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Allemagne, Europe : l’étrange soumission de l’élite française
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Couple inégal

Allemagne, Europe : l’étrange soumission de l’élite française

La réalité européenne des vingt dernières années est celle d’un affaiblissement continu et alarmant de la puissance de la France face à l’Allemagne, caché derrière le paravent d’un « couple » franco-allemand dont on ne parle en fait que de ce côté-ci du Rhin.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Thibault Launay

Thibault Launay

Thibault Launay (pseudonyme) est économiste et ancien haut fonctionnaire au ministère de l’économie et des finances.

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Atlantico : Les élections européennes se sont déroulées ce 26 mai. La campagne électorale a-t-elle selon vous permis de porter le débat sur les enjeux essentiels pour la France dans l’Union européenne telle qu’elle est aujourd’hui ?

Thibault Launay : Le 26 mai, l’élection des députés français au parlement européen s’est largement résumée, une nouvelle fois, à un scrutin pour rien. Pour rien, car le vote n’aura pas de portée décisive en politique intérieure malgré un débatqui  se résume à des enjeux internes (qui serait premier dans ce duel ridiculement mis en scène entre Macron et Le Pen ?). Pour rien, car en dépit des promesses des candidats promis à l’ennui bruxellois et à l’exil médiatique à Strasbourg, rien ne se décidera au parlement européen et tout au conseil et à la Commission. Pour rien, car l’Europe stagne depuis déjà vingt ans et se maintiendra bien évidemment encore dans cet état de demi-coma, faute d’alternative viable (ni avancées, ni déconstruction). Pour rien, car les envolées lyriques habituelles dans ce genre de scrutin laisseront une nouvelle fois la place à la dureté implacable de la technocratie. Pour rien pour la France, enfin, car aucun des vrais sujets pour le pays n’a été débattu dans cette campagne, à commencer par LA seule question qui vaille pour nous en Europe : l’Allemagne, l’étrange soumission de notre élite à ce voisin si puissant et les moyens crédibles d’en sortir.

Edouard Husson : Effectivement, aujourd’hui en Europe, la question allemande domine de nouveau toutes les autres. Comme l’a rappelé récemment l’expert en géopolitique américain Robert Kagan dans un article très remarqué dans la revue Foreign Affairs, la question allemande est de retour. La création de l’euro a recréé un déséquilibre majeur entre les puissances européennes en reconstituant une Allemagne beaucoup plus forte qu’elle n’aurait été si elle avait dû financer seule la réunification et si la France avait gardé la maîtrise de sa politique monétaire. En fait, en faisant l’euro, nous avons seulement accepté un alignement des taux d’intérêts qui a permis à l’Allemagne de faire co-financer la réunification par ses partenaires européens, mais nous avons tué la compétition que permettait les ajustements monétaires et donné l’occasion à l’Allemagne d’actionner le levier de la compression des coûts salariaux, qui lui a permis de transformer la zone euro en marché protégé pour ses exportations. Le déséquilibre a été d’autant plus fort que la France s’est privée de jouer la carte britannique pour rééquilibrer l’Europe ; et que, de Clinton à Obama, à part la question de la domination des Balkans, les Etats=Unis ont laissé faire l’Allemagne. Heureusement, Trump a décidé de rappeler à l’Allemagne qu’elle n’est qu’une grande puissance européenne et ne peut pas se permettre de créer indéfiniment des déséquilibres au sein du monde occidental.

En quoi la question allemande est-elle particulièrement centrale pour la France dans sa relation à l’Europe ?

Edouard Husson : La réalité européenne des vingt dernières années est celle d’un affaiblissement continu et alarmant de la puissance de la France face à l’Allemagne, caché derrière le paravent d’un « couple » franco-allemand dont on ne parle en fait que de ce côté-ci du Rhin. Comme disait Oscar Wilde, « être en couple, c’est ne plus faire qu’un. La question c’est lequel ? ». Dans le cas des relations Paris-Berlin, la réponse est facile : le couple franco-allemand aboutit à la domination de Berlin sur Paris. Pays fondateur de la communauté européenne, inspirateur de la construction européenne depuis les années 1950, la France a été la première puissance européenne, avec la Grande-Bretagne, jusqu’en 1989.

