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100 crimes à Paris : l'égorgement de Mme Beaulieu, crime ou suicide ?
©Flickr/CC elbragon

Bonnes feuilles

100 crimes à Paris : l'égorgement de Mme Beaulieu, crime ou suicide ?

Adultères, empoisonnements, règlements de comptes, meurtres à l’arme blanche, passions fatales... Paris est une magnifique capitale du crime ! Extrait de "100 crimes à Paris", d'Olivier Richou et Michel Martin-Roland, publié aux Editions de l'Opportun (1/2).

Olivier Richou Michel Martin-Roland

Olivier Richou Michel Martin-Roland

Olivier Richou et Michel Martin-Roland sont journalistes, spécialistes des questions de police et de justice.

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En descendant de bonne heure, ce 10 mai 1874, le crémier Joseph Fillion tombe sur le concierge Achille Beaulieu, qui affiche une mine à faire peur. Et comme Fillion n’a la conscience qu’à moitié tranquille, les malheurs de son ami Beaulieu ne lui disent rien qui vaille.

— Hé, Achille, t’en fais une tête ! Mais t’as du sang !

— C’est un malheur… c’est ma faute… elle s’est tuée… c’est mon inconduite qui est la cause du malheur…

Fillion se rue dans la loge. Sur le lit, Mme Beaulieu gît en sang. Après un regard étonné vers Beaulieu, Fillion court avertir le Dr Guérard, qui demeure lui aussi dans l’immeuble du 10, rue Notre-Dame-de-Nazareth. L’homme de l’art ne peut que constater le décès, qui remonte à plusieurs heures. La dame Beaulieu a été égorgée.

Achille Beaulieu répond au commissaire du quartier des Enfants-Rouges : "Hier soir, nous nous sommes disputés et je me suis couché tout habillé. Vers quatre heures du matin, je suis allé au cabinet d’aisance, dans la cour, et quand je suis revenu, je l’ai vue, elle aussi habillée, qui s’était levée et venait de se trancher la gorge, près de la porte. Elle ne m’a pas répondu quand je lui ai parlé et elle est tombée. Quand je l’ai portée sur le lit, elle était déjà morte. Alors, je suis sorti pour trouver un policier, mais je n’en ai pas vu, et je suis rentré. Et j’ai attendu. Et c’est M. Fillion, qui m’a trouvé là, ce matin."

Ce témoignage inquiète Fillion au plus haut point. Car il devine la cause de ce suicide : la dame Beaulieu était sans doute désespérée par les mauvais coups de son mari, dont le dernier s’était déroulé avec l’aide de Fillion.

Il se remémorait l’affaire. Au matin du 1er mai, alors qu’il lui rendait sa visite matinale quotidienne, il a trouvé sa voisine, Mlle Pons, une vieille domestique de soixante-treize ans, morte dans son lit. Il est aussitôt descendu alerter Achille. Le concierge est remonté avec lui. Ils ont regardé un peu ce qu’elle avait, se sont mis à fouiller l’appartement de la pauvresse et ont mis la main sur des trésors : au moins cinq cents francs-or, des valeurs au porteur pour plus de trois mille francs et d’autres choses encore. Le malheur, c’est qu’il y avait aussi un testament au profit d’une dame Lebel, corsetière. Alors ils ont décidé de le faire disparaître et d’empocher le magot avant d’avertir les autorités.

Le 4 mai, les deux compères ont réussi à négocier une valeur chez un changeur, pour 3 370 francs !.

Mais Achille a tout raconté à sa femme qui a très mal pris la chose. Elle a dit que tant qu’elle serait de ce monde elle ne vivrait pas sur de l’argent volé. Elle a exigé qu’il le rende. Alors les deux complices, honteux, sont allés trouver les héritiers pour restituer les 3 370 francs. Les Lebel ont promis de ne pas porter plainte.

Durement interrogé par le commissaire, Joseph Fillion finit par tout avouer. Il précise : "Ensuite, comme la mère Beaulieu avait su qu’on avait aussi empoché les cinq cents francs-or, elle a exigé qu’on les retourne aussi. On avait l’air malin ! On a rendu les cinq cents francs. Et puis dans la nuit, elle s’est tuée."

