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Olaf Scholz a affirmé que l'Allemagne était en train de bâtir la plus grande armée conventionnelle européenne au sein de l’OTAN, avec des investissements allant jusqu’à 80 milliards d’euros par an.
Olaf Scholz a affirmé que l'Allemagne était en train de bâtir la plus grande armée conventionnelle européenne au sein de l’OTAN, avec des investissements allant jusqu’à 80 milliards d’euros par an.
©PETRAS MALUKAS / AFP

OTAN

80 milliards par an pour la défense allemande : faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter…?

L’Allemagne a l’ambition de se doter de la plus « grande armée conventionnelle » européenne dans le cadre de l’OTAN. Le chancelier allemand Olaf Scholz a confirmé que son pays allait investir « en moyenne entre 70 et 80 milliards d'euros par an pour la Défense ».

Bruno Alomar

Bruno Alomar

Bruno Alomar, économiste, auteur de La Réforme ou l’insignifiance : 10 ans pour sauver l’Union européenne (Ed.Ecole de Guerre – 2018)

 
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Atlantico : Mardi 28 juin, Olaf Scholz a affirmé que l'Allemagne était en train de bâtir la plus grande armée conventionnelle européenne au sein de l’OTAN, avec des investissements allant jusqu’à 80 milliards d’euros par an. L’Allemagne peut-elle effectivement devenir la plus grande armée européenne, au détriment de la France ?

Bruno Alomar : Au sens conventionnel, il est certain qu’elle le peut. Le point fondamental que personne n’a voulu voir depuis la crise Lehman Brothers de 2008 est le suivant : l’Allemagne, comprenant que l’Union européenne était incapable de faire respecter un minimum de discipline budgétaire par ses États les plus dispendieux – en ce compris la France – a décidé de restaurer ses finances publiques de manière unilatérale. La dette publique allemande est de l’ordre de 70% contre 115% pour la France : cela fait beaucoup de marges pour investir dans la défense ou ailleurs.

Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : lors de la crise Covid, certains (l’Espagne notamment) s’étaient émus que l’Allemagne aide massivement ses entreprises, beaucoup plus en proportion que les autres États membres, créant ainsi des distorsions dans le marché européen. L’argent n’a rien de magique : en France on ne l’a toujours pas compris. Peut-être la remontée des taux d’intérêt finira-t-elle pas dessiller les yeux de ceux qui ont trop longtemps cédé aux mirages de la « nouvelle théorie monétaire »…

Faut-il se réjouir ou s’inquiéter d’une telle annonce ? Quelles pourraient être les conséquences de cette nouvelle donne au sein de l’Europe et de l’OTAN ?

Les conséquences dépendent de la manière dont l’Allemagne se réarme. Si, comme il est probable, elle le fait avec du matériel américain en continuant, de fait, de mettre des bâtons dans les roues aux projets de coopérations européens (par exemple le SCAF), tout ceci aboutira à un renforcement du pilier européen de l’Otan…et nullement à la création d’une Europe de la défense telle que les élites françaises dirigeantes la fantasment, mais dont personne ne veut vraiment.

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Faut-il s’en réjouir ? Oui et non. Non si cela alimente l’idée – fausse mais tenace - à Paris que Berlin est sincère à créer une défense européenne avec la France pour Nation leader dans les domaines capacitaires et industrielles ou la France est objectivement la mieux placée. Oui si cela permet enfin aux élites dirigeantes françaises de comprendre que l’Allemagne joue personnel, privilégie encore la relation transatlantique, et surtout méprise par nature toute industrie de défense française qui, pour les Allemands, ne peut pas rivaliser avec le seul domaine dans lequel nos voisins assument l’hégémonie : l’industrie.

Une chose est sûre : il n’y a qu’à Paris, à la Commission européenne et dans quelques think tanks que l’on pense que l’évolution du contexte géopolitique est de nature à faire naître une Europe de la défense.

Combien d’années faudrait-il à l’Allemagne avant de rattraper son retard par rapport aux plus grandes armées européennes, à savoir les armées françaises et britanniques ?

La question n’est pas ni budgétaire, ni industrielle : elle est d’abord politique. L’Allemagne, au-delà d’une réaction épidermique à la guerre en Ukraine, a-t-elle remisé son ADN depuis 1945 qui est – ce n’est pas péjoratif – d’être une grande Suisse ? Cela reste à prouver. Est-ce l’intérêt de la France ? Cela reste encore plus à prouver.

Au plan opérationnel, faire une armée digne de ce nom prend énormément de temps. Il ne suffit pas d’acheter des matériels, même de pointe. D’ailleurs, le Chef d’État-major de l’armée allemande l’a lui-même indiqué dans les premières heures de la guerre en Ukraine : en dépit du fait que l’Allemagne est le pays d’Europe qui dépense le plus pour son armée – et donc plus que la France – elle n’était pas en situation de soutenir efficacement l’Ukraine. Le fait est que la Bundeswehr est dans un état de délabrement avancé….dont il faudrait aussi se souvenir qu’il n’a pas été arrangé par la période récente au cours de laquelle Mme Von der Leyen, Présidente de la Commission, était ministre de la Défense.

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Les armées françaises devraient-elles emboîter le pas à l’Allemagne et investir en masse afin de conserver un certain leadership en Europe ? Quelles seraient les conséquences d’un déclassement ? Faut-il s’inquiéter d’un moindre pouvoir décisionnel français dans les années à venir ?

Bien sûr qu’elles doivent investir. La capacité militaire de la France, notamment nucléaire, est son assurance au monde. Sa marine est la condition de la protection de nos intérêts dans le deuxième domaine maritime au monde. Sa base de défense industrielle et technologique (BITD) est l’une des colonnes vertébrales de la capacité d’innovation industrielle du pays.

Dans ce contexte, il est vital de donner à l’armée française, dont l’état est très surestimé et qui en réalité est à l’os dans beaucoup de domaines, les moyens du rang de la France. C’est mal parti, tant le Président actuel fait en privé peu mystère que les engagements de la Loi de programmation militaire…n’engagent que ceux des militaires qui décident les écouter.

Ce projet allemand va-t-il contribuer à renforcer l’unité européenne en matière de défense ? Cette hausse du budget de la Défense en Allemagne est-elle une première étape pour forger l’Europe de la défense souhaitée par Emmanuel Macron ?

L’Europe de la défense rêvée par Emmanuel Macron est une fable qui n’amuse qu’à l’intérieur du périphérique français.

La seule voie pour la France est la consolidation de ses propres armées et la mise en œuvre de coopérations industrielles et diplomatiques au gré de ses intérêts entendus sans idéologie : cela signifie, tôt ou tard, se remettre à travailler avec le Royaume-Uni, et considérer d’autres pays dans l’UE que l’Allemagne, à qui nous ne devons pas tourner le dos mais vis-à-vis de laquelle nous ne devons pas avoir de complaisance, à commencer par l’Italie.

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