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"La mort de la bête"
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Mort de Ben Laden

"La mort de la bête"

Depuis l'annonce de la mort de Ben Laden, tué par les forces spéciales américaines au Pakistan dimanche 1er mai, les pays occidentaux célèbrent la victoire de la démocratie sur le terrorisme. Entre euphorie médiatique et "représentation collective", assiste-t-on au retour du mythe de la "bête" ?

Clément  Bosqué

Clément Bosqué

Clément Bosqué est Agrégé d'anglais, formé à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique et diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers. Il dirige un établissement départemental de l'aide sociale à l'enfance. Il est l'auteur de chroniques sur le cinéma, la littérature et la musique ainsi que d'un roman écrit à quatre mains avec Emmanuelle Maffesoli, *Septembre ! Septembre !* (éditions Léo Scheer).

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Les cris de victoire des chasseurs du village ont été entendus du lointain, et répétés. Bientôt, tous reprennent en chœur la nouvelle : « on a tué la bête ».

« La bête est morte », disait-on déjà en 1944 dans la bande dessinée de Calvo et Dancette, qui représentait Hitler sous les traits d'un loup.

Victoire de la démocratie, diront les niais. Motif supplémentaire d'orgueil américain, diront ceux qui feignent de s'étonner de cette position particulière aux États-Unis combinant puissance, responsabilité et paranoïa.

Le mythe du "monde occidental"

L'américain se voit, par l'entremise de son armée, comme un guetteur, un patrouilleur, un chasseur. On a dit « gendarme », mais le gendarme règle et surveille l'intérieur de la société. Les États-Unis se perçoivent, et sont largement perçus comme assurant la surveillance, le guet, du pourtour du monde occidental. Bien entendu, « monde occidental » est une image mentale, c'est une banalité de le dire : c'est un mythe. Ils sont aux avant-postes des « marches » floues, des « limes », comme on disait en latin, de leur Empire.

Ils tentent même des incursions hors de celui-ci, hors du village, dans l'obscur maquis des Autres. Profonde et excellente vision des cinéastes M. Night Shyamalan (Le Village, 2004) ou Alejandro Aménabar (Les Autres, 2001) ! Bêtes, monstres, Autres menaçants et fantasmatiques car toujours produits de nos propres peurs, « of our own devise » comme dit souvent l'anglais : de notre propre fabrication.

Ben Laden en avait les attributs : hirsute, vivant dans une grotte et capable comme par magie (entendue comme don de pouvoir agir à distance sur autrui) de détruire - le 11 septembre - et de fédérer al-Qaïda. Ironie : on a toutes les raisons de penser qu'al-Qaida est inquiétante en ce qu'elle agrège spontanément à elle, formation et prosélytisme ne jouant qu'un rôle second.

Notre « Occident » qui a occis la bête ne fonctionne pas autrement.

Médias et "représentation collective"

Nul besoin de propagande ou de manipulation par « les médias », nulle médiation n'est requise (sinon pour être la chambre d'écho de nos cris et de nos peurs). De nous-mêmes, nous nous portons au-devant des chasseurs américains et les acclamons. Oh, on peut bien critiquer leur méthode, remettre en cause leurs prérogatives : cela revient au même.

Le mythe de la bête est si fort que nous nous donnons spontanément à lui, comme le héros du conte de Jean de l'Ours, dans notre mythologie pyrénéenne, donne sa chair à la créature qui réclame : « Carne ! Carne ! ».

Ce n'est pas de la politique, ni même de la politique internationale.

Au-delà de considérations matérielles, individuelles, c'est de « représentation collective » qu'il s'agit.

On va entendre beaucoup de choses absurdes dans les jours qui viennent : une « guerre contre le terrorisme qui continue », notamment. Comme si cela avait quoi que ce soit à voir avec la guerre. Comme si le terrorisme était un front uni ou une doctrine. Comme si quiconque était assez simple, enfin, pour croire une seconde que cette guerre est finie.

L'idéologie minimale du « monde en mutation » qui sert de pensée à certains ne devrait pas empêcher de voir la permanence.

Nous allons hurler à la mort de la bête.

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