Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Histoire

Permis de tuer

B613 : une agence "d’assassins d’Etat" comme dans la série Scandal pourrait-elle exister dans la réalité ?

Dans Scandal, une série américaine, une cellule oeuvrant pour défendre les intérêts du pays est mise en scène, et est présentée comme une entité entièrement autonome, sans lien hiérarchique avec le pouvoir politique. Si une telle configuration semble irréaliste, certains exemples troublants existent bel et bien comme les réseaux "Gladio" en Italie ou les "opérations Homo" en France. Des procédés qui constituent des failles dans la démocraties, et desquelles les dérives peuvent être dangereuses.

Atlantico : Une série américaine, Scandal, met en scène une agence de contre-espionnage nationale qui ne répondrait à aucune hiérarchie, remplissant ses missions de manière entièrement autonome. Son organisation est-elle crédible par rapport à la réalité ?

Alain Chouet : La cellule "B6-13" mise en scène dans cette série apparaît comme "multitâche", agissant dans tous les domaines, par tous les moyens, violents de préférence, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières américaines, sans instructions ni contrôle, sans avoir de compte à rendre à personne et d’une manière générale en poursuivant des objectifs plutôt obscurs au premier rang desquels le souci de sa propre protection.

C’est là une configuration qui n’a aucune chance d’exister, ni dans un régime démocratique ni dans un régime dictatorial pour différentes raisons pratiques. Sous quelque régime que ce soit, il existe en général des structures d’action clandestine violente permettant à l’État de réagir face à des menaces extérieures sans engager sa responsabilité internationale ou remettre en cause ses engagements officiels. En France, c’est le Service Action de la DGSE qui est chargé de ce type de mission. Et, comme dans toute démocratie, y compris les Etats Unis, l'usage clandestin de la force n'est autorisé qu'en dehors du domaine de compétence territoriale de l'Etat donneur d'ordre faute de quoi il tomberait sous le coup de la justice.

Pour autant, de telles cellules ont-elles pu émerger dans des configurations adaptées à la réalité ?

Alain Chouet : On a bien sûr constaté dans l’histoire quelques débordements à ces règles générales. Ils se produisent en particulier quand les services spéciaux - refusant de se salir les mains eux-mêmes - délèguent l’exécution des opérations illégales à des groupes militants ou criminels. Ce fut le cas de la "Main Rouge" par les services français pendant la guerre d’Algérie, des GAL par les services de l’Espagne franquiste contre les indépendantistes basques, de certains groupes d’extrême droite en Italie contre les Brigades Rouges pendant les "années de plomb" et d’une manière générale des "escadrons de la mort" actionnés par les services de sécurité des dictatures sud-américaines contre leurs opposants de gauche pendant les années 70.

Mais ces dérives ne se prolongent que quand elles sont actionnées ou au moins tolérées par l’État. Elles ne survivent pas aux changements de politique et encore moins à l’interruption des financements qui les soutiennent. Ou alors – dans de très rares cas plutôt "exotiques" – elles finissent par survivre en prenant le contrôle de l’État mais elles sortent alors de la clandestinité pour assumer au grand jour la puissance publique avec toutes les contraintes que cela suppose. Ce fut le cas à la fin des années 60 du service de renseignement parfaitement illégal de l’armée de l’air syrienne commandé par Hafez el-Assad qui s’en est servi comme marche-pied pour s’emparer du pouvoir.

Les amateurs de conspirations à la sauce de la série "Scandal" évoquent volontiers les réseaux "Gladio" lesquels ont effectivement existé. Ils visaient à rassembler secrètement dans une mouvance commune les principaux responsables et acteurs des services de renseignement des pays membres de l’OTAN dans la perspective d’organiser une résistance clandestine collective au cas où l’Armée Rouge aurait envahi et occupé l’Europe. Il s’agissait là d’une stratégie mise en œuvre par la CIA sur ordre et sous contrôle des différentes administrations américaines depuis 1945. Le projet n’a pas connu un grand succès ni une grande consistance auprès des divers services concernés et est passé aux oubliettes après la chute du mur de Berlin.

