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A chacun son média : de quel mal français les projets de la France Insoumise et de La République en Marche sont-ils le symptôme ?
©Reuters

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A chacun son média : de quel mal français les projets de la France Insoumise et de La République en Marche sont-ils le symptôme ?

La multiplication des médias qui clament leur indépendance et se déclarent "citoyen" ou connecté avec leurs lecteurs n'est peut-être pas la panacée et l'avenir du journalisme. On peut même y voir une démission inquiétante du journalisme face à l'éclatement de la société.

Dominique Wolton

Dominique Wolton

Dominique Wolton a fondé en 2007 l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il a également créé et dirige la Revue internationale Hermès depuis 1988 (CNRS Éditions). Elle a pour objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la communication, dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés. Il dirige aussi la collection de livres de poche Les Essentiels d’Hermès et la collection d’ouvrages CNRS Communication (CNRS Éditions).

Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Avis à la pub (Cherche Midi, 2015), La communication, les hommes et la politique (CNRS Éditions, 2015), Demain la francophonie - Pour une autre mondialisation (Flammarion, 2006).

Il vient de publier Communiquer c'est vivre (Cherche Midi, 2016). 

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Atlantico : Après la volonté affichée par la République en marche de devenir "un média", le lancement par la responsable communication de Jean-Luc Mélenchon de Le Média, journal qui se proclame "indépendant" et "citoyen" a fait couler beaucoup d'encre. Cette volonté d'une "indépendance" est très souvent défendue par les nouveaux médias actuels, malgré une affiliation politique certaine sous couvert de proposer un média qui "nous parle". Ne s'agit-il pas d'un symptôme de l'atomisation de la société et du fait que chacun veut avoir son média plutôt que de chercher à consulter des médias contradictoires ?

Dominique Wolton : Tout ces médias prétendument indépendants sont une véritable perversion du principe de liberté d'information. Ce ne sont évidemment que des acteurs politiques qui n'étant pas contents des médias officiels créent leurs propres médias. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, me direz-vous. Et ils ont, en plus, l'outrecuidance de présenter cela comme un progrès de la liberté ! Bien sûr, si on est interrogé par des militants et par des amis, il n'y a pas de contradiction et tout est plus simple.

Attention ! Cela ne veut pas dire pour autant que la presse « normale » fasse son travail. Cela veut dire que de toute façon, qu'aujourd'hui, quand on pense dans un média, on ne tolère aucune contradiction. Et l'idée de créer des médias soit-disant libres mais en fait à la solde d'une vision politique du monde a pu prospérer parce qu'on a laissé prospérer une idée dangereuse depuis 20 ans selon laquelle les réseaux sociaux sont la quintessence de la démocratie parce que chacun peut s'exprimer librement sans l'intermédiaire des journalistes.

Et cette idée pernicieuse qui consiste à croire qu'en définitive les journalistes sont des intermédiaires dangereux et inutile n'est même pas contrecarrée par les journalistes eux-mêmes qui n'ont jamais eu le courage de la combattre. Ils ont encouragé ces médias dits « libres » eux aussi, laissant prospérer l'idée que tout le monde peut faire son propre média. Il n'y a pas que les journalistes qui soient responsables, on l'entend partout. Mais ils auraient dû dire qu'en effet on peut critiquer la presse, et il y a de quoi critiquer, mais qu'informer c'est un métier qui demande des compétences professionnelles et n'a rien à voir avec la logique d'expression qui domine sur les réseaux. Rien à voir du tout.

L'expression n'est pas l'information. L'idéologie n'est pas l'information. Cette erreur est mondiale, touche toute la planète. Et la dernière preuve de ceci est que les journalistes n'ont même pas compris qu'en ne défendant pas leur métier ils ont conforté l'idée qu'ils sont inutiles. Et quand des hommes politiques tels que Roselyne Bachelot, Jean-Pierre Raffarin ou d'autres décident de s'autoproclamer journalistes, je suis stupéfait de voir qu'aucun syndicat de journaliste ne s'en plaigne. Ce n'est pas parce qu'on a été politique que l'on peut devenir journaliste, enfin ! Sinon pourquoi ne pas prendre un ouvrier ? C'est une trahison grave des valeurs journalistiques. Nous vivons la perversion dominante de la logique d'expression qui domine sur internet et que personne ne se risque à critiquer sous prétexte d'apparaître comme vieux et conservateur. 

C'est l'idéologie moderniste qui veut ça, on se couche devant sa défaite pour rester moderne.

Cela n'est pas la preuve d'une réelle atomisation de la société ?

L'atomisation est un phénomène qui résulte de ce rejet de la légitimité du journaliste et de la défense de l'idée du journaliste-citoyen : la conséquence de cela c'est la segmentation généralisée de la société, à l'échelon de l'individu d'abord puis des groupes sociaux. Tout le monde veut faire soit même son journal ou que l'on fasse un journal qui représente exactement sa pensée. La segmentation s'accentue mais n'est pas première. Au départ il y a l'idée que tout corps intermédiaires est un corps inutile et bureaucratique.

Et pour vous, c'est de la faute des journalistes ?

Cela fait vingt ans que je bouille de colère face à la couardise des médias qui s'excusent en permanence d'être traditionalistes et se couchent sans arrêt devant les GAFA. Il n'y a pas une émission où l'on ne va pas voir ce qui se passe sur le Net. Comme si les gens qui sont sur internet étaient intelligents en soi. Il n'y a pas de « journalisme citoyen », le journalisme citoyen, le seul et le vrai, ce sont les médias traditionnels. On peut ne pas être d'accord, si on veut d'autres formes de médias on en crée, mais on ne demande pas la mort des autres médias et on ne se proclame pas indépendant et paré de l'auréole de modernité citoyenne. C'est idiot et néfaste !

Le journaliste citoyen est pire qu'un rédacteur en chef mondain : en trois mois on sait ce qu'il pense, on connaît son allégeance idéologique.

Ne s'agit-il pas avant tout de la disparition de la grande presse de classe moyenne au profit d'une presse de chapelles, avec pour chacun son saint et son culte propre, et un mépris total de toute la concurrence ?

Internet crée du communautarisme et brise l'unité du corps social : et l'atomisation produite est corrélative de la disparition des corps intermédiaires de la société, à commencer par les classes moyennes, qui sont remplacées par des communautés diverses, mais bien d'autres. Internet est la porte ouverte à toutes les fractures sociales et à toutes les folies idéologiques.

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