concurrence féroce avec l'arrivée de Free, qui a réussi à se tailler une place non négligeable sans pour autant faire tous les investissements d‘équipement réseaux qu’il aurait dû faire.

Le résultat de cette guerre intestine a abouti à écraser les marges et fragiliser les plus petits. SFR d’un coté et Bouygues de l’autre. Alors Patrick Drahi a essayé, il y a deux ans, de consolider le secteur en proposant un deal à SFR et à Bouygues, mais ça n’a pas marché. Problème de personne sans doute, problèmes de règlementation plus surement parce que la direction de la concurrence a toujours regardé au millimètre les positions respectives des uns et des autres. 

Au final, Patrick Drahi a repris SFR puis il est parti tenter l'aventure à l étranger. Au final, Martin Bouygues s’est retrouvé face à Orange, bien décidé lui, à devenir un leader mondial.

Entre Martin Bouygues et Stéphane Richard, le PDG d‘Orange, il y avait du réseau et des moyens pour faire jouer la synergie. Il y avait surtout un objectif : Construire un groupe de télécommunication de taille mondiale adossé à un grand industriel de l'équipement et de la télévision. C’était logique et intelligent.   

Les deux états majors se sont "assez rapidement mis d‘accord" sur la façon de ne pas bousculer l'environnement concurrentiel et surtout de protéger les intérêts du personnel.

Pas question de provoquer de la casse sociale. Le groupe avait un potentiel de croissance suffisant pour digérer ce mariage. Ce qui a rassuré les syndicats.

Restait le prix. A priori, les deux parties avait retenu une valorisation de Bouygues télécom aux environs de 10 milliards qui était le montant proposé par Drahi lors de sa tentative de prise de contrôle. 

A l'époque, ça paraissait très cher et tout le monde s’étonnait que Martin Bouygues ait refusé une offre aussi alléchante. Il a refusé parce que les conditions de préservation des personnels n’étaient pas garanties. 

Dans le deal avec Orange, les conditions économiques, financières et sociales étaient garanties. De plus, il permettait à Bouygues d’être payé en papier, soit entre 15 et 20% du capital du nouveau groupe et de poursuivre cette aventure dans le secteur mondial des technologies de la communication.

Pour Martin Bouygues, il y avait là l'occasion de faire muter le groupe dont il a hérité, de façon spectaculaire.

D’un groupe de bâtiment travaux publics (gros chiffres d’affaires mais faibles marges) né au XXe siècle, il mettait le cap vers un groupe mondial capable de jouer au XXIe siècle avec les grands de la technologie. 

Pour Orange, c’était aussi tout bénéfice ; Orange se retrouvait avec un actionnaire privé qui est aussi très bien positionné à l'étranger. Pour Stéphane Richard, le projet d’avoir un actionnaire privé comme Bouygues, capable de faire contrepoids a l'autre actionnaire important qui est l'Etat, pouvait lui faciliter les grandes manouvres qu’il prépare à l'étranger. 

A priori, les jeux étaient faits, sauf qu’au dernier moment, à Bercy, on a pris conscience que politiquement, dans le contexte actuel, on aurait du mal à expliquer à l'opinion ce mariage. 

D’une part, il faut ménager les conditions de la concurrence sur les prix. Il faut s'assurer que les trois opérateurs principaux n’en profitent pas pour relever leurs prix. Or dans un jeu a trois (Orange, SFR et Free), Free qui avait semé la zizanie n’a plus intérêt à jouer les trublions. C’est le client dit-on qui risque de le payer. Politiquement ça fera désordre. Il faut donc un peu habiller l'opération pour qu’elle ne paraisse pas porter préjudice au client final. On n'a pas réussi.

Et puis d’autre part, on a surtout découvert que Martin Bouygues allait toucher un chèque de 10 milliards d’une entreprise proche de l'Etat, pour prendre à terme, la place de l’Etat. Impensable avec un gouvernement de gauche !

Chez les banquiers d'affaire le dossier était équilibré, financièrement, économiquement et socialement. Du côté d’Emmanuel Macron, on avait regardé cela avec ses anciennes lunette de banquier d'affaires, et ça passait. 

Seulement voilà, depuis quinze jours, la situation politique de François Hollande s’est tellement détériorée. L'affaire de la déchéance de nationalité, l'affaire de la loi travail où il faudra forcément reculer, les chiffres du chômage …. Tout cela a littéralement plombé l'exécutif. Emmanuel Macron lui-même a changé de lunettes. 

Alors dans ce climat, on s’est dit à l Elysée que ça n'était vraiment pas le moment de prendre le risque de signer un chèque de 10 milliards à Martin Bouygues.

Quel cadeau a un ami de Nicolas Sarkozy en plus. "Too Much". Ou alors il fallait demander des compensations du type : un maintien du pouvoir de l'Etat en jouant sur les actions à vote double. Un peu ce qu’on a bricolé chez Renault pour empêcher un pouvoir excessif de Nissan. 

Politiquement il fallait trouver une solution. Un bricolage qui permettrait de faire passer le dossier auprès de la gauche mais dont on sait qu’il empoisonnerait la vie du groupe pendant des années. 

Alors bien sûr, au niveau du management personne n'en voulait. Ni chez Martin Bouygues, ni chez Stéphane Richard. C’est compliqué tout cela. C’est surtout très long.

Alors, ce week end, l’Etat a peut-être démoli une fois de plus une belle partie de Monopoly qui donnerait à l’industrie française une position clef sur l'échiquier mondial de la téléphonie. Quel ratage !

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