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Rambouillet : 
les moutons-modèles en danger
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Adieu, ferme royale

Rambouillet : les moutons-modèles en danger

Un projet de Pôle technique universitaire à Saint-Quentin-en-Yvelines, près de Versailles devrait bientôt s’implanter sur le domaine de la Bergerie nationale, la ferme installée par Louis XVI, à deux pas du château de Rambouillet. Comment se résigner à voir menacée pareille institution ?

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot

Jacques Charles-Gaffiot est l'auteur de Trônes en majesté, l’Autorité et son symbole (Édition du Cerf), et commissaire de l'exposition Trésors du Saint-Sépulcre. Présents des cours royales européennes qui fut présentée au château de Versailles jusqu’au 14 juillet 2013.

 

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Plantée dans un paysage champêtre propre aux compositions des tableaux de Hubert Robert, telle apparaît aujourd’hui encore, à deux pas du château de Rambouillet, la ferme royale voulue par Louis XVI, en 1783, pour y mettre en pratique les théories chères aux physiocrates du temps et, en l’espèce, améliorer l’élevage ovin.

Pour aménager sa ferme modèle, le souverain fait tout d’abord acheter en Suisse deux taureaux, vingt vaches et une jument. Puis, il joint une paire de béliers et une brebis venus d’Afrique, un âne en provenance de Malte, et enfin 17 chèvres d’Ankara…

Mais, voulant de surcroît trouver le moyen de briser un monopole espagnol en évitant à la France de payer chaque année près de 30 millions pour l’achat de laine destinées aux filatures françaises, le roi parvient à obtenir de son cousin Charles III la permission d’acquérir un troupeau de 383 mérinos pour acclimater cette solide race sous le ciel d’Ile de France puis la faire prospérer à travers tout le royaume.

Une rigoureuse sélection permet de prélever les meilleures têtes du cheptel hispanique et de constituer un troupeau de 383 animaux (334 brebis, 42 béliers, 7 moutons conducteurs) qui s’ébranle, le 15 juin 1786, le long des sentiers reliant le sud de l’Espagne à la France, sous la conduite de quatre bergers.

Quatre mois plus tard, le 12 octobre, après avoir franchi les Pyrénées et remonté les campagnes françaises, 366 mérinos arrivent à Rambouillet.

Grâce à l’intelligence des soigneurs et aux connaissances du naturaliste Daubenton, le troupeau prospère. Le pari de louis XVI est gagné.

En mars 1794, les révolutionnaires ayant reconnu la richesse des bienfaits apportés par cette royale initiative, transforment la ferme en une école de bergers, la première ouverte sur le territoire de la République.

Au siècle suivant, par une sévère sélection, la « race de Rambouillet » devient si prospère qu’elle supplante la race originelle espagnole appauvrie.

De nos jours, le troupeau de mérinos acheté par Louis XVI est l’unique témoin d’une race exceptionnelle remontant à la nuit des temps. Les activités de l’Ecole nationale d’élevage ovin et celles du Centre d’apprentissage d’élevage perdurent toujours malgré les profondes mutations subies par les industries lainières à partir de 1950. A présent, la Bergerie nationale se dirige essentiellement ses objectifs vers l’amélioration de la qualité de la viande ovine et de la production de lait.

Mais pour combien de temps encore ?

Un projet de Pôle technique universitaire (université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines) devrait bientôt s’implanter sur le domaine et emménager dans les anciens bâtiments du XVIIIe siècle pour permettre à des enseignants, à des chercheurs, à des étudiants en master ou à des doctorants de suivre une formation dédiée à « l’Agriculture Durable et du Développement Territorial Soutenable » (sic).

Le projet aurait pour conséquence immédiate d’affecter au pôle universitaire la partie sud de la Cour d’honneur (quatre bâtiments inscrits à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques) pour y aménager des amphithéâtres et une zone de restauration !

Ainsi, à  plus ou moins brève échéance, le dernier grand ensemble agricole imaginé par les physiocrates du siècle des Lumières, après avoir réussi à échapper aux affres de la Terreur, des révolutions et des guerres, risque de disparaître.

Certes, ces savants projets ne portent aujourd’hui que sur une petite moitié des bâtiments et n’altèrent qu’une partie des activités séculaires de l’institution, mais il en va toujours ainsi lorsque les Pouvoirs publics envisagent la  suppression pure et simple d’un établissement. Par ailleurs, même amoindrie, la Bergerie nationale pourrait-elle à brève échéance survivre à une cohabitation si antinomique ?

L’initiative menée sans grande concertation avec le personnel intéressé relavant du ministère de l’Agriculture apparaît de surcroît d’autant plus surprenant que la mairie de Rambouillet, qui soutient sans doute avec raison l’arrivée du pôle universitaire sur le territoire de sa commune, dispose de nombreux autres emplacements susceptibles de recevoir tout aussi dignement les infrastructures nécessaires à la mise en œuvre de ce projet.

En fait, la véritable question se situe ailleurs.

Aménagés symétriquement de part et d’autre d’un imposant pigeonnier, granges, bâtiments, et logements des anciens fermiers forment un majestueux quadrilatère. Cet ensemble représente l’un des plus beaux fleurons architectural du ministère de l’Agriculture en proie, lui aussi, à bien des restrictions financières.

Aussi regrettable puisse-t-elle être, la disparition de la Bergerie nationale pourrait donc apparaître comme une mesure justifiable.

Mais comment approuver en toute sérénité le démantèlement de ce patrimoine historique incomparable faisant, dans toute l’Europe, l’admiration des chercheurs, de la communauté scientifique et même du grand public ?

Au même titre que le haras national du Pin en Normandie, l’avenir de la Bergerie nationale ne concerne pas seulement la seule ville de Rambouillet, ni même la région Ile-de-France. Elle se présente comme un symbole d’excellence et comme l’héritière d’un savoir faire envié. A l’instar du château et du domaine de Versailles au regard de la direction du Patrimoine ou des opéras Bastille et Garnier pour la Direction de la Musique et celle de la Danse, la dimension acquise par cet établissement s’étend bien au delà de nos frontières et de cadres administratifs souvent trop rigides.

Aussi, comment se résigner à voir menacée pareille institution ?

Au sein du ministère de l’Agriculture, n’existe-t-il aucun responsable pour mesurer les enjeux encourus par la programmation de ce démantellement ?

D’autres projets respectueux à la fois de l’état existant du monument et de sa vocation ont-ils vraiment été étudiés ?

 Pour l’heure, ces questions restent sans réponse.

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