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Bertrand Cantat a-t-il le droit 
d'aller quelque part ?
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Noir délire

Bertrand Cantat a-t-il le droit d'aller quelque part ?

Philippe Bilger comprend la douleur des proches de Marie Tritignant. Mais l'emballement médiatique et les attentes vis-à-vis de Bertrand Cantat lui semblent disproportionnés.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Bertrand Cantat ne jouera pas sur les scènes québécoise et canadienne. Il a annulé sa participation au festival d'Avignon par respect pour la douleur de Jean-Louis Trintignant bouleversé et incapable de dire des poèmes dans le même espace artistique que l'auteur des violences ayant entraîné la mort de sa fille Marie.

Bertrand Cantat, pour ce crime commis en 2003, avait été condamné à huit ans d'emprisonnement. Il avait été transféré en France et remis en liberté en 2007. Son comportement en détention avait été exemplaire et il avait scrupuleusement suivi les obligations qui lui avaient été prescrites pour sa libération conditionnelle. Celle-ci terminée, il avait fait preuve de discrétion avant de reprendre sans régularité son métier de chanteur, le groupe Noir Désir dont il avait été le leader ayant connu de fortes vicissitudes et s'étant finalement dissous suite à cette tragédie.

Une douleur compréhensible

Huit ans après les faits, il avait accepté, pour le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) de Montréal, de participer avec trois autres musiciens à la composition de la musique du chœur antique dans une pièce inspirée de Sophocle et mise en scène par Wadji Mouawad, "Des Femmes-les Trachiniennes, Antigone et Electre".

Devant l'intense polémique suscitée par l'annonce de la venue de Bertrand Cantat, le TNM, à son grand regret, décidait de ne pas donner suite.

Le chanteur, pour le même spectacle, avait été convié au festival d'Avignon où il devait se produire à la fin du mois de juillet. Quand il avait accepté, il ignorait que Jean-Louis Trintignant y serait également présent. Aucune raison de ne pas le croire puisque, dès qu'il a eu connaissance de l'indignation de ce dernier, il s'est naturellement retiré.

Jean-Louis Trintignant, dont la dignité, le silence et la pudeur n'ont pas manqué de susciter le respect de tous, s'est laissé aller, en apprenant l'engagement de Cantat à Avignon, à une colère dont lui-même a admis le caractère "peut-être impudique". Il déclarait notamment que Bertrand Cantat "s'est conduit comme une merde et il est l'homme que je déteste le plus au monde". Rien de plus normal à mon sens que ce paroxysme de l'émotion et du ressentiment à la suite de la mort d'une fille, même si judiciairement - mais cela ne compte pas pour un père - Bertrand Cantat n'a pas été condamné pour avoir voulu cette conséquence tragique.

L'emballement autour de l'identité des protagonistes

Ce qui me choque, c'est l'emballement qui s'est manifesté autour de l'émoi de Jean-Louis Trintignant, cri solitaire du coeur et subjectivité terriblement blessée. Que venait faire dans l'expression de ce désarroi Frédéric Mitterrand qui affirmait comprendre Jean-Louis Trintignant ? Imagine-t-on d'autres familles de victimes ainsi accompagnées, consolées et officiellement soutenues ?

Je suis persuadé que pour l'ordinaire des chagrins à la suite de crimes - coups mortels, meurtres et même assassinats -, les médias, à la longue, auraient trouvé lassante une focalisation sur un condamné ayant purgé sa peine et à l'évidence parfaitement réinséré. On aurait soutenu qu'une limite devait être assignée. La douleur constante et inévitable, certes, mais pas la permanente déstabilisation sociale et professionnelle d'un homme au demeurant attaché à faire oublier l'horreur de ce qu'il avait perpétré et dont sans doute il continue à être conscient. Ce n'est pas la faute de Cantat si la représentation publique de son être peut laisser croire qu'il y aurait oubli et indifférence de sa part. Il ne va pas devenir épicier ou boucher, pour se vivre dans un relatif anonymat, alors qu'il ne sait que composer, écrire et chanter.

J'ai l'impression que pour cette tragédie dont la nature douloureuse est comparable à tant d'autres et dont le caractère exceptionnel ne tient qu'à l'identité médiatique des protagonistes, on pousse la surenchère des deux côtés : du côté des proches de la victime toujours encouragés à exprimer le pire, du côté de Cantat dont on exige non seulement ce qu'il se doit d'être et de manifester mais bien davantage encore, que sa bonne volonté ne peut pas donner. Il est incapable de faire revenir le temps en arrière et, par son comportement d'aujourd'hui, d'abolir son crime d'hier. Tout ce qu'on peut affirmer à son sujet - et c'est beaucoup -, c'est qu'il tente non pas d'oublier, lui, mais d'atténuer pour les autres.

Interdit de séjour à vie, Bertrand Cantat ? A mon sens, il a le droit de vivre, de travailler et de bouger. Ce ne sera pas faire offense à ceux qui pleurent la mort de Marie.

 

Billet initialement publié sur le blog de Philippe Bilger. Les intertitres et le gras ont été ajoutés par Atlantico.

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