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Banque du Vatican : comment le pape fut mêlé au plus grand scandale financier de l'après-guerre
©FILIPPO MONTEFORTE / AFP

Bonnes feuilles

Banque du Vatican : comment le pape fut mêlé au plus grand scandale financier de l'après-guerre

Bernard Lecomte publie "Tous les secrets du Vatican" aux éditions Perrin. Le Vatican a fait couler beaucoup d'encre sans pour autant lever le voile sur toutes ses zones d'ombre. Bernard Lecomte est parvenu à exhumer trente-quatre dossiers célèbres et souvent non élucidés de l'histoire mouvementée du siège de l'Église catholique. Extrait 2/2.

Bernard Lecomte

Bernard Lecomte

Ancien grand reporter à La Croix et à L'Express, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, Bernard Lecomte est un des meilleurs spécialistes du Vatican. Ses livres sur le sujet font autorité, notamment sa biographie de Jean-Paul II qui fut un succès mondial. Il a publié Tous les secrets du Vatican chez Perrin. 

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Londres, 18 juin 1982. Au bord de la Tamise, sous le pont de Blackfriars, les policiers découvrent au petit matin, pendu à un échafaudage, le corps de Roberto Calvi, 62 ans, directeur d’une grande banque italienne. L’homme a quitté précipitamment l’Italie quelques jours plus tôt, alors que ses affaires tournaient au désastre. Le suicide paraît évident. À un détail près : on trouve, glissées dans les poches de son pantalon, des liasses de dollars et une moitié de brique. C’est un signe maçonnique. Le suicidé a-t-il voulu laisser un message caché ? Quelqu’un a-t-il voulu l’accuser d’appartenir à la franc-maçonnerie ? Si c’est le cas, le plus vraisemblable est qu’il s’agit d’un meurtre. Le nom du pont, Blackfriars, confirme l’allusion : les « frères noirs », en italien, c’est le surnom des maçons. L’énigme est totale : suicide ou meurtre camouflé ? Le crime, si c’est bien un crime, fut-il un sordide règlement de compte entre francs-maçons, ou est-ce justement ce que veulent faire accroire les auteurs de cette mise en scène macabre ?

Le MI-5 commence à peine l’enquête, fin juin, que la banque dirigée par Roberto Calvi, le Banco Ambrosiano, se retrouve en faillite. C’est un énorme scandale : l’Ambrosiano est la première banque privée du pays. Perte annoncée : plus d’un milliard de dollars. Très vite, des créditeurs se manifestent et réclament le recouvrement de leurs créances. Un groupe de plusieurs banques étrangères, par la voix de ses mandataires, réclame la restitution d’un apport de 600 millions de dollars en brandissant des « lettres de garantie » émises par… le Vatican ! Stupeur des enquêteurs. Séisme dans les médias britanniques et italiens. Que vient faire le pape dans cette crapuleuse affaire ?

Un scandale retentissant

L’enquête révèle bientôt que l’Istituto per le Opere di Religione (IOR), qu’on appelle aussi la « Banque du Vatican », a bel et bien participé, avec le Banco Ambrosiano de Roberto Calvi, au montage de dix sociétés fictives, presque toutes enregistrées au Panama, dont il était l’actionnaire majoritaire. L’IOR, c’est l’établissement bancaire fondé par Pie XII en 1942 pour gérer l’argent appartenant non pas à l’Église, mais à ses « œuvres » : les missions, les congrégations, les mouvements d’action catholique, les employés de la Cité du Vatican, etc. Ses recettes sont multiples. Ses dépenses, opaques. Au Vatican, en général, on ne révèle pas le montant d’un don ou d’un legs, et on reste discret sur l’attribution d’une aide à tel ou tel diocèse du tiers-monde. Quelles sommes la banque gère-t-elle exactement ? Personne ne le sait. Pas même son président, Mgr Paul Marcinkus. 

