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Le colloque « Après la déconstruction: reconstruire les sciences et la culture » s'est tenu en Sorbonne le 7 et 8 janvier 2022.
Le colloque « Après la déconstruction: reconstruire les sciences et la culture » s'est tenu en Sorbonne le 7 et 8 janvier 2022.
©DR / Vincent Tournier

Bataille des idées

« Après la déconstruction » : un colloque à la Sorbonne pour dire stop au wokisme et aux idéologies qui gangrènent les universités

Un colloque prestigieux s’est tenu les 7 et 8 janvier à la Sorbonne. Organisé conjointement par l’Observatoire du décolonialisme, le Collège de Philosophie et le Comité Laïcité-République, ce colloque pourrait bien marquer un tournant majeur dans la bataille des idées contre le wokisme et la pensée décoloniale.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Nombreux sont ceux qui attendaient ce moment depuis longtemps. Pour la première fois, des dizaines d’universitaires, dont plusieurs personnalités de renom, ont décidé de se réunir pour clamer leur refus des dérives intellectuelles dont l’université est maintenant devenue coutumière.

Le succès a été au rendez-vous : deux jours de débats, douze table-rondes, soixante intervenants, une salle souvent bondée et près de 1300 personnes inscrites pour suivre les échanges par Internet. Il y avait manifestement une attente que les trois principaux organisateurs (Xavier-Laurent Salvador, Pierre-Henri Tavoillot et Emmanuelle Hénin) ont su satisfaire.

Une liste impressionnante d’intervenants

Le colloque a été inauguré par Jean-Michel Blanquer, et non par sa collègue Frédérique Vidal, ce qui aurait été plus logique puisque c’est elle qui est en charge de l’enseignement supérieur. Mais les deux ministres ne sont visiblement pas sur la même longueur d’ondes, et on sera gré à Jean-Michel Blanquer de défendre une position relativement claire dans la lutte contre les idéologies.

A côté de quelques grandes figures médiatiques comme Pascal Bruckner, Mathieu Bock-Côté ou Pierre Jourde, le colloque a vu passer des pointures de l’université. On peut notamment citer les historiens Pierre Vermeren et Christophe de Voogd, les sociologues Nathalie Heinich et Dominique Schnapper, les politologues Pascal Perrineau et Bernard Rougier, l’historien des idées Pierre-André Taguieff, les anthropologues Florence Bergeaud-Blackler et Philippe d’Iribarne, les spécialistes de littérature Claude Habib et Catherine Kintzler, la juriste Anne-Marie Le Pourhiet, et bien d’autres encore, issus de toutes les disciplines, y compris des sciences dures et de la musicologie car le décolonialisme s’étend aussi à la musique et aux mathématiques.

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Quelques personnalités n’ont pas pu venir (Jacques Julliard ou Boualem Sansal) mais on note la présence d’un inspecteur général de l’Education nationale (Alain Seksig), ainsi que la présence du directeur de l’INSPE de Paris (Alain Frugière) et du président du HCERES (Haut conseil de l’évaluation de l’enseignement et de la recherche scientifique). On peut également mentionner la présence de témoins comme Claire Koç, cette journaliste d’origine turque qui a choisi de s’intégrer en France au prix d’un douloureux conflit familial, ou encore le dessinateur Xavier Gorce qui a décidé de quitter le journal Le Monde lorsque ce dernier l’a désavoué en présentant ses excuses aux lecteurs après un dessin pourtant bien inoffensif.

Un colloque très décrié, ce qui est un bon signe

Ce colloque avait tout pour provoquer la fureur de ses ennemis : le thème, le prestige du lieu, la qualité des intervenants, la caution de Jean-Michel Blanquer. Avant même d’avoir commencé, il a donc occasionné une déferlante d’attaques aussi prévisibles que médiocres, menaçant parfois de venir l’empêcher ou l’interrompre. Des syndicats comme SUD ou l’UNEF, mais aussi des médias comme Libérationou Médiapart ont lancé des arguments classiques : ce n’est pas un colloque universitaire, c’est un colloque de l’extrême-droite, c’est un colloque militant.

Une tribune publiée dans Le Monde a même réuni tout le ban et l’arrière-ban du décolonialisme français. On comprend le désarroi des signataires : habitués à régner en maître, à imposer leurs idées et leurs amis, à organiser leurs colloques en vase clos, voilà qu’ils se trouvent pris au dépourvu. Eux qui font la pluie et le beau temps dans le monde académique, qui passent leur temps à se décrire comme les victimes d’une hypothétique chasse aux sorcières, ils se révèlent sous leur seule véritable préoccupation : faire taire leurs opposants qui ont l’outrecuidance de relever la tête et de critiquer leur hégémonie, voire de se moquer avec talent de leurs marottes idéologiques.