Le commissaire a du mal à avaler cette fable.

— Comment ? M. Beaulieu, vous trouvez votre femme égorgée, mourante, et vous ne poussez pas un cri, vous ne faites rien, vous ne vous précipitez pas chez votre voisin, le Dr Guérard ?

S’il veut avoir une chance d’échapper à l’accusation de meurtre, Beaulieu est bien obligé d’avouer à son tour l’épisode du vol. Il explique qu’ancien ouvrier gantier, entré comme concierge au 10, rue Notre-Damede- Nazareth en 1866, au service de Mme Gaillard, propriétaire, il a déjà détourné de petites sommes que lui confiaient pour elle les locataires. Mme Gaillard a fini par l’apprendre, mais comme elle connaissait les grandes qualités de Mme Beaulieu et, de peur que l’opprobre ne retombe sur cette femme admirable, elle avait préféré oublier les malhonnêtetés du mari.

C’est Mme Beaulieu qui n’aura pas supporté cette honte, accablée de chagrin et affolée de voir un jour son mari arrêté.

Le dossier atterrit sur le bureau du juge d’instruction. Achille Beaulieu, trente-neuf ans, 1,70 mètre, brun, front haut, yeux bruns, nez gros, visage ovale, se trouve en fort mauvaise posture. Le magistrat relève que l’autopsie écarte la thèse du suicide en raison de la profondeur de la blessure. Et tous les voisins sont d’avis que Mme Beaulieu n’était pas femme à se donner la mort. D’autant qu’après la visite de son mari chez les héritiers, elle était assurée qu’ils garderaient le silence. De surcroît, la veille de son "suicide", elle avait commandé une robe à la dame Weber, l’épouse du marchand de vins Robert Weber, dont la boutique est située au rez-de-chaussée de l’immeuble. Et le 6 mai, elle a caché ses économies chez un sieur Hy, de peur que son mari ne fasse main basse sur ses biens. Ce n’était pas pour se donner la mort le 9 !

À la veille de la comparution de Beaulieu et Fillion devant la cour d’assises, le 8 août 1874, l’avocat général Hémard, mettant la dernière main à son réquisitoire, note que Beaulieu, étant barbu, n’a pas l’usage d’un rasoir. Et s’il croyait sa femme suicidaire, jamais il n’aurait laissé une telle arme à sa portée. Le magistrat ajoute que devant le drame nocturne le concierge a curieusement gardé son sang-froid. Il a donc menti.

"Il ment", répète-t-il dans son réquisitoire, car à quatre heures du matin, il ne sort pas chercher un policier. Il rentre de chez Maxime Charron, marchand de vins, 18, rue Dupetit-Thouars. À quatre heures et demie, il est de retour dans ce bar et boit une goutte. À cinq heures, il boit une nouvelle goutte chez Duvert, marchand de vins de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. Et Duvert lui fait une "réflexion plaisante" en voyant du sang sur ses vêtements. Mais Beaulieu lui répond "laisse-moi tranquille, ma femme m’emmerde, elle m’a fait des misères toute la nuit".

Mme Beaulieu mère, une femme de ménage de soixante-quatre ans domiciliée rue Galande, à Saint-Michel, fournit au juge son "journal intime", dans lequel elle a consigné les discours suicidaires de sa belle-fille, qui tournaient beaucoup autour du rasoir… Elle l’avait même surprise un matin, le rasoir à la main, et le lui avait confisqué !

Ce témoignage ne convainc pas. D’autres témoins rapportent que Mme Beaulieu avait passé la soirée avec une amie et qu’on les avait entendues rire aux éclats.

Mais à la surprise générale, le 8 août 1874, la cour d’assises présidée par Joseph Brunet déclare Achille Beaulieu innocent du meurtre et Séraphin Fillion innocent du vol. Pour le détournement des biens de Mlle Pons, elle inflige six ans de réclusion à Beaulieu !

Extrait de "100 crimes à Paris", de Olivier Richou et Michel Martin-Roland, publié aux Editions de l'Opportun, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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