Marcinkus ! Le nom fait le tour des rédactions du monde entier. Interrogé sur ces mystérieux engagements, celui qu’on va surnommer le « banquier de Dieu » déclare que ces étranges sociétés étaient des garanties imaginées par Roberto Calvi en échange de grosses sommes prêtées par le Vatican à l’Ambrosiano. Pour monter ces dix établissements, Calvi avait aussi emprunté 600 millions de dollars à des banques étrangères – qui réclament désormais leur argent – en demandant à Mgr Marcinkus de signer des lettres assurant que le Vatican contrôlait bien ces dix sociétés. La signature d’un des plus proches collaborateurs du pape est évidemment un gage de confiance comme il en est peu : quand le Saint-Siège se porte garant d’une créance, comment douter de sa solidité ? 

L’implication de l’IOR dans cet imbroglio ne fait aucun doute. Sans attendre, le cardinal Agostino Casaroli, secrétaire d’État, mène alors des négociations visant à dégager au maximum la responsabilité de l’Église. Rien ne filtre des premières conversations qui débrouillent péniblement l’écheveau de cette intrigue aux multiples ramifications. Après de rugueux échanges avec les avocats des banques créditrices, Casaroli accepte de les dédommager à hauteur de 244 millions de dollars, à la condition que ce règlement soit définitif et qu’il n’implique aucunement la culpabilité du Vatican. Toute la stratégie du Saint-Siège est là : minimiser son rôle dans le scandale, payer ses dettes au mieux de ses intérêts, et retrouver sa crédibilité morale. Vaste programme. 

La tâche de Casaroli est d’autant plus problématique qu’un déluge d’informations plus ou moins fantaisistes, véhiculées par la presse italienne, déferle sur le Vatican. Tout laisse à croire, selon ces témoignages partiels et ces bribes de confidences, que l’IOR et son mystérieux président sont « mouillés » depuis très longtemps dans d’innombrables carambouilles et autres machinations du peu scrupuleux Roberto Calvi. 

Ce n’est pas faux. Dès le milieu des années 1970, Calvi a utilisé l’opacité de l’administration vaticane et la respectabilité de l’IOR – établissement extraterritorial hors de tout soupçon – pour renflouer les opérations douteuses de sa propre banque, par ailleurs ostensiblement catholique  : longtemps, les personnels embauchés au Banco Ambrosiano durent produire un certificat de baptême ! D’opérations mercantiles en coups de main occasionnels, Calvi a entraîné l’IOR dans des secteurs clefs de l’économie italienne : édition, assurances, régions, etc. Au-delà du raisonnable. 

L’un des objectifs de Calvi était d’empêcher le rachat de sa banque, durablement mal en point, en attribuant à l’IOR, via des sociétés de façade, une minorité de contrôle (10 % des parts) à la fois inextricable et insoupçonnable. En échange de son concours, l’IOR touchait honoraires, commissions et, bien sûr, intérêts. Son président, Mgr Marcinkus, volontiers hâbleur, n’a jamais caché qu’il s’efforçait de placer son argent là où il pouvait « en gagner un maximum ». Beaucoup l’ont entendu citer sa maxime préférée : 
— On ne gère pas l’Église avec des Ave Maria !

De l’Opus Dei à la mafia

L’affaire aurait pu n’être qu’une gigantesque magouille financière si les réseaux de Calvi, comme l’enquête va le montrer, n’étaient liés à toutes les affaires louches, parfois retentissantes, de l’Italie post-soixante-huitarde. Les conditions rocambolesques de la faillite de l’Ambrosiano, le spectaculaire « suicide » de son président et l’implication inattendue du Vatican dans ce dossier explosif enflamment les imaginations. 

D’abord, en juillet 1982, une étrange déclaration d’un promoteur sarde lui-même en cavale, Flavio Carboni, relayée un mois plus tard par le fils de Roberto Calvi, oriente les regards vers l’Opus Dei. Le patron de l’Ambrosiano ne serait pas allé à Londres pour fuir la justice italienne, comme on le disait alors, mais pour y rencontrer de mystérieux responsables de l’Œuvre de Dieu prêts, selon son héritier, à renflouer son empire. Si le Vatican est impliqué dans le scandale, il est plausible qu’une organisation secrète comme l’Opus Dei soit mêlée à ces combines occultes. Scoop géant ou habile diversion ? La thèse, excitante à souhait, fait le tour du monde. Elle n’a jamais été étayée par le moindre commencement de preuve. 

