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Abus sexuels dans l’Eglise : ce renouveau spirituel qui devrait accompagner l’appel au témoignage
©Reuters

Repentance

Abus sexuels dans l’Eglise : ce renouveau spirituel qui devrait accompagner l’appel au témoignage

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise qui a lancé en juin dernier un appel à témoignage a remis la semaine dernière son premier rapport. En trois mois, elle a reçu 2 000 témoignages.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : Si le grand nombre de témoignages reçus par la Commission Sauvé montre que la parole se libère et que l'Eglise n'a plus peur de ce passé, que penser de cette logique d'appel à témoignages et de son fonctionnement ?

Bertrand Vergely : En matière d’abus sexuels il faut réagir et sanctionner afin que cela s’arrête. Il s’agit là d’une nécessité pour tout le monde et notamment pour les victimes. Abuser sexuellement de quelqu’un  et en plus continuer à vivre en toute impunité comme si de rien n’était augmente la souffrance de celui ou de celle qui a été abusé  en ajoutant au scandale de l’abus celui de l’impunité. En engageant une poursuite judiciaire, mettant fin à  l’impunité, on soulage les victimes. 

Tant qu’un violeur n’est pas reconnu comme violeur, un doute subsiste. S’il n’a pas été sanctionné c’est qu’il n’est peut-être pas si violeur que cela. Peut-être que la victime fabule. Quand le violeur est reconnu coupable et sanctionné, le doute n’est plus possible. Se sentant reconnue et légitimée, la victime peut alors  aller au-delà de la violence qu’elle a subie. 

Pendant longtemps, s’agissant des abus sexuels, que ce soit dans l’Église, dans les familles, dans les institutions et dans la société, on s’est tu. On avait peur. Les êtres humains aiment la quiétude. Quand quelqu’un dénonce une injustice en créant un scandale, même si il a raison et que sa cause est juste, il n’en a pas moins troublé la quiétude collective et inconsciemment on lui en veut. Aussi n’est-il pas rare qu’on le fasse taire plus ou moins directement et qu’il se taise afin de ne pas avoir d’ennuis. 

 Il y a des années de cela, un joueur de football a dénoncé un match truqué auquel il avait participé. Ce n’est pas au truqueur à qui les supporters  en ont voulu mais au joueur qui a dû s’exiler aux Antilles à la suite de menaces de mort sur lui et sur sa famille. Lorsqu’un abus sexuel a lieu, le même phénomène se produit. Pour ne pas bousculer la quiétude de la famille, de l’Église, du parti, de l’école, de l’université, de l’entreprise etc., on se tait  et on vit mal durant toute sa vie.   À cet égard, ce qui se passe  aujourd’hui est donc important et change la vie de nombreuses victimes. Et quand l’Église décide de prendre les choses en main en balayant devant sa porte elle agit comme il convient d’agir en mettant en pratique la foi qu’elle enseigne. Toutefois, pour juste qu’elle soit cette attitude n’en reste pas moins problématique. 

Quand la campagne « Balance ton proc » a commencé on a vu apparaître un climat malsain de délation et de persécution. Si le viol excite les esprits, la dénonciation des violeurs excite également. Jouer au champion de la morale, quel beau rôle ! Revêtir l’habit de l’indignation, quel beau costume ! Si bien qu’il convient de se rendre à cette évidence : la dénonciation et le scandale ne suppriment pas l’excitation malsaine. Elles la prolongent sous une autre forme en lui faisant changer de camp. Certes, il faut sanctionner les abus sexuels mais il faut aussi attaquer la racine du problème qu’il y a derrière. 

Nous vivons dans un monde de communication qui surexcite les esprits de façon paradoxale. Quand il ne le fait pas en exaltant une liberté sexuelle totale, il le fait en exaltant la dénonciation à propos de toutes sortes de sujets dont les abus sexuel. Résultat, on baigne dans la surexcitation, l’exaltation et la dénonciation. On y baigne tellement que le climat surexcité de dénonciation finit par mener les esprits. 

Quand c’est le monde qui pratique une telle excitation, c’est navrant. Quand l’Église s’y met, ça l’est encore plus. L’abus sexuel ne devrait pas être l’occasion d’un show. Or, c’est devenu un show. Régulièrement les medias parlent du sujet, le commettent, organisent de grandes soirées sur ce thème, multiplient enquêtes, reportages, tableaux, Dans ce contexte, le prêtre pédophile catholique est devenu l’un des acteurs d’un show où on en arrive à remercier l’abus sexuel d’exister tant il fournit des thèmes captivants nourrissant tous les exhibitionnismes et tous les voyeurismes. 

Hier, l’Église était dans le théâtre du silence.  Dans une atmosphère digne d’un roman de Mauriac, elle cachait les choses. Aujourd’hui, elle a décidé non plus de se taire mais de parler en rentrant dans le théâtre du dévoilement et de la dénonciation sur un mode très médiatique, très tendance, très mode. On était dans le théâtre. On continue d’y être. 

On ne va pas regretter  bien sûr le temps où le silence était de règle. Mais on ne va pas saluer non plus le fait que l’Église soit comme les autres. Quand l’Église devient le lieu dans lequel « la parole se libère » elle n’est plus l’Église. Elle devient une branche du féminisme mondialisé qui entend mener partout et sans arrêt des campagnes de dénonciation avec appels à témoins, poursuites judiciaires et sanctions. Certains s’en réjouissent. Enfin l’Église se réveille, disent-ils. Quand l’Église parle de Dieu, ils ne se réjouissent pas. Quand elle devient féministe, ils se réjouissent. Pour eux aujourd’hui le fait que l’Église parle de féminisme et non plus de Dieu est un progrès  et l’abus sexuel a cela de bon qu’il permet de passer de Dieu au féminisme. 

