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11% des Français ont des difficultés avec l'écrit : toutes les causes de l'illettrisme
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11% des Français ont des difficultés avec l'écrit : toutes les causes de l'illettrisme

Une étude menée conjointement par l'Insee et l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (Anlci) révèle que 11 % des Français âgés de 16 à 65 ans sont en "situation préoccupante face à l'écrit". Une réalité qui, si elle n'est pas endiguée dès le plus jeune âge, s'aggrave à mesure que les personnes avancent dans la vie.

Marie-Thérèse Geffroy

Marie-Thérèse Geffroy

Marie-Thérèse Geffroy est présidente de l'Agence nationale de la lutte contre l'illettrisme. Elle a écrit avec Patricia Gautier-Moulin L’illettrisme, publié chez Les Essentiels Milan.

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Atlantico : D’après une étude de l’INSEE menée conjointement avec l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (Anlci) publiée jeudi 28 novembre, 11 % des Français "âgés de 16 à 65 ans sont en situation préoccupante face à l’écrit : soit ils n’ont pas pu passer les tests du fait d’une maîtrise insuffisante de la lecture et du français, soit ils ont obtenu moins de 60 % de bonnes réponses dans au moins un des trois domaines fondamentaux de l’écrit". Peut-on en ce cas parler d’illettrisme ? Pourquoi ? Distingue-t-on différents "niveaux" en la matière ?

Marie-Thérèse Geffroy : Précisons bien le cadre de l’étude en question. En 2004-2005, nous (l’Anlci, NDLR) avions conduit en partenariat avec l’Insee une première mesure de l’illettrisme, ce qui n’avait jamais été fait auparavant en France. Cette enquête avait montré que 3 100 000 personnes de 18 à 65 ans étaient confrontées à l’illettrisme, c'est-à-dire des personnes qui ont été scolarisées, et qui à l’issue de la scolarité obligatoire ne maîtrisent pas la lecture, l’écriture et le calcul dans des situations simples de la vie quotidienne. Par là nous entendons : lire un panneau routier, calculer des proportions, lire le mot que la maîtresse a glissé dans le cartable de son enfant, comprendre une mesure de sécurité affichée au travail, etc.

Mais dans la population vivant en France, on compte ceux qui ont été scolarisés, et ceux qui viennent d’ailleurs et qui rencontrent donc des difficultés qui ne sont pas de l’ordre de l’illettrisme. Ces derniers sont comme n’importe quelle personne se retrouvant dans un pays dont la pratique de langue lui est inconnue. Les solutions à apporter pour ces personnes-là sont par conséquent différentes de celles pour les personnes ayant eu une scolarité en France. Certains étrangers n’ont même pas été scolarisés dans leur pays d’origine. Ceux-là sont peu nombreux, mais ils existent bien. Il faut donc procéder à un travail complexe d’alphabétisation, doublé de l’apprentissage d’une langue étrangère.

Le problème inhérent à l’illettrisme est qu’il ne se voit pas, et généralement les personnes illettrées font tout pour le cacher. L’enquête de 2004-2005 avait dissipé beaucoup d’idées reçues, puisqu’on a constaté que plus de la moitié des personnes illettrées avaient plus de 45 ans, que la moitié vivait dans des zones rurales, que la moitié occupaient un emploi, que les hommes étaient plus concernés que les femmes, ou encore que 75 % utilisaient le français uniquement à partir de l’âge de cinq ans. Après que beaucoup d’action ont été engagées, nous avons voulu mesurer l’évolution de l’illettrisme au bout de cinq ans. Nous avons donc reconduit l’enquête avec l’Insee en 2011-2012. Nous nous sommes rendu compte qu’en 2012 le nombre de personnes illettrées était passé à 2 500 000. Mais les caractéristiques déjà mentionnées restent globalement les mêmes en termes de proportions. Grâce à ces données nous pouvons mener une action auprès d’une population trop souvent oubliée, ou mise dans une sorte de ghetto, comme si elle était à part. Alors qu’en réalité la lutte contre l’illettrisme est une politique de formation tout au long de la vie comme les autres. Et ça marche.

Cette en quête a été régionalisée dans des zones dont les pouvoir publics se sont montrés volontaires pour participer : Île-de-France, Haute-Normandie, Picardie, Nord-Pas-de-Calais et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Nous aurons bientôt les chiffres de la Réunion et de la Guyane.

Quelle est la principale raison de cette difficulté face à l’écrit ? Est-elle à chercher dans de potentielles défaillances au niveau de l’enseignement ? De quelle nature ces dernières sont-elles ?