Une deuxième vague de spéculations est due à l’appartenance notoire de Roberto Calvi à la loge maçonnique P2, qui électrise les médias italiens et mobilise durablement les enquêteurs. La loge Propanga Massonica Due fut naguère le pilier du Grand Orient d’Italie, principale obédience du pays, avant de devenir un gigantesque réseau affairiste dont l’aventurier néofasciste Licio Gelli devint « vénérable » en 1975. Anticommuniste viscéral, lié à plusieurs dictateurs sud-américains, Gelli tissa en quelques années une toile de plusieurs milliers de « frères », parmi lesquels figuraient notamment la quasi-totalité des dirigeants des services secrets italiens ! La loge P2 fut mêlée, de près ou de loin, à tort ou à raison, à tous les grands scandales qui agitèrent l’Italie des « années de plomb » : l’assassinat d’Aldo Moro (1978), l’attentat de la gare de Bologne (1980), la tentative d’assassinat de Jean-Paul II (1981), l’enlèvement tragique d’Emmanuela Orlandi, fille d’un employé du Vatican (1983), la mise à jour du réseau anticommuniste international Gladio (1990), etc. De quoi nourrir des centaines d’instructions judiciaires et des milliers d’articles de presse. 

Calvi fréquentait donc cette étrange loge où il rencontrait hommes politiques, journalistes, hauts fonctionnaires, banquiers et magistrats. Ainsi, selon sa veuve, un juge milanais membre de la P2 le renseignait-il sur toutes les procédures judiciaires le concernant, et c’est ainsi qu’il prit la fuite juste avant d’être arrêté pour trafic de devises. Que la loge P2 fût impliquée dans le scandale de l’Ambrosiano, cela ne fait guère de doute. Mais rien, dans toutes ces investigations, ne permit de soupçonner le pape Paul  VI, ou Mgr  Marcinkus lui-même, de collusions criminelles. 

Une troisième piste, tout aussi sulfureuse, implique Cosa Nostra, la mafia sicilienne. Cette thèse va se révéler la plus sérieuse. Au printemps 1982, Calvi doit des sommes considérables à la mafia, et il sait que celle-ci ne lui fera pas de cadeau. Quand il comprend qu’il ne pourra jamais rembourser ce dangereux créditeur, il tente de se faire renflouer d’urgence par Marcinkus, qui refuse – malgré les menaces proférées par le banquier de tout dévoiler à la presse. Il fuit l’Italie pour l’Autriche, puis s’envole pour Londres où l’attend un chef mafieux nommé Francesco di Carlo. Selon les inspecteurs de Scotland Yard, Calvi, aux abois, espère qu’il pourra encore se rattraper grâce à de juteux trafics de drogue. Mais il tombe dans un traquenard : ses peu fréquentables créanciers ont préféré supprimer leur ancien ami – d’abord pour l’empêcher de révéler au grand jour tous leurs secrets communs, ensuite pour envoyer un message à d’autres éventuels débiteurs en délicatesse. 

En 2005, en effet, cinq personnes seront accusées du meurtre de Calvi  : le mafioso Giuseppe « Pippo » Calo, le gangster Ernesto Diotallevi, le contrebandier Silvano Vittor, l’homme d’affaires Flavio Carboni, et la maîtresse de celui-ci. Tous les cinq seront acquittés en 2007 pour « insuffisance de preuves », mais le procès confirmera que Calvi, de combine en combine, avait bien « égaré » d’énormes sommes d’argent sale que lui avait prêtées Cosa Nostra. Et qu’il a payé cette dette de sa vie. 

Extrait du livre de Bernard Lecomte, "Tous les secrets du Vatican", publié aux éditions Perrin

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