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20 ans après l’opération "Mains propres", l’Italie s’embourbe toujours dans une vaine lutte contre les mafias
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Mal profond

20 ans après l’opération "Mains propres", l’Italie s’embourbe toujours dans une vaine lutte contre les mafias

Le 19 juillet 1992, le juge Paolo Borsellino, symbole de la lutte contre la mafia sicilienne était assassiné. Vingt ans plus tard et malgré des ripostes de plus en plus importantes sur le territoire italien, la mafia reste puissante et son rayonnement dépasse largement les frontières de l'Italie.

Stéphane Quéré

Stéphane Quéré

Diplômé de l'Institut de Criminologie et d'Analyse en Menaces Criminelles Contemporaines à Paris II, Master II "Sécurité Intérieure" - Université de Nice. Animateur du site spécialisé crimorg.com. Derniers livres parus : "La 'Ndrangheta" et "Planète mafia" à La Manufacture de Livre / "La Peau de l'Ours" (avec Sylvain Auffret, sur le trafic d'animaux, aux Editions du Nouveau Monde)

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1992 : mort des juges Falcone et Borsellino, symboles de la lutte contre Cosa Nostra en Sicile. Deux attentats à Palerme qui annoncent d’autres actes de terrorisme mafieux en 1993 : à Florence, Milan et Rome (10 morts et 95 blessés).

Selon des repentis, Cosa Nostra aurait négocié avec une frange de l’Etat : arrêt de la stratégie terroriste contre des concessions (abandon des lois spéciales antimafia). Le juge Borsellino se serait résolument opposé à ces tractations : peut-être le mobile de son assassinat ? Ces attentats ont mis à bas la Démocratie-Chrétienne (accusée de connivence avec la mafia, notamment via Giulio Andreotti), entraînant l’émergence d’une nouvelle classe politique italienne, comme Forza Italia (devenu « Peuple Des Libertés »). Dans son aventure politique, Silvio Berlusconi est poussé par son bras-droit de toujours, Marcello Dell’Utri, accusé d’avoir été la courroie de transmission entre Cosa Nostra et les nouveaux dirigeants de l’Italie (et condamné comme tel). Malgré cette nouvelle donne et l’hostilité systématique de Berlusconi et de ses alliés contre les magistrats, la lutte antimafia marque des points.

Les magistrats bénéficient d’outils efficaces contre les organisations mafieuses. Ainsi, la détention renforcée pour les grands chefs mafieux les empêche de diriger leurs clans depuis leur cellule. Une situation qui entraîne l’apparition de « parrains » mafieux d’un nouveau genre : les femmes, sœurs ou mères des boss incarcérés.

La procédure de saisie des biens mafieux est également un outil primordial contre Cosa Nostra. Elle a un double intérêt. Opérationnel d’abord : les mafieux sont privés de leur patrimoine. Symbolique aussi : leurs biens, synonymes de puissance, sont réattribués à la collectivité. Ils deviennent des écoles, des centres d’aide aux toxicomanes, aux femmes battues, aux séropositifs, etc. Les associations anti-mafia en font leur siège pour promouvoir « l’éducation à la légalité ». Si le système n’est pas parfait (lenteur des procédures), les autorités italiennes ont tout de même saisi, de 2006 à 2009, 425 millions d’euros de biens à Cosa Nostra, 189 millions d’euros à la Camorra ou encore 90 millions à la ‘Ndrangheta.

La possibilité de dissoudre des conseils municipaux semble également de plus en plus utilisée : 220 dissolutions depuis la loi de 1991, avec des communes concernées de plus en plus situées dans le nord du pays, parfois tout prêt de la frontière française... Preuve que les organisations mafieuses du sud du pays s’implantent de plus en plus dans le Nord industriel.

D’abord timide, le mouvement anti-racket a pris de l’ampleur et en 2004 apparaît l’association « Addio Pizzo ». Il s’agit de fédérer les commerces refusant le racket, de se porter partie civile lors des procès et plus largement de créer une dynamique anti-mafia. Les terres saisies aux mafieux permettent aussi de cultiver des biens (vin, huile d’olive, agrumes, pâtes,…) qui sont revendus avec l’estampille « anti-mafia ». Rançon de leur succès, des commerçants « en odeur de mafia » sont régulièrement expulsés du mouvement où ils cherchent à se faire une virginité.

Des opérations régulières ont aussi perturbé le fonctionnement de Cosa Nostra : policiers et carabiniers ont multiplié les arrestations de parrains importants. Avec l’absence de grands boss charismatiques, on constate l’échec de la réorganisation de la structure de coordination inter-provinciale (la Cupola). Cet échec profite aux clans qui se développent de manière autonome et laisse de plus en plus de place aux jeunes boss, ambitieux et violents.

Malgré ces succès de la lutte anti-mafia, Cosa Nostra et ses « cousines » napolitaine, calabraise ou des Pouilles restent très puissantes avec un bénéfice total estimé à près de 105 milliards d’euros. Attaquée sur ses activités de racket et de contrôle des travaux publics, Cosa Nostra s’est réorientée vers le trafic international de stupéfiants et même la culture de cannabis sur l’île. De plus, la crise facilite l’infiltration du tissu économique, grâce à la pratique de l’usure. En plus des secteurs traditionnels (construction, immobilier, grande distribution, gestion des déchets), les mafias s’intéressent à de nouveaux domaines : énergie (fermes éoliennes, thermovalorisation des déchets), agroalimentaire (transport des fruits et légumes), jeux en ligne, cliniques privées, centres de diagnostic, maisons de retraite, sports,…

 Annoncée si souvent, méfions-nous de ceux qui proclament la mort prochaine de Cosa Nostra…

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