La rigueur : courage ou suicide politique ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
"C’est un plan qui a le mérite d’avoir peu d’effets secondaires négatifs sur l’économie. "
"C’est un plan qui a le mérite d’avoir peu d’effets secondaires négatifs sur l’économie. "
©Reuters

Plan d'austérité

La rigueur : courage ou suicide politique ?

François Fillon a dévoilé mercredi soir son plan de rigueur économique pour sortir la France de la crise. Et si l'austérité n'était pas si impopulaire que cela ?

Augustin Landier

Augustin Landier

Augustin Landier est un économiste.

Il enseigne à la Toulouse School of Economics.

Il est normalien en mathématiques et a obtenu un doctorat en économie au MIT (Massachusetts Institute of Technology) en 2002.

Voir la bio »

Le plan de rigueur de François Fillon vous parait-il convaincant?

C’est un plan qui a le mérite d’avoir peu d’effets secondaires négatifs sur l’économie. En fait certaines des niches fiscales rabotées sont même plutôt toxiques. Par exemple, la non-taxation des plus-values immobilières est injustifiée économiquement : c’est une bonne chose de la supprimer (même si ce n’est que partiellement, puisque la résidence principale reste exemptée).  Nous avons de multiples exceptions fiscales qui proviennent du pouvoir historique de certains lobbies, c’est un progrès de les abolir. La taxation exceptionnelle des plus riches relève du symbole,  mais elle peut jouer un rôle pour rendre la réforme plus consensuelle. 

Ce plan n’a pas de point faible?

Le point faible de ce plan c’est sa taille : c’est un ajustement à la marge qui ne fournit pas une méthode pour aller plus loin si les circonstances le requièrent. Il faudrait pour cela s’attaquer aux enjeux de long terme que sont le financement de la retraite et de la sécurité sociale. Un deuxième "round" sera peut-être rapidement nécessaire : les prévisions de croissance peuvent être revues à la baisse, et un nouveau défaut souverain en Europe pourrait forcer l’Etat à prendre de très gros engagements financiers pour recapitaliser les banques et/ou le Fonds européen de stabilité financière. Je crains malheureusement que ce scénario soit assez probable et que c’est à cela que pensent les marchés lorsqu’ils nous évaluent : il faut avoir un plan d’action clair sur ce que nous ferons si cela se produit.  

Mettre en place une politique de rigueur est-ce pour vous un suicide politique ?

Augustin Landier :La rigueur c’est faire en sorte que l’arithmétique soit respectée, c’est expliquer à nos créanciers comment les dettes qui sont dues vont pouvoir être remboursées. Je pense que l'on peut être rigoureux sans se suicider politiquement. Les électeurs sont conscients de la dangerosité de la situation actuelle. A contrario, un gouvernement dont la passivité conduirait à la perte de notre triple-A serait à mon avis politiquement sanctionné. 

Le mot "rigueur" ne fait donc pas peur aux électeurs français ?

Ce n’est pas établi. Il y a eu pas mal d’études à ce sujet qui montrent que, contrairement à l’intuition commune, les gouvernements qui ont implémenté des restrictions budgétaires dans des situations aiguës de crise fiscale ne sont pas punis par les électeurs. Il faut faire le distinguo entre la popularité d’une mesure et ses conséquences électorales : on peut détester le goût d’un médicament sans boycotter le médecin qui vous l’a prescrit.

Alberto Alesina, professeur à Harvard, a montré sur des échantillons internationaux, que les mesures de rigueur, en particulier si elles reposent sur des coupes des dépenses plutôt que des hausses d’impôt, ne pénalisent pas électoralement les gouvernants qui les mettent en place.L’électeur n’est pas stupide, il comprend très bien que, dans certains cas, des décisions s’imposent et qu’elles ne sont pas dues au manque de compétence ou à la mauvaise foi du gouvernement. L’équilibre budgétaire de l’Etat est au fond assez proche des questions que se pose un ménage pour boucler ses dépenses. 

Si la politique d'austérité n'est pas forcement synonyme d'impopularité, pourquoi les politiques rechignent-ils tellement à utiliser des termes comme "rigueur" ou "austérité" ?

C'est essentiellement une question de « packaging » : "rigueur" ou "austérité" suggèrent un style politique choisi plutôt qu’une nécessité subie. Dans leur présentation de ces épisodes d'ajustement fiscal, les politiques doivent insister sur le fait qu'ils n'ont pas vraiment le choix, que ce sont les circonstances qui dictent l'ajustement douloureux. Ils doivent à tout prix se détacher du stéréotype du « père-la-rigueur » qui serre les boulons par principe et non par nécessité.


Qu'est ce qu'un plan réussi d'austérité ? Quelles sont les erreurs à éviter ?

Il n’y a pas de recettes miracle, mais il y a des choses qui en moyenne marchent mieux que d’autres. Quand on regarde les données, on voit que les plans réussis impliquent des coupes budgétaires substantielles : ils ne peuvent reposer totalement sur des hausses d'impôt.

Un plan réussi doit être crédible et massif. Les deux choses vont ensemble, car si on ne met pas le paquet, tout le monde anticipe un second "round" de mesures. Au contraire, si les acteurs économiques anticipent un vrai changement, qui ne va pas conduire à des hausses de taxes en cascade, l'économie repart plus vite, ce qui augmente les recettes fiscales. Pour ne pas sacrifier la croissance, il faut autant que possible faire jouer la baisse des dépenses de long terme (par exemple le financement des retraites) plutôt que des dépenses immédiates. On cite souvent comme modèle l’ajustement Suédois au milieu des années 90, car il a atteint rapidement l’objectif de retour à l’équilibre sans casser la croissance: le déficit était de 10% en 1994, il était revenu à 3% en 1997. Les plans de rigueur "ratés" sont ceux où on s'enlise dans une situation d’ajustements partiels en série qui empêche le pays de sortir du marasme. 

Les situations d’austérité trop longues conduisent les électeurs à vouloir changer de pilote. D'ailleurs, après la politique de rigueur des gouvernements Bérégovoy et Fabius, la gauche a perdu les législatives en 1986.

La difficulté à réussir un plan de rigueur est-elle une spécificité française ?

La taille de l’Etat est relativement importante en France, cela crée des dépenses élevées difficiles à compresser rapidement et une fraction importante de l’électorat hostile à la baisse du train de vie de l’Etat. Par ailleurs, comme le niveau des prélèvements fiscaux est déjà très haut, des augmentations d’impôt sont une solution de désendettement toxique pour l’économie. La combinaison des deux choses a entrainé une forte incitation à reporter à plus tard les ajustements, d’où nos déficits chroniques.

La politique de rigueur n'est-elle pas aussi une aubaine pour faire passer des mesures idéologiques ?

Essayer d’utiliser la situation de déficit comme une opportunité politique me paraitrait risqué pour le gouvernement. En début de mandat, un gouvernement a la légitimité pour implémenter la rigueur de manière plus polarisée, en exprimant des préférences idéologiques fortes (par exemple réduire la taille de l’Etat ou augmenter les impôts sur les plus aisés). On a vu ceci chez les anglais récemment. En fin de mandat, c’est clairement plus délicat. Avant la présidentielle, on ne verra que des choses relativement consensuelles, avec un souci de faire partager l’effort. 

Les Anglais ont choisi cette voie-là. En début de mandat, le politique dispose de la légitimité d’implémenter la rigueur de manière biaisée, en exprimant des préférences idéologiques. En fin de mandat, c’est clairement plus délicat. Pour le coup, cela serait carrément suicidaire.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !