Baby Loup est-il autre chose que le cache-sexe de la question qu'on n'ose pas poser sur la compatibilité de l'islam politique avec une société européenne démocratique et libérale ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
L'affaire Baby Loup n'est que le cache-sexe d'une question fondamentale.
L'affaire Baby Loup n'est que le cache-sexe d'une question fondamentale.
©wikipédia

L'arbre qui cache le désert

Baby Loup est-il autre chose que le cache-sexe de la question qu'on n'ose pas poser sur la compatibilité de l'islam politique avec une société européenne démocratique et libérale ?

Véritable "patate chaude" juridico-politique, l'affaire Baby Loup pose une question dont tout le monde semble vouloir se dédouaner.

Claude Sicard

Claude Sicard

Claude Sicard est consultant international et auteur de deux livres sur l'islam, "L'islam au risque de la démocratie" et "Le face à face islam chrétienté-Quel destin pour l'Europe ?".

Voir la bio »

L'affaire Baby Loup passe ce jeudi devant la cour d'appel de Paris. A l'origine conflit relevant du droit du travail, la question du licenciement d'une employée de crèche pour port du voile sur son lieu de travail en violation du règlement intérieur a tourné au débat public sur la laïcité au travail. Devant l'ampleur que prenait le débat, le gouvernement avait, dans un premier temps, envisagé de légiférer avant de renoncer, laissant ainsi les juges décider sur une affaire qui aux yeux de l'opinion dépasse largement le droit du travail et dont l'interprétation juridique qui pourra par la suite en être faite monopolise l'attention. Voilà sans doute pourquoi la justice peine tant à trancher définitivement cette affaire. Après avoir été déboutée par deux fois devant le conseil des prud'hommes de Mantes-la-Jolie en novembre 2010 puis la cour d'appel de Versailles en octobre 2001, l'employée voilée avait finalement vu la Cour de cassation annuler son licenciement. Lors de l'audience de ce jeudi, c'est le parquet général qui va tenter de contredire la Cour de cassation devant la cour d'appel de Paris où le dossier a été renvoyé. Un parcours judiciaire à la mesure de la complexité de la question à laquelle on semble au fond demander aux juges de répondre : l'islam est-il compatible avec la société française ? Mais est-ce vraiment à la justice d'y répondre ?


L'affaire Baby Loup, parmi bien d'autres, est tout à fait révélatrice de la volonté d'une très grande majorité de musulmans installés dans les pays de la vielle Europe de conserver leur identité. On ne doit pas se dissimuler que les revendications que les musulmans présentent pour imposer, à nos autorités en Europe, la prise en compte des exigences de leur foi pour modifier les modes d'organisation de nos sociétés ainsi que la façon dont nous avons conçu, en tant que citoyens membres de sociétés démocratiques, notre "vivre ensemble" sont unanimement approuvées par l'ensemble des musulmans européens. Et ce qu'ils soient des immigrants récents ou des descendants d'immigrés plus anciens. Et lorsque l'on en vient à leur reprocher cette volonté farouche qu'ils ont de vouloir rester eux mêmes, ils s'en réfèrent immédiatement aux textes de la Déclaration européenne des droits de l'homme qui, effectivement, non seulement les autorisent pleinement à conserver leur religion, leurs mœurs, leur langue et leur culture mais aussi contraignent les autorités politiques de nos pays à accueillir avec la plus grande ouverture d'esprit ces communautés étrangères (les recommandations du Conseil de l'Europe allant même jusqu'à exiger que nous nous adaptions aux besoins de tous ces nouveaux arrivants afin qu'ils se sentent à l'aise dans leurs pays d'accueil).

Il faut savoir, ce que tout le monde ignore, que dans l'une des recommandations qui ont été adressées par le Conseil de l'Europe à nos gouvernants, il leur a été explicitement indiqué que les "musulmans sont chez eux en Europe". Aussi, nos hommes politiques sont-ils contraints de tenir compte des exigences de cette fameuse Convention européenne des droits de l'homme, les seules restrictions pouvant être imposées aux personnes qui manifestent leur religion publiquement ne pouvant avoir pour fondement que des motifs de sécurité publique. C'est ainsi que le port du voile masquant le visage a pu être interdit, finalement, en France, en invoquant des motifs de sécurité publique.

