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100 jours après

Gilles Kepel : "Après les attentats de novembre, les musulmans se sont identifiés aux "apostats" que Daech voulait attaquer"

Pour l'auteur de Terreur dans l'hexagone, l'Etat islamique n'a pas réussi à atteindre son objectif de créer une guerre civile avec les attentats perpétrés en 2015 contre la France. La réaction politique en revanche n'est pas à la hauteur du défi culturel représenté par le salafisme.

Gilles Kepel

Gilles Kepel

Gilles Kepel est politologue, spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain. Il est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et membre de l'Institut universitaire de France.

Il est l'auteur de Passion arabe : Journal 2011-2013, qui a reçu le Prix Pétrarque du meilleur essai de l'année, décerné par France Culture et le journal Le Monde. Plus récemment, Gilles Kepel a publié Terreur dans l'hexagone : Genèse du djihad français aux éditions Gallimard. Celui-ci vient d'être récompensé du prix de la Revue des Deux Mondes.

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Atlantico : Cela fait 100 jours que les djihadistes ont frappé Paris. Vous écrivez que les attentats ont été commis par des enfants des quartiers populaires, issus de l'immigration. Comment ces populations au sens large ont-elles réagi aux attentats ?

Gilles Kepel : Les réactions qui ont été observées après les attentats du mois de janvier ont été très différentes de celles du mois de novembre.

En janvier, les attentats répondaient du mode opératoire imaginé par le Syrien Abu Musab al-Suri. Ce dernier avait publié sur Internet un appel à la résistance islamique globale en 2005, où il recommandait de faire de l’Europe, ventre mou de l’Occident, la cible principale du djihadisme, et de cibler particulièrement les "islamophobes", les "apostats" et les "juifs" pour créer une situation de guerre civile. La réaction de la population française a été très digne, avec une manifestation d’ampleur. Nous n’avons pas eu à déplorer de pogroms ou autre ratonnade. Pour autant, les réactions ont été clivées, et en face du slogan "Je suis Charlie", il y a aussi eu des "Je suis Charlie Coulibaly" (Dieudonné) et des "Je suis Charlie Martel" (Jean-Marie Le Pen).

Suite aux attentats du mois de novembre en revanche, les terroristes n’ont bénéficié d’aucun soutien au sein de la population française car le communiqué de revendication, qui appelait à lutter contre Paris, "capitale de la dépravation", prouvait que c’était la société française dans toutes ses composantes, y compris les musulmans dont pourtant Daech voudrait recruter des sympathisants, qui avait été attaquée. Ces derniers, qui ont compté des victimes dans ces attentats, se sont identifiés aux "apostats" que Daech voulait attaquer. Je crois que c’est une faute politique de la part de l’organisation terroriste car le djihadisme a sa propre économie : s’il faut à la fois terroriser l’adversaire, le sidérer, il faut aussi mobiliser les sympathisants pour faire basculer cette "avant-garde djihadiste". Je doute que cela puisse se produire.

Cela fait longtemps que vous avez lancé l'alerte quant à la troisième vague du jihad. De quoi s'agit-il concrètement ?

Il y a eu trois grandes phases du djihadisme. La première s’étend de 1979, de l’invasion soviétique en Afghanistan, à 1997. Lorsque l’armée rouge s’en va en 1989, les djihadistes étrangers retournent chez eux également et essayent de dupliquer le djihad. C’est notamment le cas en Algérie entre 1992 et 1997. Et si au départ il y a une grande sympathie de la part de la population, ce sentiment s’estompe à mesure que ces groupes se radicalisent et qualifient "d’apostats" tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Finalement, la société algérienne rejette le GIA après les massacres de 1997. Et c’est très important car je pense qu’il y a là une anticipation de ce que nous allons avoir aujourd’hui de la part des populations musulmanes.

