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L’Etat islamique est victime de son obsession pour les conquêtes territoriales.
L’Etat islamique est victime de son obsession pour les conquêtes territoriales.
©Reuters

Des professionnels de la guerre

25% du territoire des califoutraques reconquis : l’Etat islamique victime de son obsession pour les conquêtes territoriales

Si l'Etat islamique (EI) a réussi à conquérir plusieurs villages autour de Ramadi en Irak cette semaine, le Pentagone a expliqué lundi 13 avril que le groupe armée reculait dans le pays. Depuis son apogée l'été dernier et le début des frappes de la coalition internationale, l'EI aurait perdu de 25 à 30% de terrain en Irak.

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Si l'Etat islamique (EI) a pris le contrôle mercredi de la raffinerie de Baïji, la plus grande d'Irak, l'organisation terroriste s'est trop avancé à Erbil, bastion kurde et a perdu le combat. Quelle est la situation actuelle concernant les territoires perdus et ceux que l'EI a gagnés ?

Fabrice Balanche : L’Etat Islamique est sur la défensive en Irak, car l’armée irakienne remonte la vallée du Tigres. Elle a repris Tikrit, au nord de Bagdad, fief de l’Etat Islamique et ville natale de Saddam Hussein. En revanche, l’Etat Islamique bouscule l’armée irakienne à Ramadi, à l’ouest de Bagdad. Depuis l’été dernier l’Etat Islamique a reculé. Il n’est plus aux portes de Bagdad, même si la capitale de l’Irak, vu sa population chiite et la présence militaire, n’a jamais vraiment été menacée. Au Nord, dans la zone de contact avec les Kurdes, l’Etat Islamique est sur la défensive. Le PKK a repris le Mont Sindjar et les pechmergas du Gouvernement Régional Kurde défendent leur territoire, y compris Kirkouk, occupée complètement par les Kurdes à la faveur de la débandade de l’armée irakienne l’été dernier. En Syrie, l’Etat Islamique a reculé face aux Kurdes qui, soutenu par les frappes de la coalition internationale, ont repris les villages kurdes autour de Kobané et envisage aujourd’hui de relier Kobané au canton kurde de Jezireh en s’emparant de Tel Abyad. Cela aurait l’avantage de couper une des voies d’accès de l’Etat Islamique à la Turquie. Mais globalement en Syrie, l’Etat Islamique recule peu. Il se fait même menaçant en Syrie centrale par des raids sanglants autour de la ville ismaélienne et alaouite de Salamyeh. Cette dernière craint une offensive de l’Etat Islamique, comme ce fut le cas dans le Sindjar.

L'organisation armée islamiste semble enchainée aux hadiths, tentant désespérément de conquérir territoire comme l'exigent ces textes. L'objectif de parvenir à "la victoire finale" ne risque pas de perdre l'EI ?

Pour galvaniser ses troupes, l’EI a besoin d’engranger des victoires et de lancer des raids qui rapportent du butin. Lorsqu’il s’empare provisoirement d’un village, comme ce fut le cas à Majoubé, près de Salamyeh, début avril, il prend des femmes et des enfants en otages, pour les vendre à l’encan ou les restituer contre rançon. L’EI s’inspire de la conquête islamique du VIIème siècle. Il est frappant de voir la similitude des actions de l’EI et des celles des combattants musulmans qui conquirent la péninsule arabique, puis s’attaquèrent à la Syrie, à l’Egypte, etc. construisant un véritable empire sur lequel le Khalife omeyyade de Damas avait autorité. L’EI fait référence en permanence à ce passé mythique pour convaincre ses troupes et la population qu’elle assiste à la résurrection de cet empire musulman. Il est donc condamné à vouloir s’étendre. L’absence de consensus régional pour l’éradiquer, notamment du fait de la position turque, lui permet de continuer à prospérer, si ce n’est pas des gains territoriaux substantiels au moins dans les cœurs des populations qu’il a sous son contrôle. Toute la difficulté des troupes engagées contre l’EI est qu’elles luttent aussi contre une population arabe sunnite acquise à sa cause.

Peut-il décider d'omettre la tradition eschatologique, la notion de Madhi et d'arrêter dès à présent leur conquête territoriale ?