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Leur principal argument est de dire qu’un tel colloque n’a pas lieu d’être car la cancel culture n’existe pas. Leur réaction vient pourtant démontrer le contraire : en voulant annuler un colloque au prétexte que celui-ci repose sur du vide, ne démontrent-ils pas justement que son objet existe bel et bien, donc qu’un tel colloque a parfaitement sa légitimité ? Et puis si le wokisme et le décolonialisme n’existaient pas, pourquoi diable se sentiraient-ils visés ?

Leur tribune est donc déjà un aveu de leur malaise. Ils craignent que leur supercherie soit révélée au grand jour par des gens plus talentueux qu’eux. L’inquiétude commence à poindre. Leur imposture ne peut perdurer qu’à la condition que personne ne la conteste. Que va-t-il se passer si des gens sérieux commencent à soumettre leurs galimatias aux critères de la démarche scientifique, comme a commencé de le faire Jean-François Mignot face aux falsifications de l’INED sur les prénoms musulmans ? Dans leur tribune au Monde, ils soutiennent que leurs concepts fétiches « tels que racisme systémique, privilège blanc, racisation, intersectionnalité, décolonialisme » sont parfaitement fondés. Fort bien, mais dans ce cas, quelles preuves ont-ils à fournir ? Quelles démonstrations peuvent-ils faire ?  

La virulence de leurs réactions montre qu’ils entendent soustraire leurs thèses à toute discussion sérieuse. Leur position est trop fragile pour supporter un tel choc. D’où la virulence de leur réaction. Avec leurs oukases, ils tentent une dernière carte : accoler une étiquette infâmante à cet événement pour essayer d’influencer les médias et discréditer toute contestation. Leur but est aussi de dissuader d’autres universitaires de prendre la parole, en l’occurrence ceux qui ont pris conscience de la supercherie mais qui ont peur de le dire ouvertement. La disqualification par l’étiquette fasciste sert à cela : intimider, créer un interdit, clore le bec.

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La déconstruction de la déconstruction

C’est pour briser ce genre d’interdit qu’un tel colloque a toute son utilité : par sa seule existence, mais aussi par la démonstration argumentée de la supercherie qui se cache derrière un jargon militant, il peut inciter les hésitants à franchir le pas.

Car quoiqu’en disent ses opposants, le colloque était redoutablement solide et étayé. Les intervenants ont notamment pu dresser la généalogie de la déconstruction, comme l’ont fait Pierre-Henri Tavoillot et Emmanuelle Hénin, qui ont remarquablement dressé l’histoire de cette notion et exposé les impasses auxquelles elle aboutit (leur introduction est reproduite dans un article du Figaro). Ils ont rappelé que la déconstruction n’est pas en soi illégitime dès lors qu’elle vise à critiquer les concepts dans la logique du doute cartésien, sous réserve cependant qu’elle vise à améliorer la connaissance. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car la déconstruction est devenue folle. Elle est maintenant une fin en soi, notamment depuis la « pensée 68 », et ne vise plus la connaissance mais le militantisme. Rejetant le souci des faits et de la vérification empirique, le déconstructivisme fait de la domination la clef unique de décryptage de toutes les relations humaines, que ce soit entre l’homme et la femme, entre le Blanc et le Noir, ou entre l’homme et la nature.

L’historien Pierre Vermeren précise que cette dérive s’est produite avec la fin de la guerre d’Algérie en 1962, qui marque un tournant considérable : c’est désormais la fin de l’universalisme français, ce projet qui a émergé sous la Révolution et qui visait à diffuser la civilisation et la liberté partout dans le monde. De là découlent nombre de changements : les recompositions au sein de la gauche, la culpabilité nationale à l’égard de la colonisation et du passé national, le relativisme culturel, et même la transformation religieuse puisque non seulement la France va s’ouvrir en grand à une immigration extra-européenne, comme s’il s’agissait de réaliser sur son propre sol cette assimilation qui n’a pas pu se faire à l’extérieur de ses frontières, mais de plus la religion catholique va connaître une mutation profonde puisque, avec le concile de Vatican II qui se tient dans la foulée (1962-1965), l’Eglise cesse de concevoir l’islam comme une menace existentielle pour y voir un moyen parmi d’autres d’accéder à Dieu.

