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Affaires, moralisation ou dénonciation de la République du soupçon : quand l’angélisme moral conjugué avec un relativisme absolu conduit aux désillusions permanentes
©ERIC FEFERBERG / AFP

Darmanin bis

Affaires, moralisation ou dénonciation de la République du soupçon : quand l’angélisme moral conjugué avec un relativisme absolu conduit aux désillusions permanentes

Lorsqu'un gouvernement quelconque prône la moralisation et l'exemplarité de la vie politique, il faut s'attendre à un "retour de bâton". Peut-être que l'heure est venue pour LREM avec "l'affaire" Gérald Darmanin.

Jean-Philippe Vincent

Jean-Philippe Vincent

Jean-Philippe Vincent, ancien élève de l’ENA, est professeur d’économie à Sciences-Po Paris. Il est l’auteur de Qu’est-ce que le conservatisme (Les Belles Lettres, 2016).

 

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Atlantico : Alors que LREM a pu bâtir son image sur l'idée du renouvellement de la vie politique et de la moralisation, le gouvernement semble actuellement en difficulté pour se positionner "justement" dans le cadre de l'enquête qui vise Gerald Darmanin. Dans quelle mesure l'efficacité recherchée pour la moralisation pourrait-elle plutôt résulter de la mise en place de véritables contrôles à priori et d'une sanction particulière réservée aux responsables politiques ? 

Jean-Philippe Vincent : Je ne suis guère favorable, en principe, au contrôle a priori. Le « screening » à l’américaine, ça fait un peu frémir. Ca n’est d’ailleurs pas un « screening moral », mais un filtrage destiné à sélectionner le politiquement et le moralement correct. Ca fait frémir ! Le contrôle a posteriori, quoique très imparfait, me semble le seul à préserver la liberté, ce qui pour un conservateur libéral comme moi est quand même important. Certes, les résultats ne sont pas parfaits. Mais, ni l’homme ni la société ne sont parfaits. La recherche de l’angélisme moral conjuguée – très curieusement – avec un relativisme absolu conduit à des désillusions permanentes qui exaspèrent les Français. En définitive, en démocratie, la seule sanction efficace vient du peuple et s’appelle : défaite électorale. Pour survivre politiquement dans la durée en démocratie, il faut avoir une éthique : Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Ronald Reagan et Margaret Thatcher l’ont montré. Un peu de morale victorienne, ça ne ferait aucun mal en France. Peut-être est-ce d’ailleurs ce que les Français attendent vraiment : « une réforme intellectuelle et morale », pour reprendre le titre du grand livre de Renan.

En quoi cette responsabilité politique pourrait mériter un caractère particulier, notamment en raison des implications politiques, comme ce fut le cas dans l'affaire Cahuzac ? Cette responsabilité politique peut-elle être la source d'une sanction différente que pour un "simple citoyen" ? 

Créer une vraie responsabilité politique, avec les sanctions appropriées ? Vaste problème et presque insoluble en France, car le régime politique n’a aucune stabilité. Comptez tous les régimes qui se sont succédés depuis la Révolution et vous aurez une idée de l’extrême difficulté de la question. En France, la sanction politique habituelle, c’est le changement de régime ou – au mieux – le désastre électoral, genre 1993. N’oublions pas qu’il y a un droit de l’Homme important dans la déclaration des droits de 1789, à l’article 2 : « les droits de l’homme sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance à l’oppression, les Français l’exercent parfois, pas toujours à bon escient. Mais c’est, en France, la seule vraie sanction politique. Naturellement, quelque chose de plus pacifique et mieux ordonné est hautement désirable. Mais, pour revenir au point que j’évoquais au début, il faudrait pour cela qu’il y ait en France un consensus moral ou éthique. Il a existé – ne serait-ce qu’il y a 50 ans de cela - , il n’existe plus. Sans ce consensus, l’action de moralisation et les sanctions qui vont avec risquent d’être inefficaces. « Qui veut faire l’ange fait la bête », disait Pascal. Disons plutôt que qui veut faire de l’angélisme politique produit une vie politique imbécile.

En quoi les précédents en la matière montrent que les partis politiques qui usent de la thématique de la moralisation subissent généralement un "retour de bâton" inhérent à toute structure qui comprend des hommes et des femmes ayant leurs faiblesses ? N'est-il pas hasardeux pour tout parti de se lancer dans ce type de rhétorique vertueuse ? 

Ces tentatives à répétition de moralisation de la vie publique sont… démoralisantes. Elles sont condamnées, le plus souvent, à être inefficaces. Mais pourquoi ? D’abord, il n’y a pas de consensus chez les Français sur la morale ou l’éthique qui pourrait servir de fondement religieux ou philosophique à une action de moralisation de la vie publique. Il y a une grande quantité de morales, religieuses ou philosophiques : chrétienne, juive, musulmane, aristotélicienne, épicurienne, stoïcienne, spinozienne, kantienne, rawlsienne, libertarienne, etc. Faites votre choix ! Or les Français ne savent plus où ils en sont en termes d’éthique collective. La morale collective qui subsiste, la morale dite laïque ou républicaine, est un résidu : quelques éléments laïcisés du décalogue, quelques bribes du Nouveau Testament, deux ou trois impératifs catégoriques.  Avec ça, on ne va pas loin et on est incapable de fonder une éthique consensuelle qui pourrait guider l’action publique. Pour remédier à cela – ou plutôt pour cacher cela – on fait de la morale par la loi. Hélas, comme disait Montesquieu, « la loi sans les mœurs n’est rien ». D’où l’inefficacité chronique des tentatives de moralisation. Ajoutons à cela que la « loi morale moderne » varie tous les jours : ce qui était considéré comme une incongruité  morale majeure il y a 20 ans seulement – le mariage des personnes homosexuelles – est regardé aujourd’hui comme le summum de la vertu.  Quand la loi morale varie aussi vite et aussi souvent, comment fonder une morale de l’action publique ?  Impossible. A mon sens, la moralisation de la vie publique est condamnée à l’échec parce qu’il n’y a plus de consensus moral ou éthique en France. Il y a 50 ans, ça n’était pas le cas. « O tempora , o mores » ! Les déboires moraux de LREM ne sont pas dramatiques. Mais ce qui est dramatique c’est qu’ils illustrent l’incapacité française à avoir un cap éthique, une boussole éthique. Et ça, c’est gravissime car, pour reprendre encore Montesquieu, le principe régulateur d’une démocratie, c’est la vertu.

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