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20 ans après : les espoirs et les désillusions de la génération qui était à Sciences Po avec Emmanuel Macron
©Elysee

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20 ans après : les espoirs et les désillusions de la génération qui était à Sciences Po avec Emmanuel Macron

Condisciple d'Emmanuel Macron à Sciences Po, Anne-Sophie Beauvais est l'auteure du livre "On s'était dit rendez-vous dans vingt ans". Elle revient sur les particularités de cette génération, à cheval entre "l'ancien monde" et le "nouveau".

Anne-Sophie Beauvais

Anne-Sophie Beauvais

Condisciple d'Emmanuel Macron à Sciences Po, Anne-Sophie Beauvais a aujourd'hui 39 ans. Ancienne conseillère en cabinet ministériel, elle connait bien le monde politique. En 2009, elle est appelée par Richard Descoings, l'ancien directeur de Sciences Po, pour diriger l'Association des anciens élèves de l'école. A ce poste, elle continue d'observer le monde politique et la trajectoire de tous ceux qui, diplômés de cette maison, y gravitent – et ils sont nombreux. 

Elle est également rédactrice en chef du magazine Emile, un trimestriel destiné aux Sciences Po, traitant de la chose politique.

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Atlantico : Votre livre décrit avant tout une génération à laquelle vous appartenez, celle qui, à l'aube de l'an 2000, s'est retrouvée à Sciences Po. L'un de ces vingtenaires se trouve être Emmanuel Macron. Mais il y a aussi Natacha Polony, Florian Zeller, Gaspard Gantzer, Maël de Calan... et bien d'autres. Ariane Chemin avait, elle aussi, décrypté sa génération, en montrant qu'elle opérait un tournant vis-à-vis de la précédente. S'agit-il de la volonté de réussir, marqueur plutôt libéral, et qui vous fait dire que "réussir n'est pas honteux" ?

Anne-Sophie Beauvais : L’expression peut paraitre très « macronienne », en effet ! Mais lorsque je l’utilise, au début du livre, c’est surtout pour corriger – ou plutôt anticiper –  un apriori sur Sciences Po, l’école qui a nous tous formés : Sciences Po est souvent qualifiée d'"école du pouvoir", et on semble vouloir enfermer ses étudiants, dès qu’ils ont franchi les portes de la rue Saint-Guillaume, dans une bulle privilégiée, celle des élites. Dans mon livre, j'essaie de démontrer deux choses. D'abord, que nous ne sommes pas tous issus de milieux sociaux favorisés en arrivant à Sciences Po, loin de là. Il y a beaucoup de parcours qui se sont faits à force de travail et de méritocratie. D'autre part, que ce n'est pas parce qu'on entre à Sciences-Po, qu'on est ensuite coupé des réalités. Dans le livre, je retrace des trajectoires de réussite, qui se sont faites au mérite…et j’affirme, en effet, que ces réussites-là ne sont pas honteuses, bien au contraire.

A vous lire, on a aussi l'impression que votre génération est marquée par un certain optimisme. Vous confirmez ?

J'aurais tendance à dire que c'est l'inverse. Ce qui m'a frappée dans mes échanges avec ceux que j'ai interrogés, c'est que, dans les années 2000, nous étions une jeunesse plutôt inquiète. Ma génération traverse, à vingt ans, des années difficiles, qui sont marquées notamment par le chômage. Dans mon livre, je fais la comparaison avec la génération de nos parents, celle des baby-boomers, qui, avec les Trente Glorieuses, n’a rien connu de comparable. Eux ont eu le luxe de se révolter en mai 68, vous diraient même certains de mes amis ! Et en échange de quoi, ils nous lèguent une dette qui fait peser sur nos épaules une forme de précarité. Ceux, à Sciences Po, qui venaient d'un milieu populaire, n’échappaient pas à cette inquiétude de trouver un emploi à la sortie. Et à la dette et au chômage, j’ajouterai aussi le sida. Nous sommes la première génération à être vraiment confrontée à cette maladie, et cela fait porter une forme de lourdeur, d’épée Damoclès, sur notre jeunesse.

