300 milliards de valorisation pour Facebook : pourquoi il ne faut pas se préoccuper de la rationalité des investissements dans les licornes et autres géants du web | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Facebook est valorisé à 300 milliards en bourse.
Facebook est valorisé à 300 milliards en bourse.
©Reuters

Record

300 milliards de valorisation pour Facebook : pourquoi il ne faut pas se préoccuper de la rationalité des investissements dans les licornes et autres géants du web

Selon CBinsight, le phénomène des "Licornes", ces entreprises privées qui atteignent rapidement le milliard de valorisation sans être cotées en bourse, se serait brusquement accéléré depuis 2013. Pourtant, les bulles qu'elles peuvent constituer s'expliquent par les logiques de marché, et elles mettent principalement en danger leurs investisseurs...

Aswath Damodaran

Aswath Damodaran

Aswath Damodaran est Professeur de Finances à la Stern School of Business à New York. Il y enseigne le Finance d'entreprise et leur valorisation comptable. Il tient également un blog ici.

Voir la bio »

Atlantico : 15 années après l'éclatement de la bulle des technologies, un nouvel épisode de "bulle" se forme autour des "licornes". Comment expliquer ce type de phénomène, pourtant souvent perçu comme étant totalement irrationnel ?

Aswath Damodaran : C’est dans la nature des marchés de voir des tiers (investisseurs, entrepreneurs, banquiers, journalistes) devenir excessivement optimistes quant au potentiel d’une entreprise, et par conséquent, quant à son prix. Mais si l’on peut considérer cette situation comme étant irrationnelle et mauvaise, je pense pour ma part qu’elle est naturelle et bonne. A travers les âges, les êtres humains ont toujours aspiré à autre chose que ce que la sagesse leur dictait, c'est-à-dire ce qui était faisable. Chaque grande avancée de l’histoire vient d’une personne qui a tenté ce que les personnes rationnelles pensaient impossible. Si nous avons le choix entre un monde dirigé par des actuaires (des personnes parfaitement rationnelles qui travaillent avec des chiffres) et un monde  dirigé par des investisseurs et des entrepreneurs  excessivement optimistes, je choisirais le second. L’idée de base est : arrêtons de nous plaindre des bulles et des investisseurs cupides et acceptons-les dans le cadre du marché. Chaque bulle laisse de la douleur derrière elle quand elle éclate, mais elle modifie également la façon dont nous pensons et vivons les choses. La bulle des technologies, et son éclatement, a peut-être appauvri de nombreux investisseurs (qui s’étaient d’abord enrichis), mais elle a également changé la façon dont nous vivons nos vies.

Quels sont les éléments permettant de rationaliser ce phénomène actuel autour des licornes ? 

Par licorne, je suppose que vous parlez des entreprises privées qui ont une valeur de marché supérieure à un milliard. Les raisons pour lesquelles il y en a tant, en particulier dans le domaine des technologies, sans y être limité, est double. La première est qu'il est aujourd’hui plus facile de lever des capitaux pour les entreprises du marché privé (hors bourse). Plutôt que de dépendre uniquement de capital-risqueurs, il y a maintenant une part de marché détenue par les investisseurs institutionnels et les fonds de pension, qui sont devenus des acteurs de ce marché. Par conséquent, une entreprise comme Uber peut mobiliser des milliards dans ce marché des capitaux privés, ce qui réduit la nécessité de rendre la société publique (c’est-à-dire une entreprise cotée sur les marchés financiers). Je prédis que nous verrons de plus en plus d’entreprises du marché privé continuer de rester privées (et échapper ainsi à la surveillance constante qui pèse sur celles qui deviennent publiques) parce que les coûts d’une entreprise du marché privé ont baissé, alors que les coûts d’une entreprise cotée (divulgation) ont augmenté.

Quelles sont les limites de ce phénomène ? Quels sont les facteurs qui pourraient faire "dérailler" cette flambée actuelle ?

Comme tout autre phénomène exagéré, il y aura une correction. Mais pour dérailler dans quel sens ? Ce n’est ni le travail du gouvernement, ni des journalistes, ni des régulateurs de pointer du doigt les investisseurs, parce qu’ils ne mettent pas leur peau en jeu. Donc, mon conseil à ces "non-joueurs" est qu'ils cessent de prêcher et de pontifier et qu’ils en reviennent à leur fonction. Laissons les jouer, comme cela a déjà eu lieu cent fois auparavant, et quand la correction viendra, il faudra se retenir de l'envie de dire: "Je vous l'avais bien dit" ou d'adopter des lois pour empêcher les bulles ou pire encore, en intervenant et en tentant de protéger les investisseurs de leurs erreurs.

 

Peut-on considérer que l'afflux de capitaux allant vers ces sociétés prive les autres entreprises, a priori plus "normales" et moins attirantes ?

Les entreprises normales ont accès à plus de liquidités que nécessaire. En fait, les entreprises plus "normales" devraient être coupées de cette machine à cash. Car elles gaspillent de l'argent, je pense à ces entreprises du "statu quo" qui cherchent à donner une vie confortable à leurs dirigeants (qui ne savent pas gérer), un chèque à leurs employés (qui sont souvent improductifs et surpayés) et un flux garanti de rentrées fiscales aux gouvernements, tout cela pour des produits et services pour lesquels leurs clients ne sont pas satisfaits, ceci contre l’intérêt de leurs actionnaires. En fait, en France, les universitaires, les dirigeants et les consultants poussent l'idée absurde de la "maximisation de la richesse des parties prenantes"(salariés, dirigeants etc..), où le travail des entreprises consiste à contenter tout le monde (et donc personne). Plus vite le capital abandonnera ces entreprises et ira là où il aura une meilleure utilité, mieux nous nous porterons.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !