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7 millions d'Afghans se sont rendus aux urnes samedi dernier.
7 millions d'Afghans se sont rendus aux urnes samedi dernier.
©Reuters

Et PAN !

Afghanistan : et poum, les Afghans votent... et mettent un bon coup de trique aux Talibans

Malgré des semaines de menaces et d'attentats meurtriers de la part des Talibans, 7 millions d'Afghans se sont rendus aux urnes samedi dernier. Symbole de leur demande de paix après 30 ans de guerre et véritable acte de bravoure malgré la présence de 350 000 soldats et policiers afghans, les électeurs viennent de remporter une bataille contre leurs oppresseurs.

Karim  Pakzad

Karim Pakzad

Karim Pakzad est chercheur associé à l’Institut de recherches Internationales et Stratégiques (IRIS). Il a été professeur de sciences politiques à Kaboul.

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Atlantico : Le 5 avril dernier, 7 millions d'Afghans se sont rendus aux bureaux de vote, malgré les menaces des Talibans. Peut-on parler de victoire ?

Karim Pakzad : Evidemment. Il s’agit même d’une grande victoire pour le peuple afghan et notamment pour ceux qui voulaient envoyer un message aux Talibans. Ce vote est essentiellement une demande de paix. La population est fatiguée de trente ans de guerre et particulièrement de ces treize dernières années. Avec ce scrutin, ils ont utilisé leur vote pour exprimer leur désir de paix et de rejet des Talibans. Et ce rejet des Talibans ne signifie pas uniquement le rejet des attentats ou de la guerre, mais aussi le rejet du système Taliban. Une grande partie de la population, en particulier les jeunes, craignait leur retour, d’autant plus que le gouvernement sortant était en position de faiblesse. Autre chose, il faut savoir que certes, la participation au vote ne dépasse pas 60 %, mais elle reste massive dans la mesure où le vote n’a eu lieu que dans 87 % des bureaux de vote. Les autres se trouvaient dans des régions trop peu sûres.

La présence des 350 000 policiers et soldats Afghans a-t-elle contribué à dissuader les Talibans à mener ces attaques et/ou à rassurer les électeurs ?

Oui, absolument. Ce qu’on ignore assez, c’est que les Américains ont certes échoué dans la guerre contre les Talibans, mais ils ont tout de même apporté quelque chose à l’Afghanistan : ils y ont dépensé plus de 700 milliards de dollars en 13 ans. Et actuellement, ils dépensent presque sept milliards de dollars uniquement pour l’armée afghane. Ils ont donc mis en place et formé une armée qui aujourd’hui représente une force importante. Cette armée est aujourd’hui acclamée par le peuple du fait de la protection qu’elle lui a assuré lors du premier tour.

D'autres éléments ont-ils contribué à dissuader les Talibans et/ou pousser les électeurs aux urnes ?

Les Talibans ont probablement constaté une certaine ferveur, une certaine mobilisation chez les électeurs, et par conséquent, ils sont restés calmes le jour du scrutin. De plus, avant le 5 avril, ils ont réussi à commettre plusieurs attentats symboliques au centre même de la capitale, Kaboul, y compris contre le ministère de l’Intérieur et le siège central de la commission électorale, sans parler des attentats meurtriers qu’ils ont commis dans le Nord du pays. Le jour du scrutin, ils ne sont pas intervenus, mais dès le vote terminé, ils ont repris leurs activités. Certains candidats aux municipales – qui se déroulent également en ce moment-même  – ont été assassinés, des urnes ont été incendiées, etc. La mobilisation des 350 000 soldats a donc empêché tout attentat, bien que les Talibans soient toujours capables de menacer la sécurité et de faire régner la peur. Le problème est que l’on ne peut pas mobiliser l’ensemble des forces de l’ordre tous les jours. Par ailleurs, depuis 12 ou 13 ans, on assiste à l’émergence de la société civile en Afghanistan. Certes, elle n’est pas aussi bien organisée que dans les pays développés, mais on assiste de plus en plus à la naissance d’organisations de défense des droits de l’homme et des droits des femmes, mais aussi à l’émergence d’une institution, la FEFA, qui contrôle les élections. Ces derniers ont notamment réussi à envoyer 6000 observateurs. Cependant un point noir demeure au tableau : le problème des fraudes électorales, notamment par l’usage de pression ou de cartes électorales frauduleuses.

