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Au cœur du mal

"Dans le massacre d’Utoya, les idées ne comptent pas. Breivik aurait pu être un militant écologiste"

Laurent Obertone, auteur du très controversé "La France Orange mécanique", revient avec son nouveau livre qui ne devrait pas laisser la société française indifférente. Après avoir adopté le point de vue des victimes de la violence gratuite dans notre pays, il entre dans la tête du tueur de masse norvégien Anders Breivik.

Atlantico : Après le très controversé La France Orange mécanique, qui  décrivait de manière politiquement incorrecte l’explosion de la violence gratuite en France, votre deuxième livre aborde le parcours du tueur de masse Anders Breivik qui a fait 77 morts sur l’île d’Utoya en Norvège. Pourquoi avoir de nouveau choisi un thème aussi polémique ? N’avez-vous pas peur de vous enfermer dans le personnage du provocateur qui pourrait occulter votre travail d’écrivain et de journaliste d’investigation ?

Laurent Obertone : Je vais répondre comme Stephen King : « Qu'est-ce qui vous laisse penser que j'ai le choix ? » Ce sont les thèmes qui nous choisissent. Le massacre d'Utøya est dans ma tête depuis le 22 juillet 2011. La décision d'écrire ce livre était prise l'été dernier, bien avant la sortie de La France orange mécanique.

Je ne crois pas qu'il n'y ait de provocation dans mon travail. Que certains considèrent la réalité comme une provocation n'est pas mon problème. Des dizaines de milliers de lecteurs me font confiance justement parce que je dis les choses telles qu'elles sont.

Pour en savoir plus, retrouvez les bonnes feuilles d'Utoya sur Atlantico

Y-a-t-il une part de voyeurisme dans votre projet ? Le risque n’est-il pas de nourrir la fascination pour Breivik ?  

J'aborde le thème de la fascination dans mon livre, qui est écrit pour ceux qui veulent comprendre. On ne sort de l’ambiguïté qu'à son détriment, disait le cardinal de Retz. En exposant précisément la réalité, on met fin à certains mythes, qui pouvaient donner à Breivik une dimension épique. Rien de pire que d'en faire un tabou, de le sacraliser.

Breivik étant devenu célèbre, il a automatiquement des fans, qui feront feu de tout bois pour nourrir leur admiration. Ils n'ont pas eu besoin de mon livre pour ça. Et ils ne sont pas un motif suffisant pour que l'on s'interdise d'écrire sur cette affaire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.

Vous avez choisi de raconter l’histoire à la première personne du point de vue de Breivik. Pourquoi ce choix ? Peut-on vraiment se glisser dans le cerveau d’un tel criminel ?

On le peut dans une certaine mesure, jusqu'à ce qu'il appuie sur la gâchette. Pour comprendre Utøya, le cerveau de Breivik était l'endroit où il fallait être. Utøya repose sur neuf ans de secret mental. La focalisation interne me permettait de montrer ce que Breivik a ressenti, comment il a fonctionné, à quel point il a été un instrument de lui-même, dépassé par ce qu'il a accompli.

On retrouve dans Utøya une critique acerbe du multiculturalisme qui était déjà présente dans votre livre précédent. Avez-vous eu la tentation de vous réfugier derrière Breivik pour faire passer vos propres idées ? Ne craignez-vous pas que certains lecteurs vous confondent avec lui ?

Je ne crois pas que les idées soient importantes dans Utøya. Les effets dépassent les causes. L'acte balaie les idées. Des centaines de milliers d'Européens sont conservateurs. Jamais ils n'auront l'idée de tuer. Breivik aurait tout aussi bien pu être un militant écologiste.

Étant donné que j'écris le récit à la première personne, j'espère qu'ils me confondront avec lui, c'est mon objectif littéraire, comme celui d'un acteur qui se met dans la peau d'un personnage. Une fois le livre refermé, mes lecteurs feront la part des choses. Je n'allais tout de même pas mettre une note de bas de page sous chaque meurtre pour leur expliquer tout le mal qu'il faudrait en penser.

Même si tous les conservateurs ne sont pas des Breivik en puissance, celui-ci a réalisé son acte pour promouvoir ses idées. Pourquoi dites-vous que l'acte balaie les idées ?