Je doute qu’Al Baghdadi se prenne pour le Madhi, car avec lui viendrait la fin des temps. En revanche, en tant que Khalife, successeur de Mahomet, il se donne pour mission ou utopie d’unifier et de purifier le Dar Islam (la maison de l’Islam), c'est-à-dire les territoires musulmans. Il compte pour cela sur le ralliement de groupes jihadistes dans le monde musulman, comme à Derna en Libye ou dans le Sinaï, mais aussi sur la conquête à partir de son fief syro-irakien. Un des objectifs majeur étant la prise de Damas, capitale des Omeyades, première grande ville conquise par les conquérants musulmans en 635, soit l’an 14 de l’Hegire et seulement trois ans après la mort de Mahomet. Les combats qui opposent un groupe de l’Etat Islamique avec les groupes palestiniens dans le quartier damascène de Yarmouk est à cet égard très symbolique. Puis, une fois Damas conquise, si on se réfère cette fois à Saladin, le chemin est ouvert pour « libérer » Jérusalem et la Palestine. Nous sous estimons dans le monde occidental, la portée que constitue la recherche de l’affrontement avec Israël pour ces groupes terroristes. Ils y trouvent une source de légitimité incroyable auprès des populations du monde musulman et plus particulièrement au Moyen-Orient.

N'ont-ils pas intérêt à tenter de garder leur territoire déjà acquis plutôt que de continuer leur l'expansion territoriale ?

L’Etat Islamique a réussi à s’étendre comme une pieuvre parce que l’Arabie Saoudite et la Turquie ont un intérêt stratégique à le voir déstabiliser les régimes syriens et irakiens alliés de l’Iran, détruire la construction d’une entité kurde en Syrie dominée par le PKK pour la Turquie et même le PDK de Massoud Barzani, président du Gouvernement Régional du Kurdistan. Mais depuis l’assassinat des otages américains, les Etats-Unis trouvent que ses « alliés régionaux » jouent avec le feu et qu’il faut mettre un terme à l’expansion de l’Etat Islamique. D’autant plus que l’Iran est venu rapidement au secours de l’Irak, réorganisant l’armée irakienne et plaçant ainsi davantage le pays sous son influence. La conjoncture géopolitique qui lui a permis d’étendre son territoire est désormais terminée en Irak, et en Syrie, le renforcement du Front Al Nosra et du PKK le met également sur la défensive. Or, l’attaque est la meilleure des défenses, il lui faut harceler les ennemis pour éviter qu’ils n’atteignent son cœur. L’attaque sur Ramadi ralentit la progression de l’armée irakienne vers Tikrit par exemple. En Syrie, à défaut de conquérir de vastes territoires, il lance des raids sur la Syrie centrale pour occuper ses troupes avides de butin et entretenir leur combativité.

Quelle est l'efficacité de la coalition contre l'Etat islamique ?

La coalition n’est efficace que parce qu’elle s’appuie au sol sur des groupes pro-iraniens : les Kurdes du PKK et l’armée fédérale irakienne. Les attaques aériennes empêchent l’Etat Islamique de regrouper ses troupes en vue d’offensives majeures et prendre de nouvelles villes, car cela impliquerait une concentration de forces qui le rendrait vulnérable. Il a donc changé de tactique, tirant les leçons de son échec à Kobané. Il se dissimule au milieu des civils en ville pour empêcher les frappes aériennes qui feraient trop de « dégats collatéraux » du point de vue occidental, et lance des raids éclairs pour terroriser les populations civiles et les faire fuir. L’efficacité de la coalition est limitée parce qu’elle n’est pas en mesure de trouver une alternative politique à l’Etat Islamique. Ce dernier a su épouser les combats des populations arabes sunnites de Syrie et d’Irak : les Kurdes et les gouvernements chiites. Nous sommes face à une insurrection et les frappes aériennes ne sont qu’un aspect mineur d’une stratégie de contre-insurrection. La coalition a seulement réussi à stopper la progression territoriale de l’Etat Islamique, mais pour l’éradiquer c’est un travail de longue haleine avec la collaboration de l’Iran, ce qui fonctionne parfaitement, et le soutien actif de ses alliés régionaux, Arabie Saoudite et Turquie, ce qui est loin d’être acquis.

Propos recueillis par Rachel Binhas

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