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François Berléand dans le rôle de Robert Boulin.
François Berléand dans le rôle de Robert Boulin.
©Téléfilm, "Crime d'Etat", produit par Jean-Pierre Guérin

Guerre des droites

Affaire Boulin : suicide ou assassinat, l’ombre de Jacques Chirac dans les deux cas ?

France 3 consacre deux soirées à l’affaire Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet le 30 octobre 1979.

Benoît Collombat

Benoît Collombat

Benoît Collombat est journaliste. Il travaille à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter.

Il est notamment l'auteur de "Un homme à abattre : Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin" (Fayard, 2007).

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Atlantico : La chaîne France 3 consacre deux soirées à l’affaire Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet le 30 octobre 1979. Le documentaire d'hier et le téléfilm de ce soir présentent des thèses opposées. La fiction opte pour la thèse de l'assassinat, le documentaire penche pour le suicide. Le nom de Jacques Chirac revient régulièrement dans les arguments des partisans des deux thèses. Suicide ou assassinat, quel est selon vous le degré d’implication de l’ex président de la République dans cette disparition ?

Benoît Collombat : Au moment de sa disparition, Robert Boulin est un « gaulliste historique », indispensable à l’équilibre politique du gouvernement de Raymond Barre, qui subit alors la guérilla politique du RPR de Jacques Chirac. Pour Boulin, Chirac n’est pas un vrai gaulliste. Son OPA sur l’UDR en décembre 74, l’a révolté. Il rend sa carte avant de réintégrer le mouvement en janvier 76. Quelques mois plus tard, Chirac lance le RPR : une machine de guerre pour conquérir le pouvoir, depuis la mairie de Paris. La perspective de la présidentielle de mai 81 aiguise les appétits. Tous les coups sont permis pour apparaître comme le leader incontesté à droite.

En tant que gaulliste social et ancien résistant rallié à Giscard dont le nom est cité comme futur Premier ministre, Boulin devient une cible politique. C’est le RPR qui fait sortir dans la presse une affaire bidon de terrain à Ramatuelle pour tenter de ternir son image d’homme intègre. Un escroc, Henri Tournet, qui a grugé Boulin essaye de l’entraîner dans sa chute. Boulin sait d’où viennent les coups, et il n’entend pas se laisser faire. Il reçoit alors des menaces. A cette époque, Foccart met ses réseaux africains au service de Chirac. Par l’intermédiaire de Pierre Debizet (chargé de la sécurité du président Bongo), Foccart contrôle également les hommes du SAC (Service d’action civique), le service d’ordre du parti gaulliste, dont Jacques Chirac connaît l’importance au sein du mouvement. La violence physique est omniprésente dans ces années 70. Le SAC est engagé dans une dérive sanglante qui aboutira à la tuerie d’Auriol, en juillet 1981. Outre des militants sincères, on y croise alors des truands, des barbouzes, des mercenaires… Des « gros bras » actionnés en cas de problème. La contre-attaque de Boulin commence à inquiéter. C’est le SAC qui va détruire toutes les archives du ministre après sa disparition.

Qui avait, selon vous, le plus d’intérêt à voir disparaître Robert Boulin ?

Parmi les nombreux ministères qu’il a occupés, Robert Boulin a notamment été secrétaire d’Etat du Budget de 1962 à 1968, et ministre délégué de l’Economie et des Finances de 1977 à 1978. Ce sont des postes où on a une vision transversale de l’Etat. Ce sont des « tours de contrôles » budgétaires où l’on voit passer tous les flux financiers. Boulin était aux premières loges lors de la création d’Elf dans les années 60. Plus tard, il valide les commissions passées lors des gros contrats d’armement ou pétrolier. Il a également connaissance des flux opaques, et des valises de billets échangées notamment entre Paris et Libreville. Lors de sa contre-attaque, Robert Boulin menaçait notamment de révéler des éléments sur le financement du RPR et Elf-Gabon, comme le confirme aujourd’hui l’ancien assistant parlementaire du suppléant de Boulin, qui a supervisé l’opération de destruction des archives du ministre par le SAC. Un proche de Boulin, son conseiller presse, Patrice Blank, qui a joué un rôle trouble dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, en se rendant à plusieurs reprises dans le bureau de Boulin était également lié à ses intérêts « françafricains. » Il était membre du conseil d’administration de la FIBA, la banque d’Elf et d’Omar Bongo.

Robert Boulin était au moment de sa mort au milieu d’une affaire immobilière concernant des terrains à Ramatuelle. Ce qui s’est avéré plus tard comme une tentative de déstabilisation aurait-elle pu conduire le ministre au suicide ?