Et aujourd’hui, à 40 ans, votre génération aurait-elle récupérer cette forme d’optimisme prônée d’ailleurs par Emmanuel Macron lui-même ?

Ce que j'ai ressenti, c'est qu'il y avait en tout cas une forme d'empathie générationnelle, c’est vrai, avec l'arrivée d'Emmanuel Macron à l’Elysée. Au sein de notre génération, il y avait vraiment cette envie de refaçonner le pays, ou en tous les cas de faire évoluer les modèles économiques et sociaux qui avaient été pensés pour les Trente Glorieuses. Des modèles qui ont notamment contribué à faire augmenter, année après année, cette dette dont je parlais. Il fallait que quelqu'un s'empare de cette nécessité de réforme - les générations précédentes, les « quinquas » et les « sexas » ne l'ont pas fait -, et c’était donc au tour de notre génération de le faire. Après, il existe plusieurs façons de conduire toutes ces réformes…et sur cette question, contrairement à l’aspiration d’Emmanuel Macron, je ne suis pas sûre que le clivage droite/gauche ait complètement disparu, même au sein de notre génération.

La formation que vous avez reçue à Sciences Po, aujourd'hui que votre génération est "au pouvoir", vous semble-t-elle la bonne pour appréhender le monde de 2018 et ses problèmes ?

Il est vrai que j’ai le sentiment que toutes les idées dans lesquelles nous avons baignés, à Sciences Po, dans les années 2000, ont pris le pouvoir avec Emmanuel Macron. Je parle du libéralisme, et d'une confiance dans les effets bénéfiques de la mondialisation et de la construction de l'Union européenne. Soit on considère qu’Emmanuel Macron ne va faire qu'exacerber les erreurs qui ont commencé à être faites ces dernières années – en raison, justement, de cette « glissade » libérale – soit on se dit que le Président de la République va aller enfin au bout de cette idéologie, et qu’en la poussant encore un peu, on a une chance de s’en sortir.

Qu'est-ce qui reste encore du Emmanuel Macron de Sciences-Po dans l'Emmanuel Macron devenu Président de la République ?

L'idée forte, dans mon livre, c'est qu'Emmanuel Macron appartient à une génération « charnière », celle des quadragénaires. Lorsqu'on a eu 20 ans, on était à la fois les héritiers de l'ancien monde, on avait connu la verticalité de celui-ci, avec ses hiérarchies et ses valeurs. Mais on a vu aussi arriver, dans ces années-là, les premiers avatars du nouveau monde, avec toutes les mutations qui l’ont accompagné : des mutations technologiques, avec l'arrivée notamment du numérique ; des mutations politiques et économiques : nous avons connu la chute de Mur de Berlin, et avec elle la fin des grandes utopies, et d’une certaine façon, la fin des alternatives au système libéral. La mondialisation, l’ouverture des frontières, mais aussi, à l’échelle du continent, l’Europe, le marché économique élargi…toutes ces réalités contemporaines sont arrivées en même temps que notre adolescence. Ce mélange de l’ancien monde et du nouveau, qui est le propre de notre génération, a été un grand atout pour Emmanuel Macron au cours de sa campagne électorale : il ne pouvait pas gagner l'Élysée sans être l'héritier de cet ancien monde - et il en était l'héritier, par exemple, à travers son statut d'énarque, d'inspecteur des finances, par sa connexion avec des personnalités déjà bien installées au sommet de la pyramide sociale, et qui l'ont beaucoup aidé ; Mais en même temps – et l’expression est parfaite ici – il a réussi à décrocher la mandature suprême parce qu’il a aussi très bien su comprendre et s’appuyer sur ce nouveau monde, contrairement aux autres candidats. Dans mon livre, j'écris ainsi, de manière certes un peu triviale, qu'il a su piocher dans les deux assiettes, et n’en prendre, à chaque fois, que le plus utile. Et maintenant qu'il gouverne, cela lui donne cette posture qu'on trouve, c'est vrai, paradoxale, celle d'un libéral-autoritaire.

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