L’inculture de Mitterrand et des élites françaises en général en matière monétaire nous a précipités dans une monnaie unique étouffoir qui tue lentement mais sûrement notre tissu industriel et dont on ne peut pas sortir. Le machiavélisme supposé du monarque mitterrandien s’est retourné contre nous.

L’euro a cimenté le triomphe économique de l’Allemagne en Europe, au point d’inquiéter même les intérêts commerciaux de l’Amérique (ce à quoi Trump veut, légitimement, répondre en s’en donnant les moyens). L’Union européenne, par l’impérialisme de son droit et les transferts progressifs de compétences, a anéanti toute capacité d’action réelle des gouvernements successifs et rendu la politique nationale insignifiante. Privée de dynamique industrielle capable d’irriguer son territoire, minée de l’intérieur par l’immigration de masse et la diffraction de sa population entre strates innombrables, conduite par des politiciens médiocres obnubilés par le théâtre médiatique et des élites cyniques et accapareuses, la France s’affaiblit de jour en jour au point d’inquiéter même une Allemagne peu désireuse de payer un jour la facture d’une faillite française.

Thibault Launay : L’Europe et l’Allemagne sont une cause majeure de cette triste réalité française porteuse de tous les dangers. Elles ne sont pas à l’origine de l’immigration de masse (générée et voulue par les gouvernements successifs). Elles n’ont pas inventé la mondialisation et l’explosion des inégalités. Mais en insérant la France et les nations européennes dans un étroit écheveau de contraintes, elles nous ont surexposé aux effets dévastateurs des deux phénomènes. Il était donc pathétique d’entendre le concert des candidats aux européennes vanter une « Europe qui protège » qu’il faudrait enfin promouvoir. Qui peut ignorer qu’il est bien tard pour le faire, maintenant que tous les pouvoirs nous échappent ?

Devant cette tragédie française, le seul devoir des dirigeants supposés porter l’intérêt national est de rechercher par tous les moyens de sortir de ce piège et de retrouver des marges d’action de grande ampleur pour sauver ce qui peut l’êtreet susciter un rebond. La France, n’est pas une nation comme les autres. Elle est porteuse d’un héritage historique, intellectuel, industriel, culturel et politique tout à fait majeur en Europe. Une telle puissance ne peut disparaître, même après trente années de soumission.

Pourtant, bien peu nombreux sont les responsables politiques capables de hausser le débat européen à ce niveau de raisonnement. Rêver d’une Europe puissance n’a pas de sens pour la France si les commandes d’un tel ensemble sont toutes à Berlin. Car l’Allemagne, à juste raison, conduira l’ensemble dans son propre intérêt qui n’est pas le nôtre (le libre échange avec les Etats-Unis et, de plus en plus, avec la Chine, au détriment de notre base économique plus fragile, le refus du leadership militaire, la sortie du nucléaire, l’acceptation d’une immigration de masse pour compenser le déclin démographique, le refus de l’usage de la monnaie comme instrument de puissance, … les désaccords avec l’Allemagne sont infinis …).

Selon vous, la responsabilité des élites françaises est donc écrasante dans ce refus français de contester la domination absolue de l’Allemagne sur l’Europe d’aujourd’hui. Comment l’expliquer ?

Thibault Launay : Les élites françaisesont fait le choix d’une soumission complète à l’ordre européen allemand. Une soumission si absolue qu’elle en devient difficile à expliquer. Devant l’évidence de la perte définitive du combat français pour peser en Europe, aucune critique de l’Allemagne n’est permise dans le « cercle de la raison ». Tout l’establishment français continue de faire croire à l’opinion que notre pays « co-dirige » une Europe qui nous protège et sans laquelle nous ne serions plus rien à l’échelle du grand monde. L’euro, arme de destruction économique (et donc politique) massive de l’Allemagne contre la France n’a été à aucun moment l’objet de débat durant la campagne européenne. Il faut admettre que dépolitiser l’instrument même de la domination allemande sur l’Europe a été le coup de génie ultime des concepteurs de l’euro.