L’affaire de Ramatuelle n’est que la face émergée de l’iceberg. Les tenants de la thèse du suicide décrivent un Boulin désespéré par cette affaire, qui aurait inexorablement entraîné son geste fatal. Cette affaire le préoccupait, c’est incontestable, mais Boulin n’était pas suicidaire. Il se retrouvait pris dans une machination complexe à cause de cet escroc ami de Jacques Foccart, Henri Tournet. Un personnage redoutable qui met en avant ses prétendus états de services dans la Résistance pour faire des affaires. Il va se servir de son lien avec Foccart et du fait que son épouse est une amie d’enfance de la femme de Boulin pour vendre ce fameux terrain de Ramatuelle, en réalité déjà vendu.

A partir du moment où il comprend qu’Henri Tournet l’a piégé, Robert Boulin est bien décidé à se défendre. Il y consacre beaucoup d’énergie parce qu’il a sa conscience pour lui. De nombreux courriers à ses conseillers ou ses avocats et des échanges de lettres très vives avec Tournet montrent bien que Boulin ne prend pas cette histoire à la légère. Tournet lui demande d’intervenir pour obtenir des permis de construire. Mais Boulin refuse. Tournet enrage, mais il a tout prévu. L’escroc a monté un piège en faisant croire par un jeu d’écriture qu’il aurait cédé gratuitement son terrain à Boulin, ce qui est faux. Quand l’affaire va sortir dans la presse, Boulin cherche le meilleur moyen de se défendre. Il veut donner sa version au jeune juge Van Ruymbeke, que le garde des Sceaux de l’époque, Alain Peyrefitte, se fait un plaisir de présenter, à tort, comme « un juge rouge qui veut faire un carton sur un ministre. » Avant sa disparition, Boulin réfléchissait au meilleur moyen de se défendre et travaillait sur un projet de lettre au journal Le Monde concernant cette affaire de Ramatuelle. Une longue lettre transmise à deux collaborateurs qui ne sera jamais retrouvée par les enquêteurs. En résumé, cette « affaire » de terrain cache la véritable affaire : les conditions troubles de la disparition de Boulin.

Que dire des lenteurs et dysfonctionnements judiciaires depuis la découverte du corps de Robert Boulin ?

En 1979, l’autopsie est sabotée sur ordre du procureur : interdiction d’examiner le crâne, en invoquant une volonté familiale qui n’a jamais existé. Tous les prélèvements du sang de Robert Boulin et les organes du ministre sont ensuite détruits dans des conditions troubles. Rien n’a été fait pour prouver scientifiquement la soi-disant noyade de Robert Boulin, dont le visage ressemblait plus à un boxeur qu’à un noyé. Et ça continue aujourd’hui puisqu’en 2010 on a appris que des scellés judiciaires ont mystérieusement disparu, avant de réapparaître un mois plus tard, après la non-réouverture du dossier.

Le non-lieu de 1992 dans l’affaire Boulin constitue une défaite magistrale du point de vue du fonctionnement des institutions judiciaires. La juge d’instruction Laurence Vichniewski (qui n’était pas encore rompue aux arcanes de l’affaire Elf) clôt un dossier gargantuesque en quelques jours, en se conformant aux réquisitions de non lieu du parquet. En fait, l’arrière plan politique de cette affaire a toujours pollué le dossier judiciaire. Avant même que le Procureur général de la Cour d’appel de Paris, François Faletti, ne refuse la réouverture du dossier (en juin 2010), la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, explique que le dossier est clôt, huit jours avant, en marge d’un déplacement à Libourne, la ville de Boulin  ! Tout un symbole. 

Alexandre Sanguinetti, un des fondateurs du SAC, a déclaré avant sa mort connaître le nom des deux assassins de Robert Boulin. L’homme est-il crédible ? Pourquoi ne pas entendre sa fille à qui il aurait confié ces noms ?

Alexandre Sanguinetti (mort en octobre 1980) était au cœur des réseaux gaullistes et du SAC. Il s’agit donc d’un témoignage important, d’autant plus qu’il est confirmé par d’autres ténors du gaullisme comme Jean Charbonnel ou Olivier Guichard (mort en janvier 2004.) Sa fille, Laetitia Sanguinetti, pourrait effectivement être entendue. Elle a des choses à dire. Mais il faudrait pour cela qu’un juge d’instruction reprenne le dossier en main. C’est possible. Car à tout moment l’affaire Boulin pourrait être relancée. Elle n’est pas éteinte judiciairement, puisque l’affaire ne sera prescrite qu’en 2017. Cela veut dire que le Procureur général peut, s’il le souhaite, confier à nouveau cette affaire à un juge d’instruction. C’est ce que réclame aujourd’hui encore la fille du ministre, Fabienne Boulin. Seul un juge d’instruction indépendant du pouvoir politique pourrait, par exemple, organiser une reconstitution sur place, des confrontations entre plusieurs témoins qui se contredisent, ou ordonner des expertises sur des scellés judiciaires. Le pouvoir actuel le souhaite-t-il ? Cela reste à prouver.

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