A l'âge de 5 ans, un enfant placé ne ressent qu'une chose : de la honte | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
A l'âge de 5 ans, un enfant placé ne ressent qu'une chose : de la honte
©Reuters

Bonnes feuilles

A l'âge de 5 ans, un enfant placé ne ressent qu'une chose : de la honte

Adrien a cinq ans lorsqu'il est confié aux Services de protection de l'enfance. Pendant quatorze ans, il sera balloté de familles d'accueil en foyers, jusqu'à ses 18 ans. Angoisses, troubles nerveux, échec scolaire, maltraitance, tentative de suicide… rien ne lui a été épargné. Pourtant, Adrien a préféré faire de son histoire un combat. Au terme de ce témoignage, il livre des propositions concrètes. Extrait de "Placé, déplacé" d'Adrien Durousset, aux éditions Michalon 1/2

Adrien Durousset

Adrien Durousset

Adrien Durousset a été placé de l'âge de 5 ans à 18 ans de familles d'accueil en foyers, soit pendant quatorze ans. Aujourd'hui âgé de 24 ans, il est en BTS de comptabilité et vit dans la commune de Saint-Fons (Rhône).

Voir la bio »

David et moi sommes ainsi devenus des enfants « placés », petit mot sec pour désigner des enfants temporairement écartés des leurs, pour maintes raisons valables.

Nous avons été « réceptionnés » par de parfaits étrangers. Nous allions désormais vivre ici. C’était donc une certitude : nous ne manquions à personne, et encore moins à ceux qui devraient, en toute logique, nous aimer !

Je me revois ce jour d’automne 97, mon petit sac à la main, démuni et fortement troublé par les barrières à l’entrée, les poteaux de surveillance et leurs gardiens. J’avais l’impression de rentrer à l’hôpital sans être malade ; juste parce qu’à 5 ans, le mot « prison » m’était inconnu. D’emblée, je me suis senti regardé, épié, détaillé. Pas par les autres enfants – je devenais l’un des leurs – mais par les responsables de l’établissement. À ce moment-là, je cernais mal cet étrange malaise. Je le traduirai plus tard : honte. Quel horrible sentiment !

J’ai découvert ma nouvelle habitation, un univers indescriptible sans aucun rapport avec la chaleur d’un cocon familial qui a rajouté à mon incompréhension et à ma peur. Je ne souhaite à personne de connaître ces structures, même si aujourd’hui, j’ai envie malgré tout de dire merci à l’État français de m’avoir récupéré, conscient d’avoir échappé, peut-être, à des blessures plus graves et plus profondes.

Ça ressemblait à une colonie de vacances, sans les vacances. Pas de bêtises d’enfants insouciants ni de rigolades.

Assez rapidement, David et moi avons été séparés, chacun dirigé vers « son » bâtiment, en fonction de son âge. Le mien se nommait « Bocage », celui de mon demi-frère « Pouponnière ».

Je ne me souviens pas avoir eu des contacts avec lui au cours de cette première année de placement. Je ne le voyais pas parce que les locataires ne se côtoyaient pas dans les pièces communes ; le règlement intérieur ne prévoyait pas ces rencontres. Je me pliais à cette règle sans chercher à comprendre ; bien qu’étant l’aîné, j’étais moi-même très jeune et surtout bouleversé : j’avais perdu mes points de repère. Même si les miens n’étaient pas convenables, je m’y étais habitué. Les frottements pouvaient éventuellement se faire dans le parc, au moment des jeux en plein air, mais j’étais trop absorbé par mes complexes, et par des plus grands que moi qui soulageaient leur douleur en tourmentant les plus faibles qu’eux. Et puis, je n’avais pas vraiment acquis le sens de la fratrie. Et qu’importe qu’il soit juste un « demi »-frère : « entier », je n’aurais pas été plus curieux. Tout comme pour ma sœur.

Comment s’est passée ma première nuit dans ces nouvelles structures ? Mal. Je n’en ai pas le souvenir mais c’est ce que j’ai entendu. Et c’est sûrement vrai parce que les suivantes ne furent pas plus paisibles. Je cauchemardais beaucoup, l’obscurité m’angoissait, rendant mon sommeil très agité.

Chaque soir, j’ai appréhendé le moment du coucher. Allongé dans mon lit, j’étais en proie à des malaises. Je me souviens en revanche de la porte de notre chambre ouverte, laissant entrer la lumière du couloir qui, bizarrement, ne me rassurait pas et accentuait même un silence et une froideur impressionnants.

Extrait de "Placé, déplacé" d'Adrien Durousset, publié aux éditions Michalon, mai 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !