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​Voué aux chats
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​Voué aux chats

Paul Morand, de l’académie française, est l’un de nos plus grands stylistes. Les éditions Grasset publient dans leur collection « Les Cahiers Rouges » « J’ai eu au moins cent chats », et autres chroniques inédites de l’écrivain-diplomate, amoureux du genre félin. Un événement.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Il n’y a de bonheur littéraire que dans les choses qui manquent », constate Bernard Frank dans son recueil de chroniques intitulé « Vingt ans avant » (Grasset). La privation, la carence, le désir de ce qui pourrait être et n’est pas, ou pas assez, fait le terreau de la littérature, conduisant les auteurs à cet accomplissement qu’est l’écriture. En effet, si tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles, ils n’écriraient pas.On peut en dire autant du lecteur de cet avril 2020,qui, privé de sa liberté la plus élémentaire (se promener au gré de sa fantaisie), ne peut la recouvrer qu’à la lecture, cette autre manière de folâtrer avec des gens que l’on apprécie et même plus : les auteurs que l’on aime. Bernard Frank, écrivain-journaliste- réfugié à Aurillac pendant la guerre pour échapper à la Gestapo-fut toute sa vie un lecteur de Paul Morand, classé parmi les « pères » d’une génération de jeunes écrivains « qui n’avaient pas du tout l’impression qu’ils pourraient écrire de si beaux livres » :   « Sartre, Mauriac, Malraux, Bernanos, Montherlant, Morand, Arland, Chardonne, Gide, Aragon, etc. Ces pères avaient bien du talent ». Ce témoignage de l’auteur d’ « Israël » pourra peut- être convaincre ceux qui, de plus en plus rares, il est vrai, se refusent à voir le moindre « talent » chez Morand, au prétexte qu’ils est (comme le fut Chardonne), pétainiste voire antisémite, choses détestables, et point du tout notre tasse de thé, je tiens à le préciser, mais l’on ne peut être plus royaliste que le roi. Personnellement, et comme tous les amateurs de littérature, je lis Paul Morand avec délectation. Rien n’est plus facile aujourd’hui, car outre les trois volumes de la Pléiade réunissant ses nouvelles et romans chez Gallimard, la collection Bouquins (Laffont) a publié en deux volumes ses récits de voyages : «  Hiver Caraïbe et autres voyages (2001). Puis « Bains de mer, bains de rêves et autres voyages » (2019), volume dirigé par le spécialiste de Morand, Olivier Aubertin (préface de François d’Estienne -d’Orves). Or, voici qu’un « Cahier Rouge »/ Grasset vient compléter cet ensemble. « En 1983, Jean-Claude Fasquelle, président des éditions Grasset-dirigées aujourd’hui par Olivier Nora- crée les « Cahiers Rouges », collection de « semi-poche »  pour faire revivre certains « classiques » de la maison :Jean Cocteau,  Thomas et Klaus Mann, Jean Giono, Vladimir Nabokov,Paul Morand entre autres classiques-modernes »De par sa vocation de semi-poche, « J’ai eu au moins cent chats » sera facile à obtenir, en ligne ou sur papier, une bonne nouvelle quand la Librairie française est empêchée, et l’édition condamnée à bouleverser ses programmes (voir l’interview d’Antoine Gallimard dans Livre-Hebdo)

Rassemblant certaines chroniques peu connues, toutes inédites (préface de Pauline Dreyfus), « J’ai eu cent chats eu moins » fait tomber les murs du confinement . Exemples de ces pépites Morandiennes, concernant la littérature, par exemple : « Les livres sont des désirs refoulés, des actes manqués » (P. 20). Au sujet de l’exotisme parfois si lassant quand on a le mal du pays : «  Lorsque sous les averses tropicales de Bangkok, j’avais le cafard, je faisais tourner mon disque  « Sous les ponts de Paris (P. 27) A propos de Degas, auquel l’on demandait ce qu’il pensait de la Tour Eiffel : «  On ne peut se prononcer, il faut attendre que l’échafaudage ait été enlevé » (P.36).Sur l’Amérique : « New York est la main que l’Amérique tend à l’Euro- péen pour l’accueillir ou le congédier » .Pour ce qui est de « Voué aux chats » l’auteur de « l’Homme pressé » redouble de subtilité: «  Les chats dédaignent de s’expliquer. Enigmatiques, ils le sont pour ceux qui ignorent la puissance expressive du mutisme » (P. 41)On pense au fameux « Bestiaire » de Paul Léautaud (Cahiers Rouges/Grasset), solitaire endurci, solidaire des animaux, qui recueillait tous les chats et chiens perdus de Paris. Tels Pétrarque, Montaigne, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, Baudelaire, et Colette, ainsi que tous les écrivains, Paul Morand voue un culte au genre félin. « Mon père aimait tellement son siamois que lorsque ce chat s’étendait sur son papier, il écrivait tout autour de la bête ». L’auteur de « Venises » ajoute aussitôt :« Fera-t-il le premier pas ? Non, il vous laisse venir. Le chat nous attire sans en avoir l’air et nous attend. Mais c’est toujours lui qui choisit » (page 47).

