"Le grand monde parisien" : pas si futile qu'on ne le croit | Atlantico.fr
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"Le grand monde parisien" n'est pas un essai si futile qu'on ne le croit.
"Le grand monde parisien" n'est pas un essai si futile qu'on ne le croit.
©Reuters

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"Le grand monde parisien" : pas si futile qu'on ne le croit

Ayez le courage de vous plonger dans cet ouvrage universitaire : votre image de la France en sortira réellement enrichie.

Rodolphe  de Saint Hilaire pour Culture-Tops

Rodolphe de Saint Hilaire pour Culture-Tops

Rodolphe de Saint Hilaire est chroniqueur pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).

Voir la bio »

L'auteur

Alice Bravard est professeur agrégée d'Histoire, chercheuse rattachée au Centre de recherches en histoire du XIXe siècle (Universités de Paris-I et Paris-II). Elle travaille sur la place des élites anciennes dans la société française contemporaine.

Thème

Il s'agit d'un livre d'Histoire, doublé d'une étude sociologique très approfondie et documentée, sur ce que l'on appellerait aujourd'hui la France "d'en haut", aristocratie et haute bourgeoisie confondues, de la première moitié du XXe siècle. C'est un "travail de romain". Démonstration est faite qu'a perduré, jusqu'en 1939 au moins, le modèle aristocratique, fondé, à la Belle Epoque, sur "la consommation improductive du temps" selon le mot d'Albert de Mun (autrement dit, il faut bien l'avouer, l'oisiveté aristocratique !).

Mieux, ses valeurs se sont pleinement révélées dans le courage, la générosité, le patriotisme des hommes et des femmes du monde, traversant - et à quel prix ! - bouleversements et cataclysmes, la Grande Guerre au premier chef. Cet ouvrage vient contredire, avec brio, documents statistiques et styles de vie à l'appui, le discours binaire et simplificateur délivré par certains auteurs à la mode dans les années 70, tels Daniel Halévy (La fin des Notables ) ou l'historien américain Arno Meyer qui, dans la persistance de l'Ancien Régime de 1848 à 1914, s'est fourvoyé en stigmatisant une ancienne noblesse soit disant coupable d'un comportement passéiste et jusqu'au-boutiste.

Points forts

1/ Le protocole d'études, les sources, du jamais vu, à notre connaissance, sur un sujet aussi pointu. Réunir une telle somme d'informations, mêlant le qualitatif et le quantitatif, et concernant un thème à la fois élitiste et politique au sens large, c'est une performance en soi : près de 300 patronymes, plus de 500 personnalités passés au crible des citations, apparitions, nominations, manifestations mondaines, culturelles ou sportives, recensées au fil de la dizaine de thématiques, jusqu'à la veille de la débâcle de 40. Des centaines de documents d'archives confiés par certaines grandes familles elle-mêmes...

2/ Du fait divers au fait de société : il ya là du Maupassant, du Balzac... et du Maurice Druon. On saura tout sur la fortune (et ses revers), les alliances (et les mésalliances), la fréquentation de tel ou tel cercle, (le Jockey face au Nouveau Cercle) des gens du monde, tel un Costa de Beauregard ou un Montesquiou-Fezensac, une Comtesse Greffhule ou un marquis de Noailles. Mais, au-delà de l'anecdote, l'émotion nait soudain puis s'exacerbe à la lecture des longues pages évoquant ces quatre années de guerre qui mettent en lumière le dévouement des femmes du monde et l'héroïsme désespéré de ces centaines de fantassins et de cavaliers issus de l'aristocratie. Ici, les faits de société mènent à l'Histoire de la France qui s'est confondue, elle-même, pendant ces quarante années (1900-1940) avec les valeurs de ces quelques 300 familles du monde. Dans la deuxième partie, on découvre avec un bonheur non dénué de nostalgie, un "modèle" (car il associe haute bourgeoisie et noblesse ancienne) aristocratique plus cosmopolite, protecteur des arts et des lettres, disponible plus que oisif, passionné des choses de l'Etat, cultivant l'Art de Vivre à la Française.

3/ La restitution des fastes de l'époque et des passions de la haute société. Au-delà des bals donnés à l'Opéra ou dans les beaux hôtels du Faubourg Saint Germain, des grandes chasses solognotes, des carrières politiques qui ponctuent la vie sans contraintes des aristocrates, le lecteur est plongé dans un univers proustien où brillent, grâce aux mécènes et aux manifestations culturelles et de charité, les plus grands artistes, créateurs, peintres, musiciens... Place à la musique avec Gabriel Fauré, Erik Satie, Reynaldo Hahn... Vive la création artistique contemporaine avec Jean Cocteau, Auguste Rodin... Pablo Picasso ! La Princesse de Polignac, le Comte Etienne de Beaumont, Charles de Noailles et des dizaines d'autres personnalités du monde s'investissent et investissent dans toutes ces nouvelles formes d'expression jusqu'au... Music Hall (avec Mistinguett) et au Jazz-Band, avec des "musiciens noirs" (introduit par E. de Beaumont lors d'une réception en 1918 !)... Place aussi aux grands noms des arts décoratifs. La modernité artistique vit son âge d'or pendant l'entre deux-guerres avec cette aristocratie ouverte sur le monde.

Points faibles

1/ Confidentiel... dans tous les sens du terme :

a) Promis à une diffusion restreinte: universitaires dotés d'une bonne vue, aristocrates "dans le sang"...

b) Les quelques 300 familles citées et scrutées à la loupe ne constituent pas un panel représentatif de l'aristocratie française. Il s'agit d'une noblesse de cour, et pour certaines familles, récente, brillante certes, mais dont les représentants, abondamment cités dans les pages mondaines du Figaro, ne peuvent suffire à illustrer les valeurs propres à l'aristocratie d'extraction chevaleresque (attachement à la terre, à la religion chrétienne, à la famille...)

2/ Conclusion hâtive :

A force de vouloir prouver que le grand monde de l'aristocratie ne s'est pas arrêté de tourner au crépuscule de la première guerre mais a définitivement sombré à l'aube de la seconde, l'auteure, dans sa conclusion, se raccroche à des symboles dérisoires : faillite (relative) des Cercles, agitations suspectes du colonel de la Roque suivie d'une réhabilitation tardive, disparition des femmes du monde élégantes, éclipsées par les starlettes d'Hollywood et ....fin de la chronique mondaine du Figaro, en 1939 ! Après ? Heureusement,survint le Maréchal de Lattre de Tassigny, l'ultime chevalier !

3/ Iconographie sommaire :

Quitte à fouiller dans les archives des grandes familles nobiliaires de l'époque, il eut fallu en profiter pour exhumer et mettre en avant, visuellement, la richesse d'œuvres photographiques et picturales témoins de leur temps. La lecture en aurait gagné en clarté, en attractivité et en qualité pédagogique.

En deux mots

C'est un document de 400 pages, en corps 9, mais qui mérite mieux que d'être simplement rangé entre le bottin mondain et "30 ans de diner en ville"...

Une phrase

S'il n'y avait qu'une phrase à lire et à retenir : celle, lumineuse, de Paul Valery, décrivant, dans son "Hommage à Marcel Proust", ce qui s'appelle "Le Monde" (P.17) : "il faut bien que l'argent, quelque part, cause avec la beauté, que les lettres et la naissance se conviennent en prenant le thé... que la politique s'apprivoise avec élégance."

Recommandation

ExcellentExcellent

Le Grand monde Parisien : 1900-1939. La persistance du modèle aristocratique, de Alice Bravard, Editions Presses Universitaires de Rennes (PUR).

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