Cette série, comme beaucoup de séries américaines du même genre est techniquement bien faite, bien jouée, divertissante et…. parfaitement invraisemblable.

Quels sont malgré tout les freins qui empêchent les gouvernements d'en jouir ?

Alain Chouet : Car L’État donneur d’ordre et ne peut guère s’en affranchir :

- parce qu’aucun État – même si certains de ses responsables sont compromis – ne peut accepter durablement de voir un jour sa responsabilité ou sa crédibilité engagée par un éventuel dérapage d’une telle structure qui agirait de son propre chef ;

- parce que toute structure de ce genre, quelle que soit sa technicité et son savoir faire, est nécessairement de taille réduite pour préserver la confidentialité de ses activités et ne fait pas le poids face aux autres structures de contrainte de l’État (armée, gendarmerie, police) qui la neutraliserait rapidement en cas de dérapage ;

- parce que – notamment dans des démocraties – aucune structure clandestine de ce genre ne peut fonctionner durablement sans que l’un de ses membres déçu ou contrarié n’aille faire des révélations aux plus hauts échelons de l’État ou, pire, à la presse.

- parce que ce genre de "cellule" a besoin de fonds pour fonctionner qui ne peuvent provenir que du budget de l’État et demeurent donc sous le contrôle des comptables…. ;

- parce qu’elle doit assurer le salaire, la couverture sociale, l’avancement de ses employés et que tous ces éléments dépendent de l’État ;

- parce qu’enfin, les membres des services spéciaux sont dans leur très grande majorité des fonctionnaires "républicains" qui respectent les lois de leur pays. 

Comment ces réseaux Gladio, ou d'autres comme la Main Rouge en France et les escadrons de la mort étaient-ils structurés ?

Alain Chouet : Les réseaux Gladio n’ont pas représenté un grand danger en Europe à part peut être en Italie et en Grèce pendant les années difficiles des débordements de l’ultra gauche en Italie ou du régime des colonels en Grèce. Mais c’est essentiellement parce que certains responsables des services italiens ou grecs affiliés de près ou de loin à Gladio se confondaient également avec des responsables politiques et militaires sympathisants de l’extrême droite, réactionnaires et violemment anti-communistes, prêts aux pires violences dans leur propre pays. De ce fait il est difficile de faire la part des choses dans leurs initiatives et d’y évaluer l’influence de la structure Gladio.

Cela dit, il est clair qu’on ne peut pas servir deux maîtres et que cette situation était inadmissible. Pour être acceptable, la constitution et la mise en place d’un réseau européen de résistance à une éventuelle occupation soviétique ne pouvait résulter d’une seule initiative de la CIA menée à l’insu de ses alliés. Elle aurait dû faire l’objet d’une concertation politique préalable entre le gouvernement américain et ses partenaires européens en vue de recueillir leur adhésion, à charge pour eux de donner les instructions voulues à leurs propres services.

Le SDECE (les services français de l’époque, l’ancêtre de la DGSE) a mis fin aux activités de la Main Rouge dès la signature des accords d’Evian et on n’en a plus entendu parler. Ce qui montre que ce genre d’organisation était parfaitement maîtrisée.

La situation a été plus confuse en Espagne ou les GAL (Groupes armés de libération), instrumentalisés par les services franquistes contre les indépendantistes basques se sont reconvertis à diverses formes de criminalité après avoir été lâchés par leurs employeurs. Ils ont fini comme tous les groupes criminels privés de ressources, leurs membres étant soit emprisonnés soit en fuite à l’étranger.

Quant aux "escadrons de la mort" en Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Chili, etc.), ils ont subsisté autant que les dictateurs qui les employaient et se sont débandés comme le GAL espagnol après le rétablissement des régimes démocratiques qui ont mis fin à leur utilisation, à leur soutien politique et à leurs financements.

Autant d’exemples qui prouvent que des cellules clandestines d’action violente ne peuvent exister que si elles sont actionnées et entretenues par des pouvoirs d’État dont elles ne peuvent s’affranchir dans la durée.

