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Après l'auto-mutilation, l'auto-intoxication : un nombre grandissant d’adolescentes s'empoisonnent à petit feu
©Allociné

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Après l'auto-mutilation, l'auto-intoxication : un nombre grandissant d’adolescentes s'empoisonnent à petit feu

Au sein des hôpitaux psychiatriques d'Angleterre et du Pays de Galles, le nombre de filles âgées entre 13 et 19 ans ayant tenté de s'empoisonner volontairement a augmenté d'un tiers en cinq ans. Un phénomène d'autant plus intriguant que le but premier de cette démarche n'est pas de trouver la mort.

Patrice  Huerre

Patrice Huerre

Patrice Huerre est psychiatre des hôpitaux, chef de service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de l'établissement public de santé Erasme à Antony.

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Atlantico : Un étude britannique s'alarme sur le fait que des adolescent(es) s'empoisonnent volontairement avec des produits toxiques, mais pas forcément dans le but de mourir. Est-ce le cas en France ?

Patrice Huerre : Il faut avant toute chose bien distinguer deux catégories d'adolescents : les adolescents déjà traités pour des troubles psychiatriques, et les adolescents qui sont psychologiquement stables.

Pour les adolescents qui ne souffrent pas de troubles psychiatriques, le fait d'ingérer des substances dangereuses de son plein gré est très fréquent et absolument pas nouveau en France.

Idem pour les adolescents qui sont traités pour des troubles psychiatriques et qui ne suivent pas leur traitement, c'est très courant. Ils prennent trop de médication, ou ils mélangent leurs médicaments, car on ne peut pas tout contrôler, même lorsque le patient est interné. D'ailleurs, ce problème touche aussi beaucoup d'adultes malades.

Comment expliquer ces comportements ?

Pour les adolescents stables psychologiquement, l'ingestion de substances toxiques n'est pas de l'ordre de l'auto-mutilation, mais de l'auto-expérimentation. L'adolescent teste ses limites et ses capacités, car il cherche à mieux se connaître pour se construire une identité. Il n'est pas du tout dans une démarche suicidaire.

En fait, les adolescents d'aujourd'hui ne font que reconstruire tout seul un rite initiatique très ancien du passage de l'adolescence à l'âge adulte, qui avant était organisé par les sociétés (certaines communauté africaine le pratique encore d'ailleurs), donc moins dangereux car les effets des substances ingérées étaient très bien connus.

Car il faut aussi avoir conscience que les adolescents sont souvent dans le flou sur ce qui est dangereux ou pas : l'un peut ingérer de l'alcool à 90 degrés en prenant des doses à chaque fois plus fortes en pensant qu'il ne courre aucun risque (alors qu'il peut en mourir), et inversement, l'autre peut tenter de se suicider en avalant toute une boite de Doliprane, ce qui ne le mettra pas en danger de mort. C'est un âge où l'on est pas très rationnel.

Pour ce qui touche à des adolescents déjà traités pour dépression qui abusent de leurs médications ou qui les mélangent, la problématique est tout autre. On est beaucoup plus dans la recherche d'un remède à un mal parfois très violent, et si le bon traitement n'est pas trouvé tout de suite, dans une dynamique d'autodestruction, voire suicidaire. Après, on ne peut pas apporter d'explications générales à ce genre de cas, car les troubles psychiatriques sont beaucoup trop divers. Par exemple, vous pouvez traiter un adolescent ou une adolescente qui pense que si elle prend 5 fois plus de médicaments que ce que son médecin lui a prescrit, cela la soulagera cinq fois plus rapidement, ce qui est évidemment complètement faux. Il peut aussi s'agir d'une pulsion suicidaire aigue, d'un manque de confiance envers son médecin et donc la volonté de reprendre la main soi-même sur son traitement, de la prescription d'un traitement qui agit sur le long terme alors que l'adolescent souffre trop sur le moment et veut être soulagé tout de suite, ect... Dans ce genre d'intoxication médicamenteuse volontaire, chaque cas est vraiment particulier.

Cependant, dans les deux cas, ce qui est alarmant n'est pas tant l'acte en lui-même mais la méconnaissance de la dangereusité des produits et des conséquences qu'il peuvent avoir sur la santé des adolescents.

L'étude britannique s'inquiète de l'augmentation du nombre de cas d'empoisonnement chez les adolescent(es). Comment l'expliquer ?

D'abord et toujours concernant les adolescents stables psychologiquement, il y a toujours eu des phénomènes de mode dans ce genre d'action, donc des effets de groupe. Il y a une dizaine d'années, on était considéré comme cool lorsqu'on sniffait de la colle. Ensuite, avec les réseaux sociaux où chacun partage ses expériences, ce genre de phénomène prend de plus en plus d'ampleur, surtout chez les adolescents qui aiment généralement appartenir à un groupe.

Pour ce qui est des adolescents placés en institution psychiatrique, je n'ai pas de chiffres français et pas d'explication à vous fournir, à part peut-être le fait que certaines maladies mentales comme la dépression sont beaucoup plus médiatisées et donc mieux connues, avec leur lot de ratages thérapeutiques qui sont du coup eux aussi plus mis en lumière.

Pourquoi ces auto-intoxications touchent-elle plus particulièrement les filles ?

Concernant les sujets sains, les filles testent effectivement plus leurs limites en ingérant des substances toxiques, mais c'est uniquement des données recueillies proportionnellement aux activités des garçons, qui testent leur capacité par d'autres biais, comme les sports à risque par exemple, ou la vitesse des véhicules qu'ils utilisent, notamment avec leur scooter ou leur petite moto.

Y a-t-il des signes chez un adolescent qui doivent alerter les parents sur un possible auto-empoisonnement ?

La première chose que peuvent faire les parents, c'est de savoir que ce phénomène d’ingérence de produits toxiques existe et d'informer leur enfant sur leur dangerosité, même à petite dose (l'eau de javel peut vous perforer l'estomac et vous conduire direct à la morgue).

En fonction des substances ingérées, les effets peuvent être extrêmement divers : saignement de nez, brulures, nausées, somnolence, perte d'appétit...Dans tous les cas, si les parents constatent une anomalie physique chez leur enfant, qu'il soit médicalisé ou pas, la première chose à faire est soit de le signaler au médecin référant si l'adolescent se trouve dans un hôpital psychiatrique, soit de l'emmener chez son médecin traitant.

C'est très important, car l'adolescent parlera beaucoup plus facilement à un médecin qu'à ses parents.

L'auto-intoxication est-elle un phénomène qui peut toucher tous les âge?

Le phénomène qui consiste à tester ses limites en permanence touche principalement les adolescents, et ce même s'ils sont stables psychologiquement, pour les raisons expliquées plus haut. Mais les cas d'ingérence de substances toxiques restent tout de même marginal. Rappelons que 85% des adolescents français vont très bien et ne se risquent pas à ce genre de pratique.

Malheureusement, les cas d'auto-intoxication existent aussi chez les adultes psychologiquement instables, mais ici non pas dans le but de tester ses limites, mais bien de se donner la mort.

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