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Depuis les années 1960, la pensée déconstructiviste n’a cessé de croître. Elle s’est trouvée confortée dans la période récente par le wokisme, ce mouvement qui a émergé aux Etats-Unis et qui porte un regard hypercritique sur la société occidentale. Un woke est un éveillé : c’est quelqu’un qui, suivant une logique où se mêle la religion (le réveil protestant) et le marxisme (l’avant-garde éclairée du prolétariat), se targue d’avoir pris conscience du mal et entend l’éradiquer.

Un wokiste ne peut donc pas admettre la complexité du monde, la dualité des êtres humains et des événements, la pluralité des explications et des causes. Hypersensible et hyper-réactif, il traque la plus petite expression de ce qu’il perçoit comme l’expression du patriarcat et du racisme dans le but de l’effacer purement et simplement.

Délires wokistes

Les intervenants ont montré, chacun à leur manière, toute la fourberie et la vanité qui se cache derrière les concepts oiseux de décolonialisme, de culture patriarcale, de suprémacisme blanc, et de tant d’autres. Le politologue Pascal Perrineau a dressé un féroce portrait des dérives de la gauche dont il voit l’origine dans la fameuse note de la Fondation Terra Nova de 2011, laquelle invitait la gauche à « changer de peuple » en remplaçant les ouvriers par les jeunes, les femmes et les immigrés.

Les délires wokistes conduisent à une surinterprétation permanente de la réalité sous l’angle de la domination blanche ou patriarcale, comme vient encore de le faire le journaliste Jean-Michel Apathie qui voit dans l’usage du mot Kärcher l’expression du racisme puisque, dit-il, le Kärcher vise à purifier. Une logique éradicatrice passe désormais à la moulinette tous les éléments de notre patrimoine culturel (tableaux, sculptures, livres, films, musique), tandis que, miraculeusement, se trouvent épargnées toutes les cultures étrangères. Une telle autocritique n’a pas d’équivalent sur les autres continents : seul l’Occident se complet dans cette destruction narcissique.

Plusieurs intervenants ont brillamment retracé les folies les plus notables de la démarche wokiste. Hubert Heckmann a montré comment un sonnet de Ronsard avait été pris à partie par des féministes qui y ont vu l’expression de la culture du viol ; Jérôme Delaplanche a présenté la polémique de l’automne dernier sur les tapisseries de la Villa Médicis à Rome, que des jeunes artistes ont voulu retirer parce qu’ils ont cru y voir une glorification de l’esclavage et du racisme, ce qui était totalement faux ; Alexandre Gady a décrit l’accusation lancée, en dépit de toute rigueur historique, par une historienne renommée à l’encontre de la statue de Champollion au Collège de France, accusée d’exprimer la domination de l’Occident sur l’Orient, et le mépris de Champollion sur l’Egypte, ce qui laisse sans voix.

La bataille fait également rage sur le terrain des mots, comme en témoigne la diffusion de l’écriture inclusive. Les wokistes croient à la performativité du langage, c’est-à dire à l’idée que le langage crée l’action. Il suffit donc de changer les mots pour changer la réalité. Plusieurs linguistes comme Jean Szlamowicz ou François Rastier ont dénoncé cette conception erronée du langage, et le médiéviste Xavier-Laurent Salvador s’est même permis de glisser que parler de la violence d’un discours est une métaphore car aucun discours n’est violent en lui-même, seule l’action est violente. Mais l’hypersensibilité de notre époque ne s’embarrasse pas de ces détails.

La place manque pour rendre hommage à toutes les interventions. Signalons que certains moments ont été particulièrement marquants, comme l’exposé du jeune Pierre Valentin, auteur d’une note remarquable sur le wokisme à la Fondapol, ou celui de Samuel Fitoussi, un jeune étudiant qui a proposé une analyse subtile des usages du mot « problématique », brandi systématiquement dans les stratégies visant à déconsidérer un propos (avec la formule-type : « ce que vous écrivez est très problématique »).

Parmi les interventions, une mention spéciale doit être faite au juriste Rémi Pellet qui s’est lancé dans une vigoureuse analyse de la liberté des universitaires et a fini, citation de Cyrano à l’appui, par un puissant hommage à Klaus Kinzler, le prof d’allemand suspendu par la directrice de Sciences po Grenoble pour avoir dénoncé le manque de soutien de son institution et de ses collègues.