La deuxième phase se caractérise par Ben Laden qui se demande pourquoi la première n’a pas fonctionné. Ce dernier considère que cela est dû à la peur qu’ont les musulmans des Etats-Unis, soutien puissant des régimes "apostats" des pays musulmans. Ben Laden décide donc de lutter contre cet "ennemi lointain", avec les attaques des tours jumelles à New York et de Washington de 2001. Mais la mobilisation ne marche pas non plus.

En 2005, un ingénieur syrien du nom d’Abu Musab al-Suri lance la troisième phase. Formé en France, époux d’une Espagnole et résident britannique, il connaît bien l’Europe, analyse l’échec de Ben Laden et lance un djihadisme par réseau, qui fait de l’Europe son objectif principal et pousse des jeunes musulmans européens non-intégrés à tuer des "islamophobes", des "apostats" et des "juifs" pour créer une situation de guerre civile, en misant sur les réactions attendues de la part des sociétés européennes. Cette phase-là est celle dans laquelle nous nous trouvons en France depuis Mohammed Merah en 2012 avec l’assassinat des enfants de l’école Ozar Hatorah de Toulouse, et bien sûr les attentats de 2015.

>>> Lire aussi : Pourquoi l'Etat islamique n'est pas dans une fuite en avant désordonnée mais dans une stratégie extrêmement pensée de déclenchement d'une guerre civile en Europe

 

Selon Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam, certains de ces individus inspirés par cette troisième vague du terrorisme djihadiste, seraient en recherche de radicalité. Qu’en pensez-vous ? Si l’Etat islamique venait à s’effondrer, vers quoi ces jeunes pourraient-ils se retourner ?

Selon moi, cette thèse méconnait la force de la propagande salafiste qui fournit aujourd’hui un logiciel complètement différent de celui des Brigade rouges, et méconnait aussi l’histoire de l’islam en France, du passage des Darons aux Frères musulmans et enfin au salafisme. Bien sûr, il existe des conduites en marge de la société, mais il ne s’agit pas de la même sociologie ni de la même idéologie.

La radicalité, c’est le nom que l’on donne à l’incapacité à analyser le phénomène. Aujourd’hui, ce n’est pas la radicalisation mais une rupture culturelle avec les valeurs des sociétés européennes au nom d’une conception ultra rigoriste du religieux, elle-même objet de conflit entre musulmans, que l’on observe.

Selon vous la réaction politique qui a suivi les attentats de 2015 correspond-elle au diagnostic que vous avez établi ? Est-elle à la hauteur ?

Elle n’est pas à la hauteur car elle gobe ces théories bidons de radicalité et ne comprend pas l’ampleur du défi culturel représenté par le salafisme. Quand on nous annonce que nous sommes en guerre contre Daech, c’est faux. Daech est en guerre contre nous, avec des capacités très limitées.

Il faut repenser notre police et nos services de renseignement qui ont raté la révolution culturelle du djihadisme de troisième génération. Leur vision hiérarchique et pyramidale du monde était très bien adaptée à Ben Laden. Mais ce qui n’a pas été compris en 2005, c’est que quelques semaines après l’appel à la résistance islamique mondiale, les réseaux sociaux vont offrir un mode de diffusion extraordinaire de ces concepts, de cette idéologie par le bas et donc sans passer par un chef qui planifierait, payerait les billets d’avion et les cours de pilotage.

Il faut aussi s’interroger sur la raison pour laquelle nous avons un terreau particulièrement favorable au djihadisme, que ce soit pour des raisons d’inclusion sociale comme le soulignait Emmanuel Macron, ou parce que le ressac rétro colonial n’a pas été mis à plat. Enfin, il faut penser au défi culturel posé par le salafisme, et par le djihadisme lorsqu’il y a passage à l’acte.

Malheureusement, nos élites n’y comprennent pas grand-chose, on le voit du reste avec le projet de loi sur la déchéance de nationalité pour les binationaux qui place les populations concernées entre l’enclume de Daech qui les qualifie d’ "apostats" et le Gouvernement qui considère qu’il y a deux catégories de Français.

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