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"Là, je peux mourir pour lui" : comment le magicien Bielsa arrive à complètement transcender ses joueurs
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Bonnes feuilles

"Là, je peux mourir pour lui" : comment le magicien Bielsa arrive à complètement transcender ses joueurs

Il est surnommé "El Loco" parce qu"'il est imprévisible et capable des décisions les plus surprenantes, comme de quitter l'OM à la première journée du championnat à l'été 2015, juste après avoir prolongé son contrat. Mais est-il vraiment fou ? Certainement pas. Extrait du livre "Le mystère Bielsa" de Romain Laplanche aux Editions Solar (2/2).

Romain Laplanche

Romain Laplanche

Romain Laplanche est journaliste, spécialiste du football argentin.

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À propos du travail de Marcelo Bielsa lors des séances d’entraînement, Dimitri Payet avouera, quelques mois plus tard dans L’Équipe, éprouver le sentiment suivant : « Bielsa était fou dans sa manière de fonctionner, dans le travail, dans la passion, dans la manière de fêter les buts, les victoires. C’est un grand malade, mais on a kiffé. Ses paroles étaient fortes, mais il y avait une telle sérénité, un tel calme qui se dégageait de ses discours… En sortant d’une causerie d’avant-match, une fois, j’ai regardé Steve Mandanda et je lui ai dit : “Là, je peux mourir pour lui.” Il arrivait à nous motiver, c’était un truc de ouf. Ses mots pouvaient nous emmener très loin, vraiment. Il m’avait prévenu en début de saison. Il connaissait mon potentiel et il voulait que je le montre à chaque match, chaque entraînement, toute la saison. Le jour où j’ai un peu lâché, il m’a sanctionné et sorti du groupe [pour le dernier match avant la trêve hivernale, contre Lille]. Je n’avais pas le droit à l’erreur. »

Des propos qui ne sont pas sans rappeler ceux tenus par Óscar de Marcos, milieu de terrain jusque-là remplaçant de l’Athletic Bilbao sous les ordres de Joaquín Caparrós. Le natif de Laguardia sera le troisième joueur le plus utilisé de l’effectif basque lors de ses deux saisons au club avec l’Argentin (102 matchs disputés). Interrogé par le quotidien El Mundo Deportivo, il confiera que sa relation avec l’Argentin est à l’origine de sa transfiguration : « Avant l’arrivée de Bielsa, je pensais être un joueur qui pouvait apporter quelque chose, mais par moments, pas continûment. Lorsque Bielsa est arrivé, mon état d’esprit n’a pas changé, puis il m’a donné cette confiance en m’alignant match après match et en me parlant. Il m’a fait me sentir un joueur important pour l’équipe et quand tu as confiance, tu donnes 140 % de tes possibilités. »

Mais tous les joueurs n’ont pas ressenti ces mêmes sentiments de transcendance ou de plaisir à évoluer sous ses ordres. Pour certains, la cohabitation avec Marcelo Bielsa a été beaucoup plus compliquée à appréhender compte tenu de leur personnalité ou de leur statut.

À l’université de Buenos Aires par exemple, la rigueur et l’autorité de l’Argentin ne plaisent pas à tous les étudiants. Il est vrai qu’obéir aux ordres d’un homme à peine plus âgé que vous peut paraître humiliant. C’est le cas d’Eloy Del Val, capitaine de l’équipe, qui n’apprécie que très peu le traitement égalitariste imposé aux joueurs. Eduardo Botto, l’attaquant de pointe, déclare ainsi dans le quotidien Olé en 2002 : « Ils s’affrontaient souvent avec Marcelo. Lors d’une altercation, ils se sont rendus sur un terrain derrière le centre universitaire. Ils disaient qu’ils n’allaient pas en venir aux mains, mais les deux ont enlevé leurs montres et on pensait qu’ils allaient s’entretuer. Mais non, il ne s’est rien passé, si ce n’est que le capitaine a commencé à se battre à mort pour l’équipe. Bielsa a un caractère très fort, mais on en a besoin pour mener un groupe. » Avant de se montrer plus direct : « Avec lui, on a appris à jouer au football. »

Une autre figure du football mondial a connu le tempérament de l’Argentin : José Luis Chilavert. À Vélez Sarsfield, avant une séance d’entraînement, Bielsa est agacé. La raison ? Un joueur a tenu à la presse des déclarations qui le dérangeaient. Le latéral gauche, Raúl Cardozo, a exprimé son scepticisme quant à la philosophie de jeu de l’Argentin. Des propos que Bielsa ne peut pas laisser passer. Avant la séance, il demande alors à un de ses collaborateurs de réunir les joueurs avant de commencer un discours qui met l’accent sur l’équité entre les joueurs et la nécessité d’être convaincu par le système de jeu adopté. Un postulat que ne partage absolument pas le leader de l’équipe : José Luis Chilavert. Le gardien international paraguayen se considère comme un titulaire à part entière, un leader qui a gagné tous les titres et qui n’ose imaginer se trouver un jour remplaçant.  Dès lors, une véritable empoignade s’engage entre les deux hommes. Face au refus catégorique de Chilavert d’ap‑ prouver le principe de Bielsa de considérer tous les joueurs sur un pied d’égalité, l’Argentin lui propose de quitter le groupe s’il ne partage pas son point de vue. Ni une ni deux, le gardien prend ses affaires et quitte le centre d’entraînement d’Hindú Club au volant de sa BMW devant ses coéquipiers, médusés. Droit dans ses bottes, Bielsa invitera quiconque à le suivre en cas de désaccord, mais aucun joueur ne s’est levé, et l’entraînement a pu débuter dans la foulée.

Le lendemain, le gardien paraguayen se rend au bureau du président Raúl Gaméz pour lui signifier son désir de quitter le club et le prie d’accepter la moindre offre dans l’optique d’un transfert. Selon lui, son statut de meilleur gardien du monde selon l’IFFHS (tro‑ phée qu’il remportera en 1997 et en 1998) n’est pas respecté. À quelques mois du Mondial français, il n’y a pas de temps à perdre. « La relation avec l’entraîneur n’est pas la meilleure qui soit, lui avoue-t‑il alors, rap‑ portera le quotidien La Nación. Je veux que personne ne me prenne de haut et je ne permets à personne de me manquer de respect. En treize ans de carrière, je n’ai jamais eu de problèmes avec mes entraîneurs, et encore moins à Vélez. » Si, finalement, l’international paraguayen continue de s’entraîner, mais à l’écart du groupe, au centre sportif de Liniers, ce différend per‑ turbe tout de même la présaison. Avant le début du Clausura 1998, Vélez fait le voyage à Mendoza pour y affronter River Plate dans le cadre de son dernier match amical. Une victoire (2‑1) qui permet de cal‑ mer les esprits et de ramener tout le monde à la raison. Très important pour le groupe, Chilavert finit par retrouver l’effectif, se remettre au travail physique et gagner sa place de titulaire. Calmement.

Extrait du livre "Le mystère Bielsa" de Romain Laplanche aux Editions Solar

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