Peut-on craindre un rebondissement d'ici le second tour ?

Les Talibans n’ont pas les moyens de mener des opérations de grande envergure, que ce soit dans la capitale ou dans des grandes villes. Ils peuvent cependant commettre des attentats, souvent spectaculaires. Un attentat suicide contre un bâtiment public par exemple, ça fait du bruit ! Mais cela n’a pas empêché et n’empêchera pas le bon déroulement du scrutin. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il n’y aura pas d’attentats. La crainte majeure aujourd’hui, c’est la fraude électorale, le comptage des voix. Et cette fois-ci, si le comité électoral fait son devoir et vérifie chaque plainte et preuve de fraude, les résultats du premier tour ne devraient pas être contesté par les candidats. Le second tour n’en sera que mieux organisé. Selon mes informations, il se jouera entre Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah.

Apparemment, les pays avoisinant l’Afghanistan livrent des armes aux Talibans…

Le mouvement taliban s’est répandu au Pakistan dans les années 1990. Depuis, les services secrets pakistanais les aident financièrement et militairement. De plus, toutes les personnes impliquées dans les attentats suicide viennent des écoles coraniques ou des madrassahs coraniques situées au Pakistan. Sans son soutien militaire et alimentaire, les Talibans ne pourraient pas mener leur guerre. De plus, beaucoup d’argent vient du Golfe Persique, de la Péninsule arabique.

Quel avenir pour les Talibans ? Et pour la politique de sécurité en Afghanistan ?

La question essentielle que devra se poser le président élu est la question de sécurité. Pour ma part, je pense qu’un jour ou l’autre, il faudra vraiment négocier avec les Talibans. Chacun de leur côté, le gouvernement afghan et les Etats-Unis ont commencé déjà. Par exemple, en juillet dernier, un bureau officiel des Talibans a été ouvert avec la bénédiction des Etats-Unis et du Qatar. Le gouvernement de Kaboul à ce moment-là a protesté et a revendiqué les négociations. Aujourd’hui des négociations ont lieu entre les Talibans et chacun des deux gouvernements. Le problème : les Talibans sont dans une situation de force. Ils savent que les troupes étrangères auront quitté le territoire afghan d’ici 2014 et qu’Hamid Karzai, pour des raisons personnelles, a refusé de signer l’accord bilatéral de sécurité que l’Afghanistan avait négocié avec les Américains, accord stipulant que les forces américaines peuvent maintenir leur troupe sur le sol afghan au delà de 2014. On est dans une situation où tout le monde sait qu’il faut négocier cette paix. La question est comment, avec qui et sur quels critères. Sur ce point-là, Karzai a été contesté par l’opposition en Afghanistan, représentée notamment par Abdullah Abdullah et par la société civile. Au sein des Talibans, certaines factions sont prêtes à négocier, alors que d’autres, plus radicales, refusent et préfèrent attendre la fin 2014 pour négocier dans une position de force. Parmi la population afghane, certains refusent de négocier avec les Talibans, d’autres doutent et d’autres encore le veulent mais sur une base qui ne leur permettent pas de retourner dans le passé.

L’Afghanistan ne peut pas assurer seul sa sécurité après 2014. Elle a une armée puissante mais le budget de l’Etat afghan représente un peu moins de 4 milliards de dollars par an. Les Etats-Unis dépensent, uniquement pour l’armée afghane, 6,7 milliards de dollars, soit quasiment le double du budget national afghan. S’il n’y a plus d’Américains sur le sol demain et si le prochain président ne signe pas d’accord bilatéral, l’Afghanistan ne pourra pas s’en sortir, que ce soit sur le plan militaire ou économique. Quel que soit le président élu, il signera très probablement cet accord pour permettre aux Américains de rester, de continuer à former l’armée, de surveiller la sécurité, etc. Par ailleurs, cela donne une certaine assurance à la communauté internationale pour continuer leur aide, sans laquelle l’Afghanistan ne peut s’en sortir.

 Propos recueillis par Clémence de Ligny

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