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Dans ses prises de positions publiques, Barack Obama n’a de cesse de pointer du doigt les dérives de Wall Street.
Dans ses prises de positions publiques, Barack Obama n’a de cesse de pointer du doigt les dérives de Wall Street.
©Reuters

Puppet masters

“Barack Obama critique Wall Street, mais il en est la marionnette”

A quelques mois des élections américaines, Jack Lew, qui occupait les fonctions de directeur du Budget a été nommé directeur de cabinet de la Maison blanche. Il est le troisième bras droit de Barack Obama, après Rahm Emanuel et William Daley, à avoir occupé un poste important dans le milieu de la finance.

Atlantico : Jack Lew, qui occupait les fonctions de directeur du Budget a été nommé directeur de cabinet de la Maison blanche. Il est le troisième bras droit de Barack Obama à avoir occupé un poste important dans le milieu de la finance. Ce choix est-il le simple fruit du hasard ?

Anne Deysine : Le fait de faire appel à des gens de Wall Street n’est pas nouveau. C’est quelque chose qui existait déjà chez Bill Clinton. Ce n’est pas un hasard. Il y a déjà une sorte de consanguinité. Jack Lew est diplômé de Harvard, tout comme Barack Obama. Le réseau des grandes universités américaines (Ivy League) est comparable au réseau de nos grandes écoles en France.

Barack Obama est aussi, je crois, un petit peu naïf par certains côtés. Il s’est dit : « J’ai besoin de gens qui connaissent le secteur, je ne peux pas m’adresser à des profs… ». Il s’est donc entouré de vrais spécialistes en la matière, des gens qui connaissent les rouages de Wall Street.

Rahm Emanuel et William Daley ont tous deux connus des déboires à leur poste. Jack Lew devrait-il s’inquiéter ?

Rahm Emanuel avait été pris pour plusieurs raisons. Il était déjà très proche de Barack Obama, il l’avait considérablement aidé pendant la campagne et il connaissait très bien le Congrès. Il pouvait faciliter les relations avec le Congrès et le cas échéant, user de mesures coercitives pour faire passer les réformes (le fameux arm-twisting).

William Daley faisait clairement partie du « clan de Chicago ». Un entourage pas forcément très bon pour Obama. On s’en rend compte maintenant avec la sortie du livre "The Obamas"de la journaliste Jodi Kantor. Il n’y avait pas toujours une bonne entente entre tous les conseillers spéciaux. Sans doute parce qu’ils étaient trop marqués « Chicago », cela a créé une bulle à l’intérieur de la bulle. Ces gens-là se sont coupés des réalités de Washington. Déjà que Washington est coupé du reste de l’Amérique…

Ce qui est un peu inquiétant avec Jack Lew c’est qu’il avait claironné partout que la dérégulation n’était pas la source de la crise financière et économique actuelle. Il a même touché en 2009, 900 000 dollars de bonus. Cela, seulement quelques mois après que sa banque (Citibank) ait reçu plus de 45 milliards de dollars dans le cadre du plan de sauvetage des banques. Beaucoup de ses détracteurs devraient jouer cette carte.

Comment a réagi la gauche américaine à cette nomination ?

La gauche est très fâchée. Mais il faut savoir que Jack Lew était directeur du Bureau de la gestion et du budget (OMB). C’est lui qui avait la dernière main sur le budget, qui décidait des coupes sombres. Pour accéder à ce poste, il faut l’approbation du Sénat. Cela va être difficile pour les sénateurs, et même pour la gauche, de monter sur leurs grands chevaux car ils n’ont absolument rien fait au moment de l’approbation par le Sénat. Peut-être qu’ils se sont dit que cela ne serait pas très grave pour l’OMB. Il n’empêche qu’ils n’ont rien fait et que c’est lui maintenant qui garde la porte du bureau ovale.

Dans ses prises de positions publiques, Barack Obama n’a de cesse de pointer du doigt les dérives de Wall Street. Cette dernière nomination suivrait-elle un double langage ?

Je pense que c’est plus qu’un double langage. Barack Obama est en contradiction permanente avec lui-même. On se dit quand même qu’il y a peut-être quelqu’un qui aurait pu être son chef de cabinet sans un passé financier et bancaire aussi énorme que les gens dont il s’entoure.  Il y a eu beaucoup d’organes de presse et de groupes d’intérêt de gauche qui s’élèvent contre cette nomination.

Je crois que l’opinion publique en générale ne s’en rend malheureusement pas compte. C’est dommage car le mouvement Occupy Wall Street aurait pu s’emparer de cette histoire. Ils auraient pu dénoncer cette sorte d’oligarchie, cette consanguinité qui empêche même le Président de penser à des solutions.

Jusqu’où est allée l’implication de Wall Street dans la campagne de Barack Obama en 2008 ?

Si le début de sa campagne de 2008 a été financé par des petites contributions, à la fin, Barack Obama a reçu des gros chèques qui se chiffraient en millions de dollars venant de Wall Street.

Au moment où la crise a éclaté, et quand John McCain avait déclaré que l’économie ne l’intéressait pas, on a su que le seul candidat viable était Barack Obama. Wall Street a littéralement placé son argent en soutenant Obama. Goldman Sachs, un mois avant la campagne, avait notamment signé un chèque d’un million de dollars à Obama. Ce qu’ils font maintenant, cela s’appelle tout simplement du retour sur investissement…

Barack Obama entretient donc de très proches relations avec les milieux financiers. Peut-on aller jusqu'à dire qu’il est sous l'emprise des lobbys de Wall Street ?

Je pense que c’est beaucoup plus subtil que cela. A partir du moment où les gens qui sont à ses côtés sont imprégnés des vues de Wall Street, les lobbys n’ont même pas besoin de rencontrer le Président. Les projets qui ne font pas plaisir à Wall Street n’arrivent même pas jusqu’à sa table…

Quelque part, Barack Obama est un petit peu le jouet des banques. Etant donné qu'il a fait le mauvais choix de s’entourer des gens qui ne lui apportent qu’un seul son de cloche, il n’est pas en mesure d’avoir une vraie ébauche de solution sur ce qui serait possible de faire.

Propos recueillis par Jean-Benoît Raynaud

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