Une logique totalitaire ?

La dimension totalitaire (ou disons pré-totalitaire) de la cancel culture a été évoquée par plusieurs intervenants. Le musicologue d’origine russe Dania Tchalik a repéré des mécanismes comparables entre la situation actuelle et la situation dans l’ex-URSS. Le nom de Lyssenko, cet escroc soutenu par Staline au nom de la lutte contre la science bourgeoise, a été mentionné à plusieurs reprises. La sociologue Dominique Schnapper, ancienne membre du Conseil constitutionnel, a dénoncé la subversion du langage qui conduit à faire dire à certains mots le contraire de ce qu’ils signifient (l’égalité devient l’oppression, la laïcité devient la tyrannie), ce qui n’est pas sans évoquer la logique orwellienne de retournement du langage (la guerre, c’est la paix). On pourrait évoquer la récente campagne du Conseil de l’Europe qui vantait le voile islamique comme un instrument de libération féminine.

Pour sa part, l’historien Pierre-André Taguieff n’hésite pas à voir dans l’écriture inclusive une volonté d’éradiquer la culture française, ce qu’il qualifie « d’ethnocide ».

La juriste Anne-Marie Le Pourhiet souligne la duplicité des pouvoirs publics qui, d’un côté, interdisent l’écriture inclusive et prônent l’objectivité de la recherche, mais de l’autre laissent se diffuser des pratiques idéologiques et moralistes. Les délégués à la lutte contre les discriminations (qu’elle qualifie de « commissaire à la genritude ») sont déjà l’œuvre et, si la pratique de la délation n’est pas encore officialisée, elle est de facto encouragée.

Dans les universités, l’écriture inclusive s’accompagne d’un néo-puritanisme qui réclame une surveillance de plus en plus étroite des conduites et des pensées. La lutte contre les discriminations implique de reformater les esprits pour en extirper le moindre préjugé. Les universités deviennent des instances morales et moralisatrices. Le pluralisme idéologique n’a pas encore disparu, mais il se rétrécit chaque jour un peu plus. Verra-t-on un jour, au nom de la lutte contre les discriminations, des commissaires en charge de surveiller les faits et gestes de chacun, la façon dont les universitaires se comportent dans leur quotidien avec les collègues ou leurs étudiants ?

Engager la reconstruction

Le point faible du colloque concerne évidemment les solutions. Car une fois dressés les constats, que faire ? Comment lutter contre cette déferlante idéologique, cette pression de plus en plus étouffante qui s’exerce notamment par l’écriture inclusive ? Peut-on encore s’opposer à la mainmise des groupes militants sur des pans entiers de l’université ?

Les réponses sont malheureusement limitées. Des suggestions ont émergé ici ou là. On peut par exemple réfléchir sur des mécanismes institutionnels pour limiter les dérives, par exemple en restaurant le Conseil national des universités (CNU), cet organisme collégial chargé d’évaluer les dossiers des candidats dont les missions ont été revues par l’actuel gouvernement. Cette réforme a été une profonde erreur car elle va faciliter le copinage et le localisme déjà très présents dans les universités. Il faudrait donc non seulement restaurer ce conseil mais aussi lui demander d’agir à la fois en amont des recrutements (en certifiant les dossiers) et en aval en vérifiant que les candidats retenus par les comités de sélection remplissent effectivement les critères académiques.

Mais ce genre de mécanisme ne peut pas suffire. La solution ne viendra que d’un sursaut collectif. Les universitaires doivent se prendre en main et faire preuve de courage, ce qui n’est pas évident dans un milieu où chacun vit dans une bulle protectrice et n’a aucun intérêt à prendre des risques. Arrêter l’écriture inclusive suppose par exemple que chacun y mette du sien en refusant de se laisser intimider par les minorités actives, en refusant de céder au conformisme et à la facilité.

Les esprits sont sans doute murs pour aller dans ce sens. Nombreux sont les universitaires qui réalisent que quelque chose ne tourne pas rond. De ce point de vue, le colloque de ce week-end va jouer un rôle important car il brise l’omerta et légitime la prise de parole. Il envoie un message à tous les universitaires : vous n’êtes plus seul et votre révolte est légitime. L’heure n’est plus aux reculades et aux renoncements. Il faut désormais accepter de s’engager dans la contre-offensive, même si on se doute bien que la bataille sera rude.

Le programme et les vidéos du colloque se trouvent sur le site du Collège de philosophie : cliquez ICI

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