Le massacre est trop gigantesque pour que l'on en retienne quoi que ce soit d'autre. Les idées ne sont pour Breivik qu'un prétexte pour justifier son projet criminel, qui est son entreprise très personnelle d'accession au pouvoir. Avec Utøya, Breivik a d'abord fait sa propre promotion.

Parler seulement de l'acte n'est-il justement pas une façon de ne pas débattre de ces idées ?

Dans Utøya je parle tout de même des idées de Breivik, de son climat intellectuel. Nous pouvons débattre de ses idées, bien entendu, mais elle n'expliquent pas Breivik, ce qui est le sens de ma démarche. La source de sa motivation n'est pas là. Il faut absolument distinguer le criminel de ses idées. Ne pas le faire revient à ajouter un nouvel argument de type point Godwin dans le débat public.

On a déjà connu en France un massacre perpétré par un militant écologiste, à Nanterre en 2002, où les idées n'avaient aucune importance puisqu'il a agi par simple haine. Richard Durn peut-il être comparé à Anders Breivik ?

Oui, dans une certaine mesure. Les deux individus ont vécu dans un univers où leur volonté de puissance ne pouvait exister, en tout cas ne pouvait se construire dans le sens de leur contexte social. Ils sont motivés par un coup d'éclat. Mais la motivation de Breivik est beaucoup plus pensée et prolongée. Il y a un très long avant, et il y aura un très long après. Durn a accumulé, n'a pas tenté d'intellectualiser son geste, et n'a pas souhaité lui survivre. Les attentats de Breivik sont certes le point culminant de son programme, mais ce programme n'est pas terminé.

Dans la France Orange mécanique, vous preniez le parti des victimes de l’insécurité. Cette fois, vous êtes dans la tête du bourreau et les victimes sont donc déshumanisées, traitées comme de simples numéros interchangeables. Le risque n’est-il pas de manquer d’empathie pour ces derrières ? Pensez-vous avoir une responsabilité morale à leur égard ?

Il est compliqué de trouver un équilibre acceptable. Vu de Norvège, le fait d'écrire les prénoms des victimes est déjà choquant. L'acte est tellement gigantesque qu'il déshumanise les victimes. Je suis dans la tête du tueur : pour aller au bout de ses objectifs, il est obligé de se verrouiller mentalement, d'agir comme s'il était dans un jeu vidéo. Je donne aussi la parole aux victimes, mais je crois que dans un massacre d'une telle ampleur, ce qui peut le mieux nous rapprocher d'elles, c'est paradoxalement d'être dans la tête du tueur.

Sans tomber dans la culture de l’excuse, considérez-vous malgré tout que la violence peut parfois être liée à un certain déterminisme social ?

Tous nos comportements sont régis par des appétences biologiques. Nous sommes violents, la société doit canaliser cette violence. Mais notre programme biologique est conçu pour s'adapter à toute situation. Par exemple, sans éducation, sans socialisation, sans limites, avec l'effet de groupe, la violence n'est plus canalisée. Nous n'avons aucune chance de comprendre les comportements sociaux sans avoir compris la mécanique humaine. Breivik n'est pas du tout le produit d'un déterminisme social.

Après deux ouvrages très noirs, savez-vous déjà quel sera le thème de votre prochain livre ? Allez-vous poursuivre votre exploration de la violence, ou pour vous le vrai défi est-il d’aborder un thème plus consensuel ?    

Je m'intéresse avant tout à la nature humaine. La violence en est un versant capital, car elle est théoriquement canalisée par la société. Ses formes, sa persistance, veulent dire beaucoup de choses, soit sur le fonctionnement de l'homme, soit sur l'état d'une société. Pour l'avenir, j'ai quelques projets, mais rien d'arrêté pour l'instant.

Breivik est un thème consensuel : il fait l'unanimité contre lui. Ce sont les médias qui inventent des clivages là où ils ne sont pas. Les « polémiques », « controverses » ou « dérapages » leur servent à stigmatiser celui qui n'a pas l'air de dire exactement la même chose qu'eux. Tout dans Utøya, de la première à la dernière ligne, respecte la réalité, jusqu'aux expressions des protagonistes.

La polémique, c'est Breivik.

A lire : "Utoya", de Laurent Obertone (Editions Ring), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 


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