Dans un autre genre, quasi divinatoire, le texte intitulé « Paris-Cafard » nous offre le spectacle désolant d’un Paris malade de la peste, ou presque (voir l’extrait ci-dessous). Une vision saisissante, comme prémonitoire, du Paris éploré d’aujourd’hui. Enfin, je recommande particulièrement aux lecteurs d’Atlantico ce troisième inédit -sans doute le meilleur texte de l’ouvrage, intitulé « Proust / 2 » : sans doute le meilleur portrait de Proust jamais publié ; Proust intime :« De même que, sans la maladie du milieu de son âge, le Goya des tapisseries serait resté petit maître, de même, sans la terrible crise sentimentale de ses trente-quatre ans, Proust, peut-être, serait demeuré l’aimable chroniqueur des « Plaisirs et des Jours ».Et Morand -très en forme-, reprend « C’est ainsi que certains « motifs » de Swann doivent revenir aux derniers chapitres du Temps retrouvé, tout à la fois s’expliquant, nous livrant des joies plus profondes que celles que nous demandions jusque-là à leurs apparences, et composant le final de la plus grande des symphonies ».(P.72 /Proust/2).A quoi vient s’ajouter la quasi photographie de l’auteur de la Recherche sur son lit de mort, par celui qui le comprit mieux que tous les autres. « Pour la première fois aujourd’hui, Proust repose dans un lit à petits plis blancs qui n’est plus le sien; sa face – mais peut-on prendre un moulage avec des notes? – est de paraffine, close par des cheveux et des moustaches d’un noir brutal et merveilleux; ses paupières bistrées doublées de cernes immenses, sont séparées par l’arête d’un nez amaigri qui donne au visage sa jeunesse, son calme noble et conventionnel. Pour la première fois on a pu mettre de l’ordre dans ces cahiers à jamais précieux qui seront Le Temps retrouvé. L’ouvrier repose à côté de ses outils. » On pourrait pleurer face à cette splendeur.

Un extrait de l'ouvrage :

Paris-cafard

« Je sortis. Il était trois heures du matin. Il n’y avait rien, ni ciel, ni fenêtres, ni vent, ni chat. Absolument rien.

La pluie finissait de tomber, ajoutant à la profondeur du vide.

Je pris le boulevard Malesherbes, la rue royale. Le marin factionnaire avait été relevé de sa garde et la guérite bâillait. Une épidémie mystérieuse, une épidémie qui aurait mangé jusqu’à ses morts avait nettoyé les chaussées et les trottoirs.

Je traversai la place de la Concorde, dont les statues assises droites sur leur siège de pierre me regardaient sans tendresse, coupai par les Champs-Élysées, gagnai le Cours-la-reine sans voir une âme ou un corps. Paris était à prendre et personne n’en voulait.

Je me tâtai. C’est la ville qui avait tort et moi qui avais raison. J’existais et devant moi il n’y avait qu’un désert. un rien considérable, massif, contre quoi les lumières se brisaient.

Les lumières. Elles fonctionnaient stupidement, les mêmes que quand des millions de personnes courent les rues. Elles donnaient tout leur éclat comme la radio continue à jouer une valse à côté d’une morte.on avait assassiné Paris. Il crevait sous l’averse tiède, tout seul, sans que ceux qui, à travers le monde, roulentdes yeux et font semblant de l’aimer et de ne pouvoir s’en passer, soient venus lui tenir la main. Le cœur de la ville ne battait plus.

Tous les Parisiens étaient-ils morts ? n’avaient-ils pas eu le temps de mettre leur masque, et de relire les instructions accrochées à la porte de la loge ? S’étaient-ils endormis simplement pour ne plus se réveiller, descendus au bas de l’abîme? Les machines qui servent à nous remonter du fond du sommeil n’avaient-elles pas fonctionné cette nuit-là ?

Les fils téléphoniques et leurs racines fasciculées qui courent sous le macadam ne transmettaient aucun signe. Des cubes de glace grise, c’étaient les maisons. Des maisons où j’avais tellement vécu, couché, déduit, argu- menté, expliqué, objecté, chicané, déraisonné, bref tout ce qu’on fait à Paris depuis des siècles. Tellement bien bu et bien mangé, au cours de ces descentes à la cave et de ces travaux pratiques de chimie culinaire répétés deux fois par jour pendant tant d’années qu’il me semblait inouï d’y avoir résisté, alors qu’apparemment Paris en était mort.

« J’ai eu au moins cent chats » par Paul Morand/ Les Cahiers Rouges/Grasset/170 pages/ 8, 90 euros sur papier/ 6,99 euros en ligne.

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