On peut parler d’illettrisme seulement quand on est passé par le système éducatif. Dès lors, on peut se demander comment il se fait que des personnes ne maîtrisent même pas la base de la base. La journée Défense et Citoyenneté mesure le taux d’illettrisme de tous les jeunes Français de 17 ans. On se rend compte qu’au sortir de la scolarité obligatoire, un peu moins de 5 % sont déjà confrontés à l’illettrisme, avec une plus forte proportion chez les garçons. Ces enfants n’ont pas accroché avec le système académique. C’est donc le rôle de l’école que de détecter leurs difficultés le plus tôt possible. Il faut surtout ne pas oublier que la lecture, l’écriture et le calcul ne sont pas des matières séparées des autres ; ce sont des constantes de la formation.  Ce devrait donc être une préoccupation permanente de tout le corps professoral, pour que ce soit "bétonné" chez les enfants. Et ceux qui y sont peu réceptifs, il faut faire en sorte qu’ils y trouvent de l’intérêt. Tous n’ont pas le goût des apprentissages académiques, et tous n’ont pas le même support à la maison. Les enquêtes internationales montrent que la France est l’un des pays où la situation professionnelle et sociale des parents a le plus d’influence sur le devenir scolaire de l'enfant. Cela veut dire que quand les parents ne peuvent pas accompagner la scolarité  de leurs enfants parce qu’eux-mêmes sont confrontés à l’illettrisme, il existe un handicap de départ. Il faut donc permettre aux familles dont les parents sont en difficulté avec l’écrit de suivre la scolarité des enfants. C’est pourquoi aujourd’hui des actions sont menées, notamment dans le cadre des "actions éducatives familiales" pour encourager les parents sans les stigmatiser. On les amène ainsi à acquérir les connaissances de base afin de mieux accompagner leurs enfants. Ces initiatives permettent à ces parents d’oser rentrer dans l’école, d’accompagner les enfants en sorties scolaires, de se sentir à l’aise dans un milieu dans lequel ils se sentaient auparavant comme des étrangers.

A noter également, l’enseignement n’est pas seulement académique, il est aussi professionnel. On a mis en place ces dernières années, notamment dans le secteur du bâtiment, des programmes de développement des compétences de base chez les apprentis. En effet, un certain nombre rataient leur CAP car ils n’avaient pas le niveau requis dans les disciplines académiques, qui ne les avaient pas intéressées. Aujourd’hui on s’appuie sur des situations professionnelles pour que ces jeunes rattrapent leur retard. Plutôt que de parler seulement de défaillances au niveau de l’enseignement, il faut parler de solutions adaptées aux enfants tels qu’ils sont. Tout le monde n’est pas fait pour préparer polytechnique. Quoi qu’il en soit, l’exigence est de rigueur : il faut qu’à l’issue de sa scolarité obligatoire l’enfant maîtrise l’écriture, la lecture et le calcul.

Plus généralement, est-on en mesure de lister les causes de l’illettrisme stricto sensu en France ?

Déjà, comme je le disais précédemment, 4,5 % des jeunes sortent du système éducatif avec des lacunes. C’est la première cause.

De 5 % pour les 18-25 ans, on passe à un pourcentage beaucoup plus important dans les tranches d’âges plus élevées : près de 12 % au-delà de 56 ans. Cela signifie que l’étape scolaire est ectrêment importante. Les difficultés que l’on éprouve s’accroissent au fil de la vie si des solutions ne sont pas apportées dès le début. Le taux augmente avec l’âge, car lorsqu’on ne maîtrise pas une compétence, on fait tout pour l’éviter. En ne l’utilisant pas, on la perd complètement. Nombreuses sont les personnes de 45 ans, compétentes dans leur métier et qui, ayant perdu leur travail, ne parviennent pas à retrouver un emploi à cause de cela. En évitant d'avoir à utiliser cette compétence, on creuse le lit de l’illettrisme.

Concernant les situations dites "préoccupantes" (hors illettrisme), les causes sont-elles les mêmes ? Pourquoi ?

Les situations préoccupantes au sens de la note de l’Insee ont des causes qui peuvent être identiques, mais aussi différentes. Un étranger vivant en France et dont le français n’est pas la langue maternelle n’est pas soumis aux mêmes facteurs qu’un Français illettré. Le problème linguistique appelle des solutions différentes, dont tout un chacun a besoin lorsqu’il se retrouve dans un pays où il veut vivre et travailler dans de bonnes conditions. Il est risqué de mettre dans un même sac toutes les situations. Autrement on ne pourra pas améliorer les choses.

Parmi les régions analysées dans cette étude, le Nord Pas de Calais et la Picardie présentent des taux d’illettrisme (au sens strict du terme) supérieurs aux autres, à savoir 11 et 10 %, contre 7 %  en moyenne en France métropolitaine. A quels facteurs cette disparité régionale est-elle due ?

Il est vrai que dans le Nord-Pas-de-Calais le phénomène est plus  important qu’ailleurs. Ceci dit, depuis 2004-2005 il a régressé de 2,5 %. Cela signifie que nos actions sont efficaces.

Les difficultés dites préoccupantes (hors illettrisme) sont en revanche bien supérieures en Île de France (9 % contre 3,5 % en moyenne dans les autres régions. Comment expliquer cela ?

En Île-de-France on rencontre moins de personnes en situation d’illettrisme, en revanche les populations issues de l’immigration sont plus nombreuses. Mais, je me répète, il n’est dès lors plus question d’illettrisme, mais de linguistique.

En conclusion je dirai que pour toute situation d’illettrisme, une solution existe. On peut faire reculer le phénomène, cela s’est vu dans les faits : tous les acteurs concernés ont mis leurs différences et leurs oppositions de côté : patronat, syndicats, fondations, associations, pouvoirs publics… Nous espérons que dans cinq ans, pour notre prochaine enquête, les chiffres auront encore plus baissé. Le challenge est permanent, et tous les éducateurs doivent l’avoir à l’esprit tout au long de la scolarité.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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