L’humiliation totale subie par E. Macron de la part des Allemands en réponse à ses propositions naïves sur la transformation de la zone euro n’est en rien au cœur du débat. Pourtant, au « non » sec exprimé à la proposition de créer un budget de la zone euro significatifpermettant de redistribuer à minima les gains gigantesques générés par l’euro au bénéfice exclusif de l’Allemagne, s’est ajouté des demandes de la CDU gravement humiliantes (transférer le siège de membre permanent de la France à l’ONU, supprimer le siège du parlement à Strasbourg …)

A cette posture allemande de plus en plus arrogante et agressive répond un silence des élites françaises qui laisse songeur. Il faut sans doute y voir en partie l’expression de l’esprit d’abandon qui a si souvent caractérisé les « grands esprits » dans notre histoire (Voltaire et le roi de Prusse, …). Pour Marcel Gauchet (cf. son débat récent à Sciences Po avec E. Todd), on doit y voir surtout la réaction compréhensible d’une élite bien consciente de la perte irrémédiable de notre influence mondiale, le réflexe le plus naturel étant de faire bloc avec notre voisin le plus puissant. Il faut peut-être aussi y voir, et c’est plus inquiétant, une peur réelle de la part de nos dirigeants face à une Allemagne redevenue inquiétante. C’est le point souligné par R. Kagan. L’Allemagne, elle non plus n’est pas un pays comme les autres. Son histoire (et pas seulement 1933) montre sa capacité à réagir avec agressivité quand elle ne se sent plus en sécurité. Taire tout critique contre les Allemands serait aussi le meilleur moyen de ne pas réveiller les réflexes du passé chez nos inquiétants voisins.

Edouard Husson :J’aurais une lecture un peu différente. Ce qui frappe dans le rapport des élites françaises à l’Allemagne depuis trente ans, c’est vraiment le « discours de la servitude volontaire » qu’elles ont su développer devant l’opinion. Il faut bien voir que la France porte l’essentiel de la responsabilité de l’ordre européen issu de Maastricht. C’est la France de Mitterrand qui a mis l’euro dans la balance de la réunification allemande. La Bundesbank était fermement contre la monnaie unique européenne, car elle savait bien les risques que la diversité des économies ferait peser sur la stabilité du nouvel ensemble. Ce sont les Français qui ont demandé à l’Allemagne de jouer le rôle de leader européen, en croyant que c’était le seul moyen de rester associés à la conduite de la politique européenne.

Malheureusement, c’était bien méconnaitre nos voisins. La volonté d’établir un leadership allemand, de Bismarck à Guillaume II, a conduit le pays à la catastrophe de 1918. Puis Hitler a récidivé et a fait chuter le pays encore plus, non seulement matériellement mais moralement. Donc les Allemands sont très rétifs à ce que leur ont demandé les Français. Du coup, ils ont imposé la mise en place d’une gouvernance kantienne basée sur le juridisme, sans assumer la part de responsabilité qui revient normalement à un « hegemon ». Le résultat est évidemment catastrophique : l’euro n’est pas géré dans l’intérêt des Européens mais du respect de règles copiées sur celles de la Bundesbank. La politique de la concurrence est à l’allemande et empêche l’Europe de créer quelque champion industriel que ce soit. Schengen est en capilotade. Il n’y a pas de politique étrangère européenne digne de ce nom. L’Europe de la défense est une montagne qui accouche d’une souris etc….Et pendant ce temps nos principaux concurrents avancent au rythme de leur gouvernance nationale adaptée à la troisième révolution industrielle.

Selon vous, la relation franco-allemande est donc basée sur une dangereuse méprise. Mais comment peut-on espérer la faire évoluer sans provoquer de nouveaux drames ?

Thibault Launay : Les responsables français devraient assumer devant l’opinion que le bilan de ces années de soumission à l’Allemagne est désastreux. Sans contrepoids réel en Europe, l’Allemagne contrôle totalement les institutions de l’UE, impose partout ses choix économiques et suscite en réaction des populismes qui menacent d’emporter tout l’édifice européen. Il est donc temps pour la France de s’interroger son attitude face à l’Allemagne, sans agressivité mais en ayant en tête son rôle essentiel dans l’équilibre des nations. Les prises de position d’un Jean Quatremer, européiste militant au ton devenu anti-allemand au nom même des intérêts de l’Europe, laissent penser qu’une prise de conscience est possible à Paris sur cette question centrale. Pourtant, le débat européen en vue du 26 mai l’a totalement ignorée. C’est dommage car l’histoire, comme toujours, saura vite se venger. 

