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"Abrège ! Venons-en aux faits !" : quand les disparus refusent de renouer leurs liens familiaux
©Reuters

Bonnes feuilles

"Abrège ! Venons-en aux faits !" : quand les disparus refusent de renouer leurs liens familiaux

Un véritable phénomène de société. Du jour au lendemain, ces Français laissent derrière eux des proches désemparés. Chose extraordinaire, disparaître n’est pas un délit et les recherches des familles sont longues et difficiles. Les années passent, le mystère s’épaissit, les traces s’évaporent, mais la douleur persiste… Extrait de "Disparus sans laisser d'adresse" de Patricia Fagué, aux Editions de l'Opportun (1/2).

Patricia Fagué

Patricia Fagué

Depuis plus de vingt ans, Patricia Fagué aide les familles et consacre sa vie aux enquêtes parfois désespérées. Elle reconstitue des vies brisées, renoue le fil, pour un instant ou pour la vie. 

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Devenir parents, enterrer les siens, prendre sa retraite : des étapes qui génèrent souvent en nous le besoin de dresser le bilan du passé pour redéfinir l’avenir. Denyse, épouse et mère comblée, n’a pas échappé à la règle. À soixante-cinq ans, elle a ressenti la nécessité pressante de retrouver sa mère, partie sans laisser d’adresse lorsqu’elle en avait à peine deux. Elle ne conserve qu’un vague souvenir de cette « grande femme blonde et très belle » venue lui rendre visite une seule fois ensuite, l’année de ses onze ans, dans la plus totale indifférence. Denyse a trois mois lorsque ses parents la placent en nourrice. Ils affichent trente-cinq ans d’écart et perçoivent ce premier enfant comme une entrave à leur vie de couple. Pourtant, lorsqu’ils se séparent deux ans plus tard, la fillette ne suscite guère davantage leur intérêt. Sa mère a repris sa liberté et son père, âgé et peu paternel, la reçoit maladroitement chez lui de temps à autre, pour les week-ends ou les grandes vacances.

Il décède l’année de ses treize ans, en emportant avec lui tout ce qu’elle aurait voulu savoir sur celle qui l’a mise au monde, sans jamais oser le demander. Denyse devient adulte, se marie, a des enfants, s’installe en Afrique. Mais ne trouve pas le bonheur.

— Toute votre vie, vous la vivez avec ce sentiment d’abandon… Ne jamais avoir pu dire « maman », c’est quelque chose qui ne se répare pas ! Aussi, quand elle rentre en France, Denyse prend la décision d’aller jusqu’au bout de sa quête : elle engage un détective privé, contacte toutes les personnes qui portent le patronyme de sa mère. Elle finit par retrouver la trace d’un demi-frère, également abandonné à sa naissance par Charlette, mais elle arrive trop tard : il vient de se suicider. Son épouse ne peut que lui confirmer qu’il a porté durant toute sa vie la croix très lourde de son enfance. C’est à ce moment-là que j’entre en scène. Denyse a vu des émissions à la télévision où je parvenais à retrouver des gens ayant émigré aux États-Unis, et elle pense que c’est sans doute le cas de sa mère. Au cours de ses recherches, elle a découvert que, peu après l’avoir abandonnée, en 1961, celle-ci a épousé en France un soldat noir américain, mais leur trace se perd ensuite. Le couple s’installe effectivement dans l’Alabama, a des enfants, mais Charlette poursuit son parcours d’étoile filante. On la retrouve mariée à un autre Américain, qui lui a donné son nom actuel de B…

En adoptant la nationalité américaine, Charlette, qui a décidément plus d’un tour dans son sac pour jouer les filles de l’air, change son prénom en Nicole C. ! Une fois n’est pas coutume, pour glaner tous ces précieux renseignements, je n’ai même pas eu à me déplacer, remontant la piste qui partait de Claudie, la fille aînée de Charlette, abandonnée elle aussi à l’âge de deux ans et élevée par la mère de celle-ci, dans le 11e arrondissement de Paris ! Laquelle Claudie, décédée en 1999, avait incontestablement hérité des gènes de sa mère, puisqu’elle se faisait appeler par ses amis « Carole » et que, mariée en 1969 à un célèbre coureur automobile, elle a elle-même abandonné les enfants qui étaient nés de cette union ! Il ne restait plus qu’à téléphoner à Charlette, ce que fit un soir Denyse en se demandant comment elle allait être accueillie à l’autre bout du fil :

— Elle a commencé par m’engueuler de l’appeler à cette heure-ci (19 h !)… Et cela ne s’est pas arrangé ensuite : « De quel droit est-ce que vous me recherchez ? Je ne vous connais pas, on n’a rien en commun ! » Denyse lui arrache tout de même une adresse mail à laquelle elle lui écrira régulièrement sans pour autant parvenir à persuader la vieille dame de quatre-vingts ans d’envisager une rencontre prochaine. Prenant le taureau par les cornes, Denyse part à sa rencontre, aux États-Unis, avec son mari.

— Dès qu’elle m’a vue, elle s’est écriée : « Tu es tout le portrait de ton père ! » Denyse et son mari sont reçus par Charlette sans effusion, comme des connaissances qu’elle aurait perdues de vue depuis longtemps. Lorsque Denyse essaie de lui parler de sa propre vie, de ses enfants, la vieille dame la coupe aussitôt par un retentissant : « Abrège ! Venons-en aux faits ! » Denyse s’exécute : elle abrège, en vient aux faits, renonce à ses interrogations sur le passé, qui incommodent la vieille dame. Elle redevient cette toute petite fille qui ne parvient pas à intéresser sa mère, cette petite fille dont on se détourne et qu’on abandonne. En rentrant des États-Unis, elle découvre, à plus de soixante ans, qu’elle souffre d’un diabète de type 1 – une maladie qu’on développe généralement dans l’enfance ! Denyse a tenu la promesse qu’elle a faite à sa mère de ne pas essayer d’entrer en contact avec ses frères et soeurs américains et a continué à tisser le fil ténu qui la relie à Charlette.

Extrait de "Disparus sans laisser d'adresse" de Patricia Fagué, aux Editions de l'Opportun

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