Aujourd’hui, à la faveur de questions extrêmement graves au sujet desquelles il importe d’être juste on a affaire à un phénomène de récupération. Le féminisme récupère l’Église qui se laisse récupérer par le féminisme en souhaitant secrètement qu’en se laissant récupérer par celui-ci elle va finir par le récupérer. D’où le malaise que l’on ressent quand on apprend que déjà 2000 témoignages d’abus sexuels ont été recueillis et le sentiment que l’on a à cette occasion que la question de fond n’est pas là, et la solution non plus. 

Est-ce la bonne stratégie pour l'Eglise ? Est-ce là la manière de faire toute la transparence sur ces affaires ?

 Quand l’Église décide de se lancer dans un appel à témoins afin de régler la question des prêtres pédophiles, elle fait ce que l’idéologie dominante entend que l’on fasse et elle dit ce que cette idéologie a envie que l’on dise.  En ce sens, la stratégie de l’Église est la bonne. On ne cesse de lui reprocher de ne pas être en phase avec la réalité. Dans le cas présent, cette critique n’a plus de raison d’être puisque l’Église agit et pense comme l’idéologie dominante désire que l’on agisse et que l’on dise ce qu’il faut. Cela va-t-il permettre de favoriser la transparence sur les abus sexuels ? Non, parce que cela va servir une vérité qui n’est pas celle de l’Église véritable, l’Église étant l’Église parce qu’elle est sainte et non parce qu’elle est transparente. 

La transparence est un mythe. Elle repose sur le rêve du pouvoir total. Michel Foucault l’a bien montré dans son analyse du « panoptique ». Pouvoir tout voir d’un seul regard en un clin d’œil, grâce à une organisation spatiale et visuelle permettant effectivement de tout voir : c’est le rêve du pouvoir absolu. Quand tel est le cas, cette transparence produit un effet d’aubaine. Elle permet de devenir opaque et donc non transparent. Ce qui est logique. Qui voit tout échappe au regard, tout voir n’étant possible que si on sort du champ de la vision dans lequel on est vu. Quand on est celui qui voit tout en un clin d’œil, on est en même temps celui que personne ne voit. Dans La République Platon fait mention d’une bague permettant de tout voir sans être vu. Il voit là l’essence de la tyrannie. Le propre de l’État totalitaire est d’être cette tyrannie. Notre système politico-médiatique également. 

Dans notre monde, ce système  s’emploie à être celui qui voit tout en échappant lui-même à tout regard. Plus il voit tout, plus il est opaque. Plus il est opaque, plus il voit. Quand l’Église se lance dans le grand show de la transparence, elle agit de même. Dans l’affaire des prêtres pédophiles que fait-elle ? Constatant quelle perd du pouvoir à cause du scandale que cela provoque, constatant qui plus est qu’elle perd du pouvoir parce que le système politico-médiatique la scrute et la transperce du regard de tout côté, elle  trouve la parade en décidant de devenir pour elle-même un système transparent. Parade habile. Le système politico-médiatique la regardait. Désormais, c’est elle qui se regarde. Le regard appartenait à un autre. Désormais, il lui appartient. Exit le pouvoir politico-médiatique. En outre, autre avantage : quand on voit on devient opaque. Quand elle se met ainsi à tout voir l’Église redevient un pouvoir opaque. Bonjour le pouvoir. Le résultat est immédiat. Devenant un pouvoir parlant le langage de la transparence en faisant allégeance au système de la transparence, l’attitude de l’Église est saluée comme une Église courageuse et de progrès. Bienvenue au club !

Est-ce suffisant ? Que devrait faire l'Eglise pour aller plus loin ? 

La vérité, la grandeur et la beauté de l’Église se trouvent dans sa sainteté. Son sens est la sainteté. Son œuvre est la sainteté. Son rôle est la sainteté. C’est de sainteté dont elle doit parler. C’est à la sainteté à laquelle elle doit se consacrer. Il y a aujourd’hui une crise dans l’Église  parce que l’Église est l’Église s’occupe trop des affaires humaines et pas assez de mystique. Le pape François disait un jour que le sens de l’Église n’est pas d’être une ONG. Sage parole.  

Quand il y a abus sexuel pourquoi y en a-t-il ? Parce que l’Éros profond de l’homme ne vit pas, parce qu’on ne le fait pas vivre. L’Église catholique est une grande Église avec une grande tradition, une haute spiritualité, des monastères remarquables. Malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, depuis deux millénaires elle fait une œuvre prodigieuse à travers l’histoire. C’est elle qui a donné son armature à l’Occident dans tous les domaines. Si elle n’avait pas existé, rien de ce que nous connaissons n’aurait pu voir le jour. Quand Notre Dame brûle on s’en rend soudain compte. 

C’est la sainteté qui a produit tout ce que l’Église catholique a produit. Un saint est une icône de la lumière divine. Quand un homme est traversé par cette lumière, il n’a plus besoin de jouissance sexuelle. Il a infiniment mieux. Il n’a pas besoin d’être transparence. Il est lumière. Qui commet un abus sexuel est un ogre qui dévore de la chair fraîche comme l’ogre du Petit Poucet. L’ogre qui dévore femmes et enfants est le désir divin non satisfait présent en l’homme « Le passé que tu ne veux pas vivre, tu seras condamné à le subit », rappelle Freud. Le Dieu que tu ne veux pas vivre tu seras condamné à le subir. Quand l’Éros divin ne s’accomplit pas, il devient un Éros fou et destructeur. L’Église catholique, héritière de la haute tradition latine, a tous les moyens de surmonter la crise dans laquelle elle est. À condition d’être une Église sainte en parlant sa langue au leu de faire de la com. et de parler une langue qui n’est pas la sienne.

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