Edouard Husson : Les Allemands n’étant qu’un « chef » par défaut de l’Europe, il ne tient qu’aux Français de réaffirmer leurs intérêts. Seul l’aveuglement de nos dirigeants sur l’état réel de l’Allemagne les empêche de voir qu’elle est aujourd’hui très affaiblie par le retour au premier plan des problèmes géostratégiques.

Le temps doit venir d’une France qui reprend courage et qui ose parler vrai à son puissant voisin. Une France qui ose porter le vrai intérêt européen, au plan économique et stratégique. Une France qui porte un développement économique équilibré interne à l’Europe et qui dénonce le mercantilisme et le dumping déguisé. Une France qui pèse en Europe pour limiter l’immigration, investir dans la défense et qui ose projeter à l’extérieur sa puissance monétaire, commerciale et militaire. Il est nécessaire pour cela de hausser notre voix, de parler fort au conseil européen et de retrouver des alliés à l’Est, comme au Sud (sans compter, malgré le Brexit, le maintien d’un lien fort au Royaume-Uni).

Bien sûr, sur la question centrale de l’euro, nous n’avons pas d’autre choix que de temporiser, car les coûts d’une remise en cause de la monnaie unique semblent vraiment incalculables. Même Marine Le Pen l’a compris. Mais il y a tout le reste. Sur de nombreux sujets, il ne tient vraiment qu’aux dirigeants français de prendre leurs responsabilités et de dénoncer l’inefficacité des impératifs kantiens qui mènent l’Europe dans le mur. Seule la France peut encore jouer ce rôle et nos autres partenaires de l’UE l’attendent. En reprenant sa place éminente dans le concert européen, la France ne fera que reprendre le fil de la longue histoire européenne. Celle d’un continent fort de sa diversité et de l’équilibre entre ses nations. 

Le bras de fer engagé cette semaine par E. Macron à Bruxelles sur les nominations aux grands postes européens (Commission, BCE, Conseil européen …) peut-il offrir l’opportunité d’une telle réaffirmation de la France face à l’Allemagne dans le concert européen ?

Thibault Launay : Effectivement, le Président de la République veut donner le sentiment d’un « retour de l’influence française en Europe » en pesant de tout son poids dans le processus de nominations. Les déclarations de Angela Merkel durant la campagne sur la « confrontation » avec la France de Macron peut l’aider paradoxalement à donner corps à cette idée. Un premier acquis pour Macron est d’avoir remis en cause le principe du « Spitzenkandidat » promu par les Allemands et qui devait permettre à Manfred Weber, le candidat du PPE arrivé en tête dimanche, de prendre la tête de la Commission européenne. S’il parvient à ses fins, il pourrait obtenir la nomination à la place de Weber du français Barnier ou de la libérale danoise Vestager.

Edouard Husson : Il faut relativiser grandement la portée qu’aurait l’échec de Manfred Weber. Bien sûr, la personnalité des leaders compte et leurs liens personnels aux chefs d’Etat et de gouvernement est important. Mais leur capacité à infléchir le cours des politiques européennes est très limité car, on le sait très bien, l’essentiel des grandes orientations de l’Union sont gravées dans le marbre des traitéset dans la complexité des réseaux bruxellois, au sein desquels, après le départ de la Grande-Bretagne, les Allemands vont se tailler la part du lion, contrairement à ce que pense Emmanuel Macron.

En outre, la contrepartie à l’échec de Weber pourrait bien être la nomination à la BCE du Président de la Bundesbank, Jens Weidmann, un faucon parmi les faucons sur les sujets monétaires. Par bien des aspects, ce serait assez catastrophique pour la France dont l’économie a plus que jamais besoin d’un banquier central accommodant. Sauf à penser que Weidmann pourrait, par son intransigeance être le début de la fin pour l’euro.

Le retour de l’influence française en Europe se fera moins par des nominations de compromis que par la constitutions d’alliances patientes et une voix forte sur les nombreux dossiers sur lesquels la direction allemande de l’Europe est en contradiction flagrante avec nos intérêts, à commencer par le commerce.

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