Vous avez récemment écrit un ouvrage sur les "opérations homos" en France, et qui décrit les procédés utilisés par les services spéciaux du Renseignement. En quoi ces opérations consistent-elles exactement ? Comment sont-elles structurées ?

Vincent Nouzille : Les opérations "Homo" sont des exécutions secrètes décidées par le plus haut sommet de l'Etat, visant à éliminer à l'étranger, des ennemis présumés de la France. Elles ont lieu hors de tout cadre légal ou judiciaire. Ces opérations ont démarré à grande échelle, sous l'égide du SDECE, l'ancêtre de l'actuelle DGSE, en marge de la guerre d'Algérie. Avec l'aval du Premier ministre et de l'Elysée, le Service Action du SDECE a probablement organisé ainsi plus de 200 opérations d'assassinats, contre des dirigeants du FLN algérien, des marchands d'armes, des avocats. 

Après la fin du conflit algérien, ces opérations Homo sont devenues plus exceptionnelles, mais le SDECE en a mené quelques-unes, souvent pour défendre des régimes amis dans le pré carré français en Afrique. Officiellement proscrites sous François Mitterrand, elles ont pourtant été tolérées. Le sujet est devenu totalement tabou, et encore plus sous Jacques Chirac, qui ne voulait quasiment pas en entendre parler. La DGSE a pourtant conservé une équipe ultra-clandestine de tueurs constituée spécialement pour cela depuis le milieu des années 80, dont je retrace l'histoire, qui a continué d'opérer. 

Avec la menace grandissante du terrorisme depuis 2001, particulièrement dans la zone sahélienne, ces opérations ont repris et elle se sont accélérées depuis 2012. Elles se sont surtout militarisées et la sémantique a évolué à leur sujet: on parle notamment de "neutralisation" des "High Value Targets", des cibles de haute valeur. Pour mener à bien ces exécutions, de moins en moins clandestines dans le cadre de représailles assumées, les présidents disposent de plusieurs outils: le Service Action de la DGSE, des équipes de snipers des forces spéciales, mais aussi des armes des alliés. Les Français font parfois appel aux drones des Américains pour régler des comptes...

Quelles différences a-t-on pu observer dans leur utilisation entre les différents gouvernements depuis leur apparition ?

Vincent Nouzille : Au terme de plusieurs années d'enquête, j'ai découvert que François Hollande est probablement, depuis le général de Gaulle, le président qui assume le plus ces opérations clandestines, lesquelles sont également plus nombreuses depuis qu'il a été élu. Il a décidé de répliquer de manière presque systématique à des attentats ou des prises d'otages, et j'en donne plusieurs exemples récents, que ce soit en Afghanistan, en Somalie ou au Mali. Une quinzaine de "High Value Targets", les cibles de haute valeur, des chefs de groupes terroristes armés, ont été exécutés entre début 2013 et mi-2014 au Sahel. Et cela se poursuit. 

Je raconte comment chaque président de la République a, plus ou moins ouvertement, décidé ce genre d'opérations sensibles. Selon mes sources, cela tient davantage à leur caractère qu'à leur couleur politique. Giscard avait un tempérament de chasseur, de tueur au sang froid. Mitterrand était plus louvoyant, hésitant à assumer ces opérations, mais les laissant faire. Chirac a été le plus prudent, voire le plus craintif, même après les attentats du 11 septembre 2001. Sarkozy a commencé à se convertir à ce type d'actions à la fin de son quinquennat et Hollande paraît le plus déterminé, le contexte actuel s'y prêtant évidemment davantage. Il est vrai que sous Mitterrand et Hollande, les deux présidents de gauche, les services secrets ont été très employés pour des actions violentes, ce qui est parfois en contradiction avec leurs valeurs affichées. J'y vois une réminiscence de molletisme, l'attitude belliciste de l'ancien leader socialiste Guy Mollet durant la guerre d'Algérie. Je pense surtout que la raison d'Etat peut conduire à de grands écarts !

Commentaires
Nos articles sont fermés aux commentaires.