Si les musulmans installés en Europe veulent rester eux-mêmes, c'est parce qu'ils sont fiers d'appartenir à une civilisation qui n'est pas la notre, la civilisation musulmane, une très grande civilisation vielle de plus de treize siècles, qui a connu des moments de grandeur et qui est réputée avoir été en avance sur la notre à la fin du Moyen-Age. Les historiens musulmans nous démontrent unanimement, et leurs collègues occidentaux leur emboitent tous le pas, que c'est grâce aux apports faits par la civilisation musulmane à notre propre civilisation, aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, que notre civilisation occidentale a pu prendre son essor et acquérir par la suite la puissance qu'on lui connaît. D'ailleurs, actuellement au musée du Louvre, à Paris, on célèbre à grands renforts de publicité la beauté et la richesse des arts musulmans, et la municipalité de Paris participe chaque année au financement de l'Institut du Monde arabe qui a pour mission de faire connaître la civilisation musulmane au bon peuple de France.

Il faut rajouter à ce premier élément de fierté, la gloire que les jeunes générations de musulmans tirent des succès remportés par les musulmans, dans la seconde moitié du XXe siècle, qui sont parvenus à libérer leurs pays du joug des puissances occidentales qui avaient prétendu leur imposer leur loi en les colonisant au XIXe siècle. Les jeunes musulmans s'enorgueillissent d'avoir pu chasser tour à tour les Anglais d'Egypte, les Italiens de la Libye, les Hollandais de l'Indonésie, les Français de la Tunisie, du Maroc, puis finalement de l'Algérie, pays où l'on colporte l'information dans la population que l'armée française a été défaite par les moudjahidins. Ces succès quasi militaires s'inscrivent dans la longue histoire des affrontements qui ont opposé, depuis la naissance de l'islam, le monde musulman au monde chrétien, qui est devenu par la suite l'"Occident". Après avoir été pendant des siècles vaincus, les musulmans avec la naissance du panarabisme puis de l'islamisme et des luttes contre le colonialisme voient que le cours de l'Histoire leur est devenu à présent favorable. Et les Occidentaux, en Europe, sont les premiers à se flageller et à leur présenter des excuses.

Sachant donc, dans leur inconscient collectif, que le monde de l'islam et le monde de l'Occident (pour ne pas dire la "chrétienté") sont deux mondes qui sont en opposition pour des raisons doctrinales, et en conflit armé depuis toujours pour des raisons de territoires, les musulmans installés en Europe ne voient aucune raison d'abandonner leur appartenance à l'islam, et ce non pas tant pour des raisons de croyance religieuse que pour des raisons d'identité. Et les sociologues nous disent que pour les individus la revendication d'identité est essentielle : c'est une affaire d'honneur, et les arabes sont des personnes pour qui l'honneur est une valeur clé. Il faut bien voir que le problème de l'identité est fondamental dans cette affaire d'intégration dans nos sociétés des communautés musulmanes implantées en Europe. Le célèbre anthropologue des religions Malek Chebel nous dit bien, d'ailleurs, dans un de ses ouvrages qu'il n'est pas bon de demander à un musulman pour s'intégrer de renoncer à son identité. Et tout le combat que mène, de son côté, le fameux prédicateur Tariq Ramadan a pour objectif d'encourager les musulmans vivant en Europe et devenus par les effets de la loi des citoyens européens de revendiquer le droit qui est le leur de conserver leur identité. Ce brillant islamologue plaide avec acharnement auprès des autorités politiques en place la thèse  que l'islam et ses manifestations publiques ont pris à présent leur place dans les sociétés européennes : il faut que les populations autochtones, nous dit Tariq Ramadan, se rendent à l'évidence.

Tardivement, les populations européennes prennent conscience que les musulmans installés en Europe veulent conserver leur identité : ils n'acceptent pas l'idée de s'assimiler aux populations locales, car ils veulent rester membres de la "oumma al islamyya", c'est à dire de l'ensemble de la communauté musulmane universelle, par dessus les frontières, communauté dont le Prophète Mahomet a vanté les mérites en la qualifiant de "la meilleure des communautés qu'Allah ait jamais créée". Ce que ne voient pas les Européens qui avancent que les musulmans s'intègreront dans nos sociétés occidentales comme l'ont fait avant eux tous les autres immigrés, c'est que ceux-ci appartenaient tous à une même civilisation : la civilisation occidentale. Arméniens, Polonais, Tchèques, Hongrois, Italiens, Portugais, etc. tous ces immigrés qui entreprirent de rejoindre la France avaient un socle commun avec nous, celui de la civilisation occidentale : ils n'avaient pas de barrière à franchir autre que la langue ce qu'ils ont fait aisément grâce a l'école de la République. Le communautarisme s'est installé en France, et l'on ne parviendra pas, quoi que l'on fasse, qu'il en